PRÉFACE

A une époque où les nations européennes se transforment si rapidement et

tendent à une unité qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un

spectacle digne d'intérêt que celui d'un peuple qui a gardé son caractère

propre, et, au milieu d'un changement général, est demeuré le même. C'est

le spectacle que présente la Bretagne.

Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible au mouvement qui

emporte le reste du monde; depuis près d'un siècle déjà, elle a subi de

nombreuses altérations. Des cinq départements bretons, le Finistère presque

seul a conservé intacts ses costumes et sa langue; il est le plus éloigné,

le bout de la terre, comme le dit son nom; le progrès moderne ne l'a pas

encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, le

Morbihan même, le pays du combat des Trente, des pèlerinages et des

chouans, les hommes presque tous ont quitté la braie celtique pour le

pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore

l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne

du foyer, est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens usages et

les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le

quitter, c'est rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux quand toutes

les femmes d'un pays ne tiennent plus à leur costume, ce pays ne mérite

plus de nom particulier, il en change.

La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs

et les villages; c'est en breton que se fait le prône le dimanche, en

breton l'allocution du recteur aux mariés. Déjà aussi, pourtant, la vieille

langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan

parle le breton et entend le français; ses rapports journaliers avec

l'étranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en

va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il

n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, ce temps où deux troupes de

Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient tout à

coup sur le champ de bataille, entendant résonner des deux côtés les mots

de la même langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; frères de la

même race, issus de la même terre[1]. Dans les cimetières qui ceignent

toutes les églises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes

nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparaît aussi, cette

coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui

l'isolait des étrangers indifférents et réservait pour ses enfants seuls la

connaissance de sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique langage

sera devenu le domaine des savants et l'occupation des académies, et, déjà,

comme cédant à un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de

l'Armorique s'est empressé de recueillir les poésies de ses bardes[2],

chants mélancoliques de prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne

sera plus comprise de leur postérité muette.

[Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où

se rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons

du pays de Galles.]

[Note 2: _Chants bretons_, publiés par M. H. de la Villemarqué.]

Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs de ce vieux peuple,

et le chemin de fer qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme une flèche

au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en

étonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes

variables, peuvent être ou ne pas être; mais ce qui n'a pas changé en

Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et

la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages comme les Turcs,

dit Chateaubriand, n'étaient attentifs qu'à mes armes et à ma religion; les

armes, qui protègent le corps de l'homme, la religion qui est son âme même.

C'est à ce point de vue que la Bretagne a été peinte dans ce livre; la

Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne.

La Bretagne. Paysages et Récits. · 第 4 / 41 题