IV

Société académique de Nantes.--Poëtes et romanciers.

Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne: son port, où des

milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes; sa

Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées

d'où s'échappe une noire fumée; les magasins et les cafés de ses rues

neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris; et, dans

les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés,

de sucres, des denrées de tous les pays du monde; son chemin de fer qui

traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas

des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de

feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire,

reliant d'un double sillon la capitale à la mer; ses courses, ses théâtres,

et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge,

violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour

arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur,

l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients.

Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie,

préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des

navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle,

ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.

Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une

école de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une

importance exceptionnelle, et il y a fondé une _École préparatoire_ des

sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un

enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui

convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens

peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du

progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une _École industrielle_,

une _École chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, à la fois école de dessin

et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une

_École secondaire de médecine_, une _Revue_, une _Société académique_, et

de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée,

bibliothèque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y

sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être

partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de

peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée

et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de

paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de

Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendée_, le _Maine_

et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France; M.

Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois; des

statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu

de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et

de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de

Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une

quantité d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de

Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de

cette poétique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, à

l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et

semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer!

[Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol,

in-8°.]

Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa

population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le

centre d'un grand mouvement intellectuel.

La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux

sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs

hommes d'un mérite distingué: M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas,

ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira

l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la

préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation

des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif,

une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la

Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, _les Administrations

départementales de 1790 à l'an VIII_, où l'expérience de l'administrateur a

heureusement aidé l'historien; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà

cités; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de

l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers; des

savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique; M.

Robière, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de météorologie;

M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de

l'_Organisation de la médecine_ au point de vue des services publics, etc.

Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas

seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte,

M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a

fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus

intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu

d'années, un prix extraordinaire, la découverte du _procédé de perforation

des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques

très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur

granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves

de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet: il recueillit,

près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss),

les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit

l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les

pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un

bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se lève, et, à la lueur

d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à

droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille

qui perce un trou; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un

jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal; c'était le résidu de son

travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se

débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant,

attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur

patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la

polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que

leur coquille; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le

frottement continu, se développe à mesure que le travail avance; à la scie

qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et

ainsi de suite jusqu'à _quarante_, que M. Caillaud a comptées, et avec

lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle

enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à

briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer!

phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces

millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la

création!

Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes: la _Revue

des provinces de l'Ouest_, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une

spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la

Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon,

Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales

et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la

province de Bretagne, la savante _Bibliothèque de l'École des chartes_; de

plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en

Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs

des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.

La _Revue de Bretagne et de Vendée_ a été fondée par M. de la Borderie, qui

a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on

retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste

réputation par de grands travaux: MM. de Carné, de Courson, de la

Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc.; à côté d'eux, de jeunes

hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand

théâtre: M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de

notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré

de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune,

qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence; M. Ropartz, dont

l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques;

puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le

breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans

à peine, et dont ses compatriotes ont dit que: «c'était le plus grand poëte

qui ait écrit en langue celtique.» Car elle produit encore des fleurs de

poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur

franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements

contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les

Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant

J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poëtes n'ont jamais manqué

en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des

paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas

des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent

la langue nationale; qui ont gardé les moeurs antiques, et dont la vie se

passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la

légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des

grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de

granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les

idéalise; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1].

[Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature

contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et

Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie,

s'inspirent des mêmes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de

la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mélancolie,

amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère

patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette

rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré,

l'hommage le plus délicat et le plus rare: il avait publié, il y a vingt

ans, sans le signer, un volume de poésies; un jour, dans une ville du Nord,

quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il

fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à

d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et,

ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs

inconnues_.

Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus

jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan,

mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui

aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les _Récits et nouvelles_ de

Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre,

madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la _Revue

des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt

un talent vraiment supérieur: une exposition simple faite avec un calme sûr

de soi, force que possèdent seuls les maîtres; ils partent d'un pas mesuré,

comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la

doivent finir; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de

mots, sans réflexions par les faits mêmes; peu de dialogue,--le dialogue

n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas

maître de son sujet; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas

besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de

notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de

caractères;--un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des

passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur

est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux;

l'impartialité dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des

sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la

Grande Perrière_, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité,

les beaux récits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation

et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une

femme.

Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux

recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle

Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés,

continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a

donné naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie

Waldor et Elisa Mercoeur.

M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé _Souvenirs

bretons_, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de

Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers; puis, et c'est

la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes; car il faut remarquer

que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et

qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes;

mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même;

il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il

passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de

crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le

brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine

nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et

coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse

et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste

population des paludiers du Croisic:

[Note 1: Voir l'_Appendice_.]

... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,

A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,

Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1].

[Note 1: Voir l'_Appendice_.]

M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il

deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte

national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans

le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des

jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendée_,

contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées

mêmes des poëtes de l'école romantique; mais le caractère original n'a pas

tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le

sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la

campagne; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille

attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus

belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois

en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen; ou bien savourant

l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins

couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du

printemps[1].

[Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il

l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions

et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et

sceptiques; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion

de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte; il a

la foi ardente et fière de ses pères:

Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens!

Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits!

Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis!

_La Pêche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain:

Il ne faut pas pêcher le jour des morts!

Une seule chaloupe part; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le

tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien:

Il n'a plus peur même des revenants!

Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout

à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il? Une _tête

de mort_!

Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie:

Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie?

Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,

O terre de géants et de genêts en fleurs?

on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un

jour il serait lui-même ce poëte vendéen.

Il l'a été, il l'est: dans _les Vendéens_, il a peint les sublimes actions

de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte

sur ses ailes: le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose

de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la

main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette,

la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au

supplice, à la mort; il les aime et les fait aimer.

V

Monuments.

Ce pays de foi n'a pas changé: nulle part on ne construit un plus grand

nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à

Athènes: Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues; le goût y

devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En

Bretagne, toutes les églises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a

conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût; à part Brest, ville nouvelle

(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style

bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes

ont été conçues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler

autrement que le style _catholique_.

Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des

cathédrales: à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes.

Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume,

construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du

XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M.

Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de

sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc

clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et

guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il

n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution: d'abord, la cathédrale,

_Saint-Pierre_, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il

ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste

édifice, mais d'en doubler presque l'étendue; quand elle sera achevée, ce

sera le dôme de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'église des

_Jésuites_, la chapelle du _petit séminaire, Saint-Clément_, les _Minimes,

Notre-Dame de Bon Port_, le _grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie_,

etc.

Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail

caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement

colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de

l'Italie; là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et

harmonieux effet; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des

missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières

exécutées par un Nantais, M. Échappé; des tableaux décoratifs en émail, de

Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air,

conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour; la cour

du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale,

d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de

moeurs: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe

siècle M. Liberge; au fond du choeur, encore inachevé, vous verrez une

petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette

inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne:

SOUS LA PROTECTION DE MARIE

TOUT GRANDIT.

Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que

même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant

de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant

logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en

spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées,

fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant

le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et

coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la façade,

sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout

la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce

palais est consacré.

A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes

flèches; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles; il a

demandé à chacun un sou; personne dans le diocèse, même les plus pauvres,

ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et

au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la

ville de saint Corentin.

C'est le moyen âge, dira-t-on: oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que

ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à

l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée

de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maçon de

Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués,

tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante

personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité

d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre

ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation

aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de

Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan.

Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent

est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de

M. l'abbé Brune; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la

compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé

Rousteau; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à

celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie.

Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est

posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.

«Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les

points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vénérable

prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage

ecclésiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux évêques et aux moines que

l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus

incontestables grandeurs.» L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une

preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes

supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé

Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M.

Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art

du moyen âge; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face

des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer

indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama

l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa

convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La

restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà

témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui

a été donné de produire deux oeuvres complètes: l'église de Belleville et

Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les

plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A

Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier,

un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent

donner le branle, le mouvement et la vie: activité qui ne se lasse pas,

ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et

étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait

pour concevoir, entreprendre et mener à fin une oeuvre aussi considérable.

Pas de difficulté qui le rebutât: le gouvernement ne pouvait donner qu'une

subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son

église: il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la

charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et

le curé s'entendaient; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien

ne fut négligé: ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux,

statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans

les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le

caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis.

L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent;

l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un détail qui ne lui

coûtât des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une

serrure comme pour un balustre; le curé, quoique désireux de jouir de son

église comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le

soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le

monument était construit et livré au culte; il ne reste plus que les

clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes

aura coûté des millions; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à

cette grande oeuvre; l'un était la pensée, l'autre le bras; tous deux,

comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de

Dieu, avec une église dans la main.

[Note 1: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique

de 1858.]

La Bretagne. Paysages et Récits. · 第 20 / 41 题