Elle faisait signe de la tête: «non, non!...»

--Allez-vous-en! dit-elle, je vous en supplie! Vous vous perdez et vous

me perdez en même temps! Mon mari peut revenir: ma tante est à trois pas

d'ici...

--Geneviève! nous avons été séparés par des histoires stupides... C'est

vous qui deviez être ma femme...

--Oh! oh! si vous l'aviez bien voulu!...

--Ah! oui... fit-il, les parents... l'argent... On ne fait pas ce qu'on

veut... Je ne suis pas heureux.

--Vous n'êtes pas heureux...

Il s'aperçut que le mot qu'il venait de prononcer s'emparait de toute

l'attention de Geneviève.

--Non! non! insista-t-il. Il y a une femme qui nous est destinée, et si

on la manque, toute la vie est gâchée...

Elle trouva cela joli. Ses yeux remontèrent à ce niveau de l'espace où

elle avait coutume de rencontrer les rêves. Elle semblait regarder une

des têtes de femmes au pastel. Elle la voyait tout juste pour recueillir

sur ces traits séduisants les songeries qu'elle avait eues ici durant

les heures d'attente; et à toutes ces songeries, Marie-Joseph était

mêlé. Aujourd'hui, il était là; il lui parlait d'une voix émue; il

s'échauffait; il s'approchait d'elle. Même, elle avait déjà retiré sa

main qu'il essayait de prendre. Dans le petit mouvement, elle avait

rencontré les yeux du jeune homme, et vu le beau serpent d'or qui

ondulait sur sa lèvre.

--Allez-vous-en! disait-elle encore.

Mais elle ne pensait même plus à ce qu'elle disait. C'était à peine si

elle distinguait les paroles brûlantes que lui-même prononçait. Dans le

temps de quelques secondes, c'étaient ses trois années de torture

d'amour qui lui revenaient, jusque dans leurs moindres détails, avec

une précision qui lui incisait la chair à nouveau, et une abondance qui

l'étouffait. La rose et la goutelette de sang, la brusque entrevue chez

Roche, la lettre de la tante mise à la boîte, les papiers du pupitre, le

long hiver, le profil dans le catalpa, et jusqu'à la vue de la frise de

faïence, au concert militaire, pendant que Jules Giraud parlait du

sabotier!... Et son existence dans le village perdu: le maréchal

ferrant, le tilbury du vétérinaire et la promenade du diabétique; les

lessives étendues dans le jardin clos de murs, et l'ombre émouvante des

nuits sur la campagne, que les trains balafraient d'une longue

écorchure: pas un souvenir, pas une image, pas une parcelle du temps ou

de l'espace, pas une minute de ses jours ou de son sommeil qui n'eussent

été imprégnés du regret de lui, du secret et fol espoir de seulement lui

parler un jour! Si elle ne lui disait pas tout cela d'un coup, dans cet

instant unique, où elle respirait son souffle et sentait le parfum de

ses cheveux, il était donc inutile et vain d'avoir vécu ces longues

heures de martyre solitaire, et combien il était vain de recommencer à

vivre après cela!

Elle croyait qu'elle allait le lui dire, qu'elle allait s'abandonner en

dépit de tout; elle entr'ouvrait les lèvres.

Elle prononçait:

--Allez-vous-en! allez-vous-en!

De l'autre côté de la porte, les pesées rythmées de la pédale, mêlées

aux «ahan... ahan...» de la femme, et au léger murmure explicatif du

dentiste, accompagnaient en sourdine le colloque haché et fiévreux.

Geneviève dit encore:

--Allez-vous-en! je vous jure que vos tantes étaient là en face. C'est

un miracle qu'elles ne vous aient pas vu!...

Il ricana. Il était prêt à tout braver pour suivre son désir.

Et ce mépris de la minute qui vient exaltait la pauvre amoureuse. Elle

trouvait l'officier superbe et chevaleresque, aussi beau qu'elle l'avait

rêvé. Il la grisait par une longue litanie de mots d'amour dont elle

avait parfois imaginé quelques-uns, accoudée sur son pupitre aux

confidences, mais qu'elle n'avait jamais entendus.

Elle portait sur les genoux un petit sac qui tomba. Marie-Joseph le

ramassa et le lui remit. Un de ses doigts lui toucha la main. Elle eut

un mouvement nerveux et se recula, en faisant glisser sa chaise. Le

bruit l'affola; elle se leva; elle croyait que toutes les portes

s'ouvraient. Elle eut un regard de démente. Mais aucune porte ne

s'ouvrit; tout était tranquille. Dans le cabinet du dentiste,

l'opération semblait d'une lenteur anormale, bien qu'en réalité il n'y

eût pas dix minutes qu'elle durât.

--Comme je voudrais mourir! soupira-t-elle, en retombant sur sa chaise.

A ce mot, il comprit qu'elle était rendue. Il eut, avant de se

précipiter sur ses lèvres, la petite halte infinitésimale qui suit la

certitude de la victoire. Quoique innocente, elle comprit la solennité

de cette seconde, et son geste pour le repousser prévint celui qu'il

allait faire. Elle répéta:

--Allez-vous-en! allez-vous-en!

Il saisit la main qui l'écartait.

Mlle Cloque s'était acheminée avec de grands battements de coeur chez

Roche. Tout en traversant la rue Nationale, elle priait Dieu plutôt que

de préparer les termes d'un discours propre à gagner ses deux anciennes

amies. «Quand je leur ouvrirai les bras, se disait-elle, elles n'auront

pas la cruauté de me repousser!» La perspective de ce pardon la

comblait; elle goûtait par avance la douceur des larmes qu'on allait

répandre. Sa nièce, de là-haut, l'avait vue trottiner avec une légèreté

inaccoutumée.

Les demoiselles Jouffroy, faisant le guet derrière les glaces de la

pâtisserie, avaient été prises, en la voyant descendre seule, d'une

agitation qui n'était point calmée lorsqu'elle entra.

Elles étaient passées, en discourant avidement avec Mlle Zélie, dans le

second salon, ce qui fit que Mlle Cloque trouva la première pièce vide.

Elle tremblait un peu. Elle franchit la porte, entre les bocaux de

chocolat praliné et les boîtes de sucre d'orge, par où elle avait vu

s'avancer un jour toute la famille de Grenaille-Montcontour. Elle lut

immédiatement, et malgré sa vue basse, la plus grande gêne sur tous les

visages, y compris celui de Mlle Zélie.

Elle s'avança néanmoins. Sa grande honnêteté rayonnait sur sa figure.

Son coeur débordait. Elle sentait tout le Ciel se réjouir avec elle.

Elle souriait. Elle tendit ses deux mains franches, et elle dit sur un

ton qui faisait justice de toutes les malheureuses petites querelles

humaines:

--Voyons! Nous ne nous embrassons pas?

Ces demoiselles témoignèrent un ahurissement complet. Simultanément,

elles croisèrent les mains en les retournant à l'envers et abaissant les

bras. Elles eurent des yeux troubles, se regardèrent, prirent à témoin

Mlle Zélie qui cachait, elle aussi, une certaine émotion, en souriant à

tout le monde.

La cadette poussa une exclamation:

--Eh bien! ma chère, voilà ce qui s'appelle de l'aplomb!

Mlle Cloque qui gardait ses deux mains ouvertes, en offrande généreuse,

dit encore:

--Je ne m'attendais pas à être accueillie de la sorte... J'étais

là-haut, chez le dentiste, avec ma nièce qui vous a aperçues par la

fenêtre... Je n'ai pas résisté à un grand désir... A mon âge, il faut

saisir les occasions par les oreilles. J'ai pensé que Notre-Seigneur

m'envoyait celle-ci pour pratiquer son divin précepte: aimez-vous les

uns les autres...

Les deux soeurs étaient en ébullition. L'aînée, sans délier ses mains

unies à rebours par l'indignation, sautillait sur place en branlant la

tête. La cadette se démenait, courait jusqu'à son récent poste

d'observation, revenait précipitamment regarder sous le nez l'infortunée

messagère de paix. Elle dit, semblant cracher chacun de ses mots:

--Mais, Mademoiselle Cloque, vous exercez là un métier qui n'a guère de

nom!...

--Un métier? dit Mlle Cloque.

Mlle Zélie jetait déjà le bras sur ces demoiselles, comme pour apaiser

un incendie qui se déclare.

--Il est vrai, reprit Hortense, qu'_on_ vous le fait peut-être exercer

sans que vous vous en doutiez!...

Mlle Cloque les regardait tour à tour et levait les yeux au ciel. Elle

ne comprenait rien.

--Vous croyez peut-être que nous sommes ici, en face de votre dentiste,

pour notre bon plaisir? Savez-vous pourquoi nous sommes ici, ma soeur et

moi? Nous sommes ici pour chercher le secret du malheur de notre

nièce...

--Du malheur de votre nièce?...

--Oh! vous faites l'ignorante! Vous n'avez jamais rien su de ce qui se

passe! c'est comme pour l'affaire Pelet!... Il est vrai, encore, que

l'_on_ ne vous raconte sans doute pas tous _ses_ petits secrets...

Mlle Cloque se regimba:

--Qui çà, l'_on_? de qui çà, les petits secrets?

--Ma bonne, dit l'aînée qui n'avait point parlé, trêve de

circonlocutions. Je ne veux pas vous demander pourquoi vous êtes ici, en

ce moment et non chez le dentiste, près de Madame votre nièce, ni qui

vous a dépêchée vers nous dans le but attendrissant de tomber dans nos

bras! Je vais vous dire deux mots seulement qui vous ouvriront les yeux.

M. Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour trompe sa femme. Il la trompe

impudemment: c'est un coureur, un galantin, tout ce que vous voudrez,

ceci est la fable de la ville...--Avec qui trompe-t-il sa femme--tout au

moins une fois entr'autres?--Voilà ce qu'il importe que nous sachions

afin d'essayer d'extirper le mal en sa racine.--Or, vous allez

comprendre tout de suite où je veux en venir--c'est pourquoi nous sommes

ici, le samedi, en face du dentiste qui a la pratique de votre famille

et autour duquel le mari de notre pauvre Léopoldine rôde incessamment,

ce _jour-là_, depuis plus d'un mois.. Si Mme Giraud était descendue

avec vous, de chez le dentiste, elle eût pu vous confirmer immédiatement

nos paroles, puisqu'elle a parfois sans doute la bonne fortune de se

trouver sous les pas de M. Marie-Joseph, et puisqu'elle a même le

privilège de recevoir ses confidences, ce qui lui est arrivé notamment

il y a juste aujourd'hui six semaines...

--Vous en avez menti! s'écria Mlle Cloque, en s'appuyant contre une

console de marbre. Ce que vous dites est une infamie... Mon Dieu!

soupira-t-elle, pardonnez-leur, car elles ne savent ce qu'elles font.

--Voyons! mesdemoiselles! voyons! ânonnait Mlle Zélie, je suis sûre

qu'il y a dans tout cela un malentendu.

--Dites-leur, Mlle Zélie, dites-leur, je vous en prie, vous qui

connaissez Geneviève, que ce qu'elles imaginent est odieux!...

--Ah! ah! ah! fit Hortense: elle est bien bonne! C'est Mlle Zélie

elle-même qui a été témoin de la scène!

Mlle Cloque tomba sur une chaise. Mlle Zélie, furieuse qu'on ait abusé

de sa parole, levait les bras et disait tout haut:

--Ah! bien! si on m'y repince jamais, à dire quelque chose!...

Mais le mal était accompli. Il ne fallait songer qu'à l'atténuer.

--Oh! dit-elle: j'ai été témoin... j'ai été témoin de bien peu de

chose... Ne vous tourmentez donc pas, mademoiselle Cloque; ils ont fait

seulement un petit brin de causette devant la porte du dentiste...

Mlle Cloque recommença à respirer. Elle était certaine qu'il n'y avait

rien et que la vérité allait se découvrir sur-le-champ.

--Ah! ça, Mlle Zélie, s'écria Hortense, j'espère bien que vous n'allez

pas nous faire passer pour des menteuses ou des imbéciles! Et le

couloir, s'il vous plaît! qu'en faites-vous? Vous l'avez digéré, vous,

peut-être, le couloir? Mais pas nous, je vous le garantis.

--Qu'est-ce que c'est que ce couloir? demanda Mlle Cloque.

--Rien du tout! dit Mlle Zélie. Ces demoiselles se tourmentent,

voyez-vous! Dame, pour ces choses-là, on se monte vite la tête!...

--Le couloir! reprit elle-même Mlle Cloque; je suis curieuse de

connaître cette grave affaire du couloir.

--Allons donc! ça ne vaut pas la peine...

Mlle Cloque insistait ironiquement, en frappant le sol du bout de son

ombrelle:

--Le couloir! le couloir!

Les deux soeurs, sous leurs chapeaux à rubans violets, tout pareils,

avaient un même tremblement de la tête, et leurs yeux furibonds jetaient

un défi commun à Mlle Cloque et à Mlle Zélie.

--Mon Dieu! dit celle-ci; j'ai vu le militaire s'enfoncer dans le

couloir derrière cette chère petite dame: j'ai pensé tout de suite

qu'elle avait dû laisser tomber quelque chose qu'il a eu la complaisance

de lui reporter. Il faut dire qu'il est ressorti presque aussitôt.

--C'est tout?

--C'est la pure vérité, mademoiselle.

Mlle Cloque se releva.

--Et c'est de là que vous partez pour tenter de salir une malheureuse

femme qui a dû être tout simplement accostée dans la rue par un homme

qu'elle a connu étant jeune fille?...

--Oh! «connu!» Il y a connu et connu! dit Mlle Jouffroy. Il y a des

degrés de connaissance, après lesquels, quand on a une fois rompu, on ne

se connaît plus.

--Elle eût peut-être mieux fait de ne pas répondre au salut de M. de

Grenaille-Montcontour, mais remarquez que cette abstention eût été

injurieuse pour lui...

Hortense qui était encore une fois retournée à son poste d'observation,

dans l'autre pièce, revint les deux mains en l'air et les abaissa

aussitôt en s'en frappant les genoux:

--Il n'est plus au café! dit-elle; il n'est plus au café! Nous allons

bien voir!...

L'aînée se précipita elle-même aux glaces.

--Ah! ça, s'écria Mlle Cloque avec dégoût, est-ce que vous auriez la

prétention de me faire croire que l'on se donne des rendez-vous derrière

mon dos?

Les demoiselles Jouffroy se mirent à rire.

--- Cela suffit! dit Mlle Cloque. Je vais chercher ma nièce qui est

entre les mains du dentiste et je vais vous l'amener ici-même, si vous

voulez bien me faire l'honneur de m'y attendre. C'est devant elle,

entendez-vous, c'est devant elle que vous formulerez vos accusations!

Les deux soeurs se trémoussèrent devant les glaces, cherchant à

découvrir le lieutenant. Assurément il attendait la jeune femme au

passage; il était dissimulé quelque part; à moins qu'il n'eût eu le

front de pénétrer comme l'autre fois dans le couloir. Il ne serait pas

mauvais qu'il se trouvât nez à nez avec la vieille!

Mlle Cloque remontait tranquillement chez le dentiste. Elle avait

essuyé tant d'ignominies, ces dernières années, que l'abominable

calomnie des Jouffroy ne lui laissait que le désir d'en laver

immédiatement sa chère Geneviève: «Mon Dieu! disait-elle, en atteignant

le palier du second étage, devant la plaque de cuivre où était gravé:

«Entrez sans sonner», mon Dieu! je suis sûre que vous ne permettez les

méchancetés des hommes que pour donner plus d'éclat à la vérité et à la

justice!...»

Elle poussa la porte du salon, au moment où Marie-Joseph saisissait la

main de Geneviève.

Elle tomba, tout d'une pièce, en travers de la porte incomplètement

ouverte; on entendit très bien sa tête cogner contre la porte d'abord,

puis faire _blou_ en touchant le sol. Elle ne bougea plus.

Geneviève eut la force de contenir son cri, pour ne pas perdre

Marie-Joseph. Elle lui dit:

--Fuyez! fuyez! Que personne ne vous voie ici! Fuyez, je vais appeler...

Il enjamba le corps de la malheureuse, et Geneviève appela. Stanislas

arriva, sans trop se presser. Mais à la vue d'une femme étendue, il

activa son pas pesant, et comme il courait sur le parquet, les bobèches

tremblèrent aux chandeliers de la cheminée. D'un bras solide, il remit

la vieille fille debout. Elle n'était pas morte; elle balbutiait. Elle

avait une figure terreuse; le sourcil gauche, et l'oeil, du même côté,

étaient fortement relevés, tandis que le coin de la bouche s'affaissait,

comme si son visage si régulier et si uni, en tombant, se fût cassé en

plusieurs morceaux. Quand elle ouvrit l'oeil droit et qu'une lumière

encore parut sur ce beau masque d'honneur brisé, ce fut une épouvante,

et Geneviève faiblit.

En revenant à elle, après une courte absence, elle distingua sa tante

allongée sur le canapé, et auprès d'elle la personne que l'on avait vue

d'abord regarder les images et qui avait paru si longtemps pousser sous

la morsure de la lime ses petites plaintes inarticulées.

Le dentiste préparait lui-même des révulsifs, et il avait envoyé la

bonne chercher un médecin, un fiacre, des hommes pour transporter la

malade.

Geneviève, folle, se jetait aux pieds du dentiste et de la dame et les

suppliait de lui dire ce qu'avait sa tante et si elle allait garder

cette figure effrayante. Elle surprit sur les lèvres du dentiste le mot

d'hémiplégie, puis le salon s'emplit promptement de personnes de la

maison prévenues par la bonne avant le médecin. Enfin celui-ci arriva,

approuva les premiers soins du dentiste et autorisa le transport

immédiat au domicile «du moment qu'il y avait une personne de la

famille».

Deux commissionnaires étaient là; on n'utilisa que le plus vigoureux, un

colosse rouge qui répandait une odeur d'ail. Il prit à bras-le-corps la

paralytique, comme on soulève un enfant. On vit pendre sur le flanc de

l'homme les deux pieds inertes de Mlle Cloque, enfermés en de fines

bottines de satin, à élastiques, telles qu'elle en avait porté toute sa

vie. Sa tête épouvantable appuyait par le menton sur l'épaule de

l'hercule; elle n'ouvrait plus son oeil droit, mais sa bouche tordue

s'exténuait dans un perpétuel vagissement. Derrière l'homme, Geneviève

tendait son mouchoir pour essuyer ces lèvres désormais inhumaines, d'où

filait la salive.

Tout cela formait une bousculade, un gros remuement de pas sur le

palier. On se tria pour descendre. Le médecin prit les devants, puis le

porteur, et Geneviève. Sur les marches dépourvues de tapis, on

n'entendit plus alors que le bruit des lourds talons et le tâtonnement

du bout de la semelle de celui qui allait porter jusqu'à la voiture pour

une petite commission de quarante sous, l'informe paquet à quoi en était

réduite Mlle Cloque.

Le fiacre était au bord du trottoir, la portière ouverte.

En face, à la porte de chez Roche, les demoiselles Jouffroy qui avaient

vu sortir l'officier attendaient, campées fièrement, dans l'attitude de

la plus haineuse provocation, que la vieille fille osât leur amener sa

nièce. Et elles dégustaient d'avance la médiocre satisfaction de voir

seulement leurs têtes au débouché du couloir.

Au débouché du couloir, elles virent d'abord le médecin qu'elles ne

connaissaient point; puis le grand commissionnaire et son objet.

L'homme s'étant retourné, presqu'aussitôt dans la rue, afin de présenter

plus commodément le fardeau au docteur déjà introduit dans la voiture,

la tête de Mlle Cloque apparut sur l'épaule géante, par-dessus le

fiacre. On la reconnut de chez Roche, à ses bandeaux blancs demeurés

seuls paisibles dans le chaos de la figure pitoyable.

Instantanément, à cette vue, le mouvement de la rue s'arrêta. Seuls, un

tramway et deux ou trois fiacres qui passaient rapidement continuèrent

leur chemin. Mais tout ce qui était à pied convergea vers la voiture

stationnant à la porte du dentiste. Mlle Zélie faillit quitter la

pâtisserie. Les demoiselles Jouffroy s'avancèrent.

Mais la voiture se mit en marche; et le médecin, Geneviève et la malade

échappèrent promptement aux regards. Jusqu'au premier tournant, des

gamins couraient encore pour voir l'impressionnante ruine humaine.

Mademoiselle Clocque · 第 38 / 43 题