Si, dans le nombre infini de choses qui sont dans ce livre, il y en
avait quelqu'une qui, contre mon attente, pût offenser, il n'y en a
pas du moins qui ait été mise avec mauvaise intention. Je n'ai point
naturellement l'esprit désapprobateur. Platon remerciait le Ciel de ce
qu'il était né du temps de Socrate; et moi je lui rends grâce de ce
qu'il m'a fait naître dans le gouvernement où je vis, et de ce qu'il a
voulu que j'obéisse à ceux qu'il m'a fait aimer.
Je demande une grâce que je crains qu'on ne m'accorde pas: c'est de ne
pas juger, par la lecture d'un moment, d'un travail de vingt années;
d'approuver ou de condamner le livre entier, et non pas quelques
phrases. Si l'on veut chercher le dessein de l'auteur, on ne le peut
bien découvrir que dans le dessein de l'ouvrage[89].
[89] Les notes explicatives (commençant par la lettre C) et les
commentaires sont à la fin du volume. Les notes commençant par la
lettre M, qui suivent les paragraphes concernés, sont de
Montesquieu lui-même.
J'ai d'abord examiné les hommes, et j'ai cru que, dans cette infinie
diversité de lois et de moeurs, ils n'étaient pas uniquement conduits
par leurs fantaisies[C1].
J'ai posé les principes, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier
comme d'eux-mêmes, les histoires de toutes les nations n'en être que
les suites, et chaque loi particulière liée avec une autre loi, ou
dépendre d'une autre plus générale.
Quand j'ai été rappelé à l'antiquité, j'ai cherché à en prendre
l'esprit pour ne pas regarder comme semblables des cas réellement
différents, et ne pas manquer les différences de ceux qui paraissent
semblables.
Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature
des choses.
Ici, bien des vérités ne se feront sentir qu'après qu'on aura vu la
chaîne qui les lie à d'autres. Plus on réfléchira sur les détails,
plus on sentira la certitude des principes. Ces détails mêmes, je ne
les ai pas tous donnés; car qui pourrait dire tout sans un mortel
ennui?
On ne trouvera point ici ces traits saillants[C2] qui semblent
caractériser les ouvrages d'aujourd'hui. Pour peu qu'on voie les
choses avec une certaine étendue, les saillies s'évanouissent; elles
ne naissent d'ordinaire que parce que l'esprit se jette tout d'un
côté, et abandonne tous les autres.
Je n'écris point pour censurer ce qui est établi dans quelque pays que
ce soit. Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes; et on
en tirera naturellement cette conséquence, qu'il n'appartient de
proposer des changements qu'à ceux qui sont assez heureusement nés
pour pénétrer d'un coup de génie toute la constitution d'un État.
Il n'est pas indifférent que le peuple soit éclairé. Les préjugés des
magistrats ont commencé par être les préjugés de la nation. Dans un
temps d'ignorance, on n'a aucun doute, même lorsqu'on fait les plus
grands maux; dans un temps de lumière, on tremble encore lorsqu'on
fait les plus grands biens. On sent les abus anciens, on en voit la
correction; mais on voit encore les abus de la correction même. On
laisse le mal si l'on craint le pire; on laisse le bien si on est en
doute du mieux. On ne regarde les parties que pour juger du tout
ensemble; on examine toutes les causes pour voir tous les résultats.
Si je pouvais faire en sorte que tout le monde eût de nouvelles
raisons pour aimer ses devoirs, son prince, sa patrie, ses lois; qu'on
pût mieux sentir son bonheur dans chaque pays, dans chaque
gouvernement, dans chaque poste où l'on se trouve, je me croirais le
plus heureux des mortels.
Je me croirais le plus heureux des mortels si je pouvais faire que les
hommes pussent se guérir de leurs préjugés. J'appelle ici préjugés,
non pas ce qui fait qu'on ignore de certaines choses, mais ce qui fait
qu'on s'ignore soi-même.
C'est en cherchant à instruire les hommes que l'on peut pratiquer
cette vertu générale qui comprend l'amour de tous. L'homme, cet être
flexible, se pliant dans la société aux pensées et aux impressions des
autres, est également capable de connaître sa propre nature lorsqu'on
la lui montre, et d'en perdre jusqu'au sentiment lorsqu'on la lui
dérobe.
J'ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage;
j'ai mille fois envoyé aux vents les feuilles que j'avais écrites[M1];
je sentais tous les jours les mains paternelles tomber[M2]; je suivais
mon objet sans former de dessein; je ne connaissais ni les règles ni
les exceptions; je ne trouvais la vérité que pour la perdre; mais
quand j'ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu
à moi; et, dans le cours de vingt années, j'ai vu mon ouvrage
commencer, croître, s'avancer et finir.
[M1] _Ludibria ventis_[C3].
[M2] _Bis patriæ cecidere manus_[C4].
Si cet ouvrage a du succès, je le devrai beaucoup à la majesté de mon
sujet; cependant je ne crois pas avoir totalement manqué de génie.
Quand j'ai vu ce que tant de grands hommes, en France, en Angleterre
et en Allemagne, ont écrit avant moi, j'ai été dans l'admiration, mais
je n'ai point perdu le courage. «Et moi aussi je suis peintre,» ai-je
dit avec le Corrège[M3].
[M3] _Ed io anche son pittore._