LES DEUX BLESSÉES

La première question de Mlle Cloque, après le tumulte de cette scène,

avait été:

--Mais pourquoi ne m'as-tu pas parlé?

--Tu crois que c'est facile! disait Geneviève; ça ne vient pas comme ça,

je t'assure... Et puis, à quoi bon te donner encore des ennuis,

puisqu'il n'y avait pas à revenir sur ce qui était fait? Je savais bien

que c'était impossible, va; je comprenais bien toutes tes raisons; je ne

t'ai jamais donné tort... Seulement j'avais espéré, oui, tout au fond de

moi, j'avais espéré toujours que peut-être _il_ comprendrait, lui, que

nous n'étions pas faites pour son monde et que, s'il le voulait bien,

nous pourrions vivre à part, lui et moi, avec toi, je ne sais où, je ne

sais comment. Mais est-ce qu'il n'y a pas toujours moyen de s'arranger

quand on y tient?...

--Alors tu comptais?...

--Je ne comptais sur rien; j'espérais!... Ce n'est que Léopoldine qui

m'a fait peur. Oh! quand je l'aie sue de retour ici, après ses vacances,

j'ai bien compris tout de suite pour qui elle revenait. Et, comme je la

connais, je me suis dit: elle arrivera à bout de ce qu'elle voudra. Tu

te souviens quand nous les avons laissés à la pâtisserie, en arrivant de

Marmoutier? Je les ai vus qui causaient ensemble. Il y a quelque chose

qui m'a serré le coeur, là, comme avec une griffe!

--Pauvre enfant! ma pauvre petite enfant!

-Et on avait essayé de se taire. Mais la porte des secrets demeurait

entr'ouverte, et les aveux inhabiles, alourdis par la longue prison, se

pressaient confusément à l'issue nouvelle. Geneviève s'ingénia à ramener

elle-même la conversation sur un sujet que la tante écartait. Elle en

vint à gêner la pauvre fille par l'exubérance de ses épanchements.

Elles travaillaient ou lisaient, chacune à son coin du feu, dans la

chambre aux tentures de cretonne. Le livre, la tapisserie ou le crochet

leur tombait des mains; on regardait les bûches crépiter; on tisonnait

un peu; on entendait un gros soupir; on recourait à des stratagèmes pour

éviter de se rencontrer les yeux; et en face de cette cheminée garnie de

pieuses images et qui portait les quatre vestiges des basiliques de

Saint-Martin, dans cette atmosphère d'austérité rigide, un flot fusait

soudain, comme par l'invisible défaut d'une cloison étanche,

grossissait, brisait les parois, inondait tout: le hardi débordement de

l'amour que soulève parfois le plus innocent des coeurs.

--Te souviens-tu, faisait tout à coup Geneviève, d'un jour que tu m'as

dit: «Mais qu'est-ce que tu trouves donc de si intéressant à ce catalpa,

pour le regarder comme cela?»

--Eh bien?

--Eh bien! entre les feuilles, en regardant à droite de la fontaine, il

y avait un trou qui dessinait exactement _son_ profil. Je t'assure, il y

avait jusqu'à une pointe pour la moustache qui revient comme cela en

avant...

Et à l'aide du doigt, elle indiquait le dessin, d'un petit geste en

spirale.

--Geneviève!...

La pauvre tante rougissait, croisait les mains, invoquait les Saints du

paradis. Ses remontrances se heurtaient à la candeur parfaite des

confessions de la jeune fille. Elle avait consulté l'abbé Moisan qui

avait conseillé la lecture d'ouvrages édifiants. Le marquis d'Aubrebie

avait surpris ce qui se passait et donné son avis sans qu'on le lui

demandât: «Laissez-la parler, ma chère amie, laissez-la parler, cela

s'échappe par là. Mais menez-la dehors, faites-lui faire des

promenades.»

L'abbé Moisan était revenu quelque temps après en proposant un mariage

avec un petit notaire «appartenant à une famille des plus honorables.»

--Comment voulez-vous, avait objecté Mlle Cloque, qu'il puisse être

question de mariage dans l'état où elle est? Laissons passer le temps.

Le temps avait passé non sans un accompagnement de cruautés nouvelles.

Les disgrâces particulières de la tante avaient fourni une triste

diversion aux souffrances de la nièce. C'était peut-être à l'excès même

de leur détresse qu'elles devaient l'une et l'autre d'avoir supporté ces

mois néfastes. Leurs infortunes les avaient rendues indulgentes à leurs

plaintes réciproques, et finalement, il leur montait un farouche plaisir

des pires sujets cent fois retouchés en commun, comme si la douleur

humaine portait en soi son remède, et, ayant atteint les extrêmes

limites, se pansait elle-même à l'aide de ses éclaboussures.

Un jour cependant, une pudeur avait clos les lèvres de la petite

amoureuse, c'était lorsque l'annonce du mariage de Marie-Joseph avec

Léopoldine était devenue officielle. Durant des semaines, on n'avait

plus prononcé un seul nom pouvant rappeler de près ou de loin les deux

familles parties momentanément pour Grenoble. Ce silence pesait autant à

la tante qu'à la nièce, car Mlle Jouffroy, l'aînée, avait été

récemment nommée présidente de l'Ouvroir, et il eût été bon d'exprimer

à ce propos son amertume.

Mlle Cloque était intimement confondue de la manière adroite dont les

Grenaille avaient mené les événements. Ils voulaient avoir par un de

leurs fils un pied dans le monde catholique--qu'ils jugeaient prudent de

ménager,--de même que par l'aîné ils s'étaient fermement appuyés sur le

monde des affaires. Et, ayant échoué devant l'intransigeance de la

vieille zélatrice, ils avaient fomenté contre elle une réaction,

l'avaient brisée et remplacée habilement par ce soliveau de Mlle

Jouffroy dont on élevait le frère à une haute fonction administrative et

prenait la nièce, belle et fraîche créature sans scrupules,

admirablement taillée pour leur genre de vie. Derrière cette forte

diplomatie, elle distinguait non pas le comte, qui, en vérité, n'avait

jamais été si malin, mais la figure haïssable et terrifiante de

Niort-Caen, tout jaune, tout mou, sa petite main blanche pétrissant ses

traits mobiles, derrière la grande table à dossiers: un cauchemar du

jour et de la nuit.

Depuis le mariage on restait muet.

Une après-midi de la fin d'avril, comme Mlle Cloque ouvrait la fenêtre

de la chambre de Geneviève pour faire l'inventaire des toilettes de

printemps, elle vit s'entre-bâiller la petite porte de la rue de la

Bourde, et distingua la mère Loupaing qui causait furtivement avec la

Pelet:

--Elle n'aura pas fait plus de bruit à sa sortie qu'à son entrée sous

les verrous...

C'était une allusion à la grâce, à elle refusée par Niort-Caen et sans

doute accordée à la nouvelle présidente, puisque l'affaire de la

protégée de l'Ouvroir avait passé presque inaperçue dans les journaux.

Seule Mlle Cloque en portait toute la responsabilité.

Geneviève, amaigrie, les yeux creusés, illuminés d'une sourde flamme,

épiait l'occasion qui ramènerait l'entretien sur leur douleur. Elle

brossait et secouait les robes avec des mouvements brusques. Dans l'état

de mélancolie qui la détachait de beaucoup de choses et tiédissait

jusque sa piété, elle gardait un goût vif pour la toilette. Même durant

les jours lugubres de l'hiver, où l'on ne sortait que le matin, dans la

boue neigeuse, pour aller jusqu'à la chapelle de l'Adoration, jamais

elle n'avait négligé de s'habiller. Elle dit à sa tante, gauchement,

avec une de ces fausses transitions dont la maladresse trahit

l'intention:

--Voilà une robe qui ne fera plus long feu... Tu te rappelles quand je

la portais?...

--Quand tu la portais, mon enfant?

--Ce n'est déjà pas d'hier! tu ne te souviens pas?... Dame, je l'ai déjà

rafistolée pour l'année dernière, et elle n'était même pas toute neuve

le jour que je veux dire, tu sais bien... Voyons! quand nous sommes

allées faire visite... il y aura deux ans à l'automne, tiens... avant

de rentrer à Marmoutier... là-bas... boulevard Béranger?

--Ah!

Mlle Cloque revoyait en effet cette visite chez la comtesse: le jardin,

les grandes allées bordées de buis, les sons de la musique militaire, la

jeune juive cueillant des roses.

--Eh bien! mon enfant, dit-elle, il faudra examiner si tes économies te

permettent de la remplacer, cette robe.

Geneviève, désappointée par la réponse de sa tante, regarda le pupitre

sur la table:

--Mes économies, dit-elle, elles sont là, tu peux voir.

Mlle Cloque jeta les yeux sur le pupitre muni de sa clef à la serrure.

Elle entendait encore les paroles du docteur Cornet descendant

l'escalier: «A votre place, moi, je regarderais dans le pupitre...» Elle

n'avait pas osé le faire. Et aujourd'hui, c'était Geneviève qui lui

disait elle-même: «Regarde donc dans le pupitre!»

--A quoi bon? tu dois savoir ce que tu as de côté?

--Non, non! regarde! regarde!

Mlle Cloque souleva la planchette du petit meuble.

Geneviève brossait, brossait; et, de l'ongle, envoyait des pichenettes

de ci, de là, aux endroits douteux de l'étoffe.

--Où c'est-il? dit la tante.

Elle répondit sans se détourner:

--Sous les papiers, dans la petite boîte ronde où il y a écrit: _pâte

pectorale_.

Mlle Cloque remarqua un amoncellement de papiers recouverts de

l'écriture haute, hachée et pointue qu'adoptent toutes les élèves du

Sacré-Coeur; elle distingua même des lignes inégales qui pouvaient être

des vers. Ce diable de docteur aurait-il eu l'intuition complète de la

réalité? Mais, qu'importait-il, maintenant? Elle ne saurait plus rien

apprendre des mémoires de Geneviève, quels qu'ils fussent. Elle fureta

du bout des doigts, sous les papiers, jusqu'à la boîte de pâte

pectorale, et referma le pupitre sans insister.

--Ah! bien! dit Geneviève, tu es meilleure chercheuse que moi. Tu

trouves tout de suite!

Alors elle vint elle-même au pupitre. Elle le rouvrit; et, pendant que

sa tante énumérait le contenu de la caisse, elle restait pensive devant

les papiers.

La tante continuait d'affecter de n'y pas prendre garde; Geneviève dit:

--En ai-je un désordre là-dedans! crois-tu? Tu ne me grondes pas de

tenir ainsi toutes mes affaires en pagaie? Ah! si j'étais encore au

couvent!...

Mlle Cloque recommençait de compter, croyant s'être trompée. Geneviève

poursuivit toute seule:

--Il est vrai que si j'étais au couvent, on ne me laisserait pas

barbouiller comme cela du papier...

--Dis donc! mon enfant, interrompit Mlle Cloque, il me semble que tu as

fait beaucoup de dépenses pour ta toilette! Sais-tu ce qu'il te reste

pour ta demi-saison?

Mais c'était au tour de Geneviève de ne pas entendre. Penchée sur le

pupitre ouvert, elle touchait de ses doigts longs, un peu trop maigres,

les feuilles de papier de tout format et de toutes nuances, que couvrait

son écriture. Elle attendait que sa tante comprît enfin et la grondât

d'écrire. Ah! comme elle désirait, de son coeur meurtri, de sa passion

étouffée, et de la frénésie de ses sens inconnus, comme elle désirait

être grondée à cause de _cela_! Il y avait si longtemps qu'on ne parlait

de rien!

Mlle Cloque comprenait trop bien. Sans y regarder de plus près, elle

devinait sur ces feuilles, les naïves confidences, les vers construits à

coups de dictionnaire des rimes, à l'imitation des pièces d'anthologie

ou des cantiques de couvent. Elle savait quel nom elle y lirait,

entrelacé probablement dans chaque strophe. N'avait-elle pas trouvé un

paroissien dont Geneviève se servait à Marmoutier, où, dans le texte des

évangiles, les noms de «Marie» et de «Joseph» étaient soulignés au

crayon ou à l'ongle autant de fois qu'ils y étaient imprimés?

La vieille tante ne broncha pas. Elle tenait toujours à la main la

boîte de pâte pectorale où elle faisait remuer les économies de

Geneviève. Elle dit:

--Allons, je vais violer notre petite constitution, je prendrai une

pièce sur les fonds secrets pour l'introduire dans cette boîte-là: nous

aurons de quoi nous offrir une robe? Allons-nous choisir l'étoffe

pendant qu'il fait jour?

--Comme tu voudras, dit Geneviève.

--Tu ne me remercies pas?

--Si, si, tante, tu es bonne...

Son regard déçu semblait se raccrocher dans l'espace à quelque nouvelle

chimère. Elle dit:

--Et, est-ce que nous irons aussi chez le dentiste, rue Royale?...

--C'est juste, mon enfant, il faudra y passer puisque nous avons pris

rendez-vous.

Sortir en ville était devenu un supplice pour Mlle Cloque. Non

seulement la rue Royale lui était désormais un lieu redoutable à cause

des rencontres que l'on courait le risque d'y faire, mais la traversée

de son quartier même lui déchirait le coeur.

Elle ne pouvait quitter la rue de la Bourde sans passer dans le nuage de

poussière des démolitions de l'église Saint-Clément. Une semaine durant,

on avait vu les sveltes arceaux gothiques dresser encore vers le ciel

leur échine tronquée, comme des martyrs tentés, au moment de mourir, de

désespérer de Dieu. Puis, les arceaux jetés à terre, ç'avait été le

tour du superbe jubé de la Renaissance, prostituant aux souillures du

grand jour ou de la pluie ses fines sculptures et sa délicate vocation

pour les seules caresses des lumières de cire ou pour les intimités

sacrées de l'ombre.

La place entière n'offrait plus à la vue qu'un chaos: des pyramides ou

des montagnes de moellons, des trous comme si l'on creusait des bassins,

et une forêt de mâts d'échafaudages donnant l'idée d'un port de mer; le

tout retentissant d'un bruit infernal: les bouleversements en vue de la

laïcisation commerciale du quartier; l'oeuvre de Niort-Caen.

La rue Saint-Martin venait d'être débaptisée et nommée rue des Halles.

Mais la rue Descartes offrait un spectacle plus affligeant encore.

De l'ancienne chapelle provisoire, il ne restait pas pierre sur pierre;

ce n'était qu'un espace béant, un vide qui semblait immense et laissait

à nu, tout alentour, les flancs écorchés et lamentables de hautes

maisons. De la rue, on ne voyait rien qu'une palissade de planches

hermétiquement closes, contre quoi les fervents ou les curieux, parfois,

appliquaient l'oreille. Par les temps secs, il s'élevait, avec le vent,

des nuées de terre friable. On entendait les grands coups sourds des

pioches défonçant le sol, et çà et là, des grignottements plus

circonspects qui laissaient supposer l'exhumation minutieuse des

antiques murailles. Une seule chose était demeurée intacte: le tombeau

du Thaumaturge. Les gens informés disaient qu'il était garanti par une

forte caisse de bois, dans le milieu même des travaux; cela formait un

petit cabanon, gênant, mais respecté. Les ouvriers ne le plaisantaient

point et ne s'en approchaient qu'avec crainte, à cause des innombrables

béquilles en _ex-voto_ qu'ils y avaient vues appendues précédemment.

Où était l'aveugle aux lèvres tuméfiées par la prière monotone? Où était

la Mouche? Où était le guichet du Frère bleu? Où était le Frère bleu

lui-même?

Un prodige d'équilibre maintenait debout l'angle de la maison

Pigeonneau, qui semblait encore aiguisé par son isolement. De longs

madriers penchés en arc-boutants lui prêtaient un appui dérisoire, en

attendant l'époque prochaine de la fin du bail. Pigeonneau, fort de son

contrat, avait refusé d'évacuer la place avant la dernière extrémité.

Les quelques personnes demeurées fidèles au magasin ultramontain y

tenaient encore parfois de tristes colloques. C'était le seul endroit où

l'on se retrouvât entre gens «bien pensants», où l'on se sentît à l'abri

des ralliés aux idées nouvelles. On s'y mêlait aux âmes fluctuantes que

le zèle inaltérable de M. Houblon reconquérait par hasard, mais pour une

période presque toujours éphémère. Cet apôtre donnait encore, dès qu'on

l'approchait, l'illusion d'une grande force. Il élevait si haut, en

parlant, un bras qui avait l'air de commander si loin, et comme à des

puissances inconnues, qu'en présence même de ses défaites les plus

évidentes, on hésitait à le déclarer vaincu. Mais malgré qu'il se

démenât, il ne pouvait être présent partout à la fois, et la vertu de

ses arguments disparaissait avec lui.

Le marquis d'Aubrebie que son scepticisme maintenait à l'écart des

révolutions, continuait à rendre quotidiennement ses devoirs à Mme

Pigeonneau. Celle-ci était plus charmante que jamais, et, au sein même

des troubles qui semblaient compromettre sa fortune, prenait de la mine

et quasiment de l'embonpoint. Pigeonneau lui-même, quand il montrait le

nez à la porte de la reliure, avait son immuable figure placide.

--Pigeonneau, disait le marquis, je vous trouve stoïque!

--Oh! ça m'est bien égal, répondait le relieur, on peut me dire ce qu'on

voudra, du moment que j'ai à travailler.

Pour taquiner ces dames, M. d'Aubrebie aimait à rappeler les dernières

batailles de M. Houblon. La plus chaude avait eu lieu lors de la fête de

saint Martin. Pendant des mois, le champion de la Basilique avait

escompté cette date pour l'accomplissement de grandes choses. Il

confessait tout bas avoir prévu des barricades.

Le 11 novembre de chaque année, on venait en effet à Tours, non

seulement du département, mais des diocèses voisins et circonvoisins.

Les évêques avaient coutume de se joindre à leur clergé et à leurs

fidèles, et la présence de nombreux princes de l'Église donnait un éclat

particulier à cette solennité. Avant l'interdiction des processions, les

reliques de saint Martin étaient portées dans les rues, et, du haut

d'une estrade adossée au pied de la vieille tour Charlemagne, en face de

la maison de blanc et du magasin Pigeonneau, tout au bout de la rue

Descartes, un cardinal donnait la bénédiction. «A un moment de cet

imposant spectacle, ne manquaient pas d'écrire, le lendemain, les

feuilles religieuses, on se fût cru sur l'immense place de Saint-Pierre,

dans la capitale même de la chrétienté, alors que le Très Saint Père

prononce _urbi et orbi_... etc.» Depuis qu'un maire radical avait

supprimé les manifestations extérieures du culte, la fête de saint

Martin se célébrait plus modestement, il est vrai, dans l'intérieur de

la chapelle. Mais, cette dernière année, on avait pu espérer un regain

de l'ancienne affluence, la _Semaine Religieuse_ et le _Journal du

Département_ ayant annoncé que la cérémonie de la fête de saint Martin

devait être la dernière célébrée à la vénérable chapelle provisoire.

C'était peu de jours après, en effet, que ce lieu devait être abandonné

«à la pioche des démolisseurs» pour être «dignement remplacé» disait le

premier organe, «par le magnifique temple nouveau élevé au grand

Thaumaturge des Gaules, grâce au _touchant accord_ des fidèles»; «pour

céder, disait l'adversaire, à la tyrannie occulte des franc-maçons et

des juifs, dont les mains unies à la même truelle imposaient désormais

jusques aux sols sacrés leurs humiliantes architectures».

M. Houblon avait lancé dix mille convocations à tous les cercles

catholiques, à toutes les associations de bienfaisance, à tous les

membres de la société de Saint-Vincent de Paul, de la Confrérie du

Tiers-Ordre de Saint-François, etc., etc. Il assistait à l'arrivée des

trains de pèlerins, en compagnie de «commissaires» choisis parmi les

jeunes gens des meilleures familles, et portant à la boutonnière un

insigne bleu céleste, frangé d'or, de la longueur de la main. Ces

messieurs distribuaient aux pèlerins d'autres insignes, acceptés

volontiers, prêtant à confusion: «Vive saint Martin!» y lisait-on en

caractères argentés. N'était-ce pas la dévotion à saint Martin qui

amenait effectivement tous ces étrangers?

M. Houblon avait eu des minutes de triomphe en conduisant par les

boulevards cette foule docile que son aspect honnête et sa parole

ardente échauffait le long du chemin. Il lui faisait crier: «Vive saint

Martin!» Et elle criait. Les personnes de la ville, croyant à une

opposition violente contre les choses accomplies, avaient eu peur un

moment.

--Où allons-nous? s'étaient risqués à demander quelques pèlerins.

--Au Cirque! avait répondu M. Houblon, afin de nous entendre sur la

conduite à tenir...

Il avait loué de ses propres deniers le Cirque de la ville, pour y

parler devant les pèlerins assemblés.

On ne comprit pas; on demanda des éclaircissements; il en donna; on

comprit moins encore. Enfin la lumière se fit; on ne s'était point du

tout entendus. Ces braves gens ignoraient pour la plupart l'existence du

parti basilicien. Ils venaient assister aux fêtes, quelles qu'elles

fussent. D'ailleurs ils pensaient premièrement à déjeuner. Ils se

disloquèrent, se répandant dans les hôtels et les auberges.

M. Houblon eut environ trente personnes au Cirque. Il parla néanmoins;

il les conquit, les maintint fermement tout le jour. Mais que faire d'un

troupeau si mince? On s'abstint: c'est la force du faible. Pendant les

cérémonies, et pour ne point entendre les paroles de triomphe de M.

l'abbé Janvier, M. Houblon, des plans à la main, promena pacifiquement

les trente protestataires autour de la colossale enceinte présumée de

l'ancienne Basilique. Ensemble ils foulèrent dans, toute son étendue

probable, le sol qu'honora jadis le monument deux fois ruiné par les

temps modernes. Très loin de la rue Saint-Martin et de la Chapelle,

ayant passé par un labyrinthe de petites rues, ils n'avaient pas atteint

l'emplacement de l'antique _atrium_, «ou déambulatoire» prononçait M.

Houblon. Il n'y avait pas à dire, les plans étaient là; on les leur

faisait toucher du doigt. Et le cicérone passionné décrivait la chose

énorme telle qu'elle avait dû être, telle que des yeux plus fortunés

l'avaient vue. Il prononçait des mots techniques mêlés à de fortes

images évocatrices. Si celles-ci laissaient un doute dans l'esprit des

auditeurs, on retombait inébranlablement sur les autres. Il parlait de

basiliques _trichores_ et d'absides _Pentachores_. Il citait des

descriptions tirées de manuscrits du IXe siècle:

--_Ingrediens templum_... etc.

Et se retournant tout à coup vers le nord, le plan à la main, un bras

étendu vers la droite:

--_A parte orientis_... s'écriait-il.

Par moments, dans son exaltation, il oubliait de traduire, ce qui ne

produisait pas mauvais effet.

--La tour? messieurs, dit-il, en répondant à une interrogation, mais la

tour elle-même, quel que soit son éloigneraient de la bâtarde

reconstitution actuelle, ne posait pas le pied en dehors de l'enceinte!

--Oh! s'écriait-on, en signe d'admiration.

Et il en citait la preuve tirée de Grégoire de Tours:

--Un pèlerin, disait-il, avait tenté d'emporter secrètement quelque

pieux souvenir de la Basilique: de la cire ou de la poussière du

tombeau. Il n'y put réussir et revint la nuit pour les vigiles. Ayant

alors rencontré le câble qui sert à mettre la cloche (_signum_) en

mouvement, il en coupa un fragment: _nocte ad funem illum de quo signum

commovetur advenit_. Ce texte, ajoutait-il, prouve clairement que la

tour n'était pas en dehors de l'église.

Tous, peu à peu, finissaient par voir comme lui le monument des temps

anciens englobant les deux tours survivantes. Il se grossissait à leurs

yeux, de tout ce qu'il eût fallu détruire pour le remettre debout. Et le

sentiment du gigantesque s'emparait de leur esprit. Ils allaient,

allaient, par de petites rues, débouchaient dans de grandes,

s'infiltraient à nouveau dans des boyaux tortueux:

--Jusque-là? demandait quelqu'un.

--Jusque-là! répondait victorieusement M. Houblon.

Il avait accompli seul déjà ce pèlerinage rétrospectif. Il s'enivrait

aujourd'hui, de fournir à ses trente compagnons un rêve grandiose.

--Voyez-vous? disait-il, en levant sa canne sur les misérables bicoques,

de bois.

Ils levaient les yeux. Ils voyaient la Basilique!

--Ce cher M, Houblon, disait Mme Pigeonneau, a dû dépenser beaucoup

d'argent dans ces histoires-là...

--On prétend qu'il est fort gêné.

--Et avec tout ça, il ne case point ses demoiselles. Enfin, monsieur le

marquis, quand on a charge de famille, est-ce qu'on ne devrait pas tout

de même penser un peu aux choses sérieuses?

--C'est un artiste, disait M. d'Aubrebie.

--C'est un saint! disait Mlle Cloque. Il n'a pas cessé un seul instant

d'avoir le courage de sa foi. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une

pointe de fierté, ne sommes-nous pas tous logés un peu à la même

enseigne? Vous-même, chère madame Pigeonneau, n'êtes-vous pas un

tantinet compromise?

--Oh! moi!...

Et l'aimable femme souriait, creusant à ses joues grasses deux fossettes

exquises. Elle semblait exempte d'inquiétude. On admirait sa confiance.

--Vous avez raison, madame Pigeonneau! Dieu n'abandonne jamais ceux qui

se confient à sa divine Providence.

La jeune femme souriait encore:

--Ce n'est pas dans l'intention de médire de la Providence, mademoiselle

Cloque, mais, pour en revenir encore à M. Houblon, regardez un peu ce

qui lui arrive:--soit dit entre nous, bien entendu, car je crois qu'il

serait joliment mécontent s'il apprenait qu'on parle de cela.--Il

paraît qu'il avait compté toucher ses cachets, comme organiste à

Notre-Dame-la-Riche. En tous cas, il en avait fait la demande. Vous

pensez s'il faut qu'il soit bas, le cher homme, pour en arriver là, lui

qui a toujours prêté gracieusement son concours. Eh bien! savez-vous ce

que la Fabrique a répondu à sa demande? Elle l'a prié de cesser ses

services, tout simplement! On va lui nommer sous le nez un autre

organiste appointé.

--Le pauvre homme, qui tenait l'orgue pour son plaisir! Il n'aura même

pas la consolation de s'entendre!

--On attendait toujours le résultat de la fameuse liste aux trois cents

signatures! observa le marquis; le voilà!

--Il faut avouer que ce n'était pas de ce côté-là qu'on l'attendait.

--On n'est jamais trahi que par les siens.

Bien qu'elle n'apprît plus guère, hélas, que de mauvaises nouvelles,

Mlle Cloque fut vivement affectée du malheur de son grand ami.

--Je l'ai vu hier, disait-elle à Geneviève, en s'acheminant vers chez le

dentiste; il était comme l'ordinaire; on n'aurait pas cru qu'il lui fût

arrivé quelque chose... Quel exemple que cet homme-là!

Elles traversèrent la rue Royale avec la rapidité d'oiseaux effarouchés,

tant on craignait,--du moins la tante,--la rencontre des Montcontour.

Il était loin le temps des stations chez Roche, des bonjours à Mlle

Zélie à travers les glaces: «à tout à l'heure!...» des promenades dans

le gai mouvement de cinq heures. Et le battement de coeur que donnait

autrefois l'hôtel du Faisan qui symbolisait l'arrivée en vacances! Il

semblait à Geneviève que des années avaient passé durant un seul triste

hiver.

Jadis, Mlle Cloque menait chaque année sa nièce se faire examiner la

bouche par Mönick. Mais l'illustre chirurgien ayant augmenté ses prix, à

mesure que diminuaient les ressources de la vieille fille, on avait fait

fléchir son amour-propre, et on allait pour la première fois chez le

concurrent, situé juste en face, moins cher, aussi fort, disait-on, et

nommé Stanislas de Wielosowsky.

C'était un Polonais blond et gras qui avait un violon et un pupitre à

musique derrière le terrible fauteuil machiné. Il parlait d'une voix

douce à l'accent agréable:

--Des dents de nacre, fit-il.

--Oh! oui, dit Mlle Cloque, elle a une dentition très délicate.

Il promenait le petit miroir entre le double hémicycle des fines dents

transparentes.

--Il y en a une piquée, dit-il. En voici une autre... Oh! oh!

ajouta-t-il, en soulevant la lèvre, d'un doigt parfumé: ce sont les

gencives!... qui est-ce qui soigne donc cette jeune fille-là?

Mlle Cloque n'osa prononcer le nom du médecin homéopathe, qu'elle

n'avait plus fait venir d'ailleurs, depuis la première faiblesse de

Geneviève.

--Mon Dieu, dit-elle, embarrassée, il n'y a que sept ou huit mois

qu'elle est sortie de pension... C'était le docteur Gatineau qui les

soignait là-bas, n'est-ce pas, mon enfant?

--Elle a besoin de fortifiants. Regardez-moi ça: est-ce que ce sont là

des gencives?

C'était le défaut de Mlle Cloque d'apporter trop peu d'attention aux

soins physiques. Peut-être était-elle coupable d'une certaine

négligence. Mais aussitôt son attention éveillée, voilà qu'elle croit

tout perdu; elle voit sa Geneviève en danger; elle s'accuse d'avoir

manqué de prévoyance; elle jetterait tout au feu pour sauver sa chère

enfant; son imagination est partie; le dentiste est obligé d'atténuer

ses premières paroles. Elle avait été jusqu'à lui dire:

--Mais enfin, Monsieur, y a-t-il _encore_ moyen de réagir?

Le chirurgien avait souri:

--Fichtre! je l'espère bien, Mademoiselle. Le médecin nous ordonnera

quelque régime ferrugineux, et nous nous occuperons de ces deux

dents-là.

Tout de suite, on courut chez Cornet.

Au premier aspect de Geneviève, il se mit en colère:

--Non d'une pipe! s'écria-t-il, vous n'avez donc pas fait ce que je vous

ai dit?

--Comment? s'écria la pauvre tante interloquée, mais, docteur, vous

n'aviez rien ordonné...

Il la regarda de son oeil gris qui, sous l'épais sourcil retombant,

semblait vous lorgner au travers d'une jalousie:

--Je n'avais rien ordonné!... je n'avais rien ordonné!

Il prononça cela sur un ton bougonnant qui signifiait: «Il faut donc

vous mâcher les choses? Il faut vous écrire cela sur un papier pour que

vous compreniez!...»

L'oeil et l'intonation étaient si expressifs, qu'elle saisit aussitôt

une allusion au pupitre. En effet, il lui avait conseillé de l'ouvrir.

C'était une ordonnance. Si elle l'eût suivie et eût fait part au docteur

de sa découverte, il eût peut-être trouvé un moyen, lui, d'éviter le

dépérissement de la jeune fille.

Mlle Cloque tremblait de tous ses membres, contrairement à Geneviève

qui ne s'impressionnait aucunement, conservant vis-à-vis de ces paroles

inquiétantes, la figure tranquille, muette et résignée qu'elle avait

toujours eue dans l'intervalle des crises de chagrin.

Cornet ayant fiché sur ses cheveux gris une toque grasse, s'était assis

à son bureau, et il écrivait.

--Cette fois-ci, dit-il, on va donc vous mettre sur du papier ce qu'il

faut faire. C'est une ordonnance cela!

Il plia son papier en deux après l'avoir séché devant un grand feu de

coke. Il ouvrit un petit tiroir du bureau, où des flacons minuscules,

étiquetés sur le bouchon, passaient le cou par les trous réguliers d'une

mince plaque de liège.

Sa main malpropre et savante glissa sur le clavier de poisons et

s'arrêta, sans le secours des yeux, à la petite bouteille qu'il fallait.

Il en versa quelques gouttes, comptées attentivement, dans un flacon

vide, et reboucha le tout en faisant grincer le liège. Puis il lut tout

haut l'ordonnance qui acheva d'exténuer Mlle Cloque. Elle fit observer,

d'une voix que couvrait la montée des larmes, en répétant quelques-unes

des prescriptions:

--«Changer de milieu, voir des figures nouvelles»; passe encore s'il le

faut, mais, mon cher docteur, comment voulez-vous que nous allions «dans

les montagnes?»... et en Suisse, par-dessus le marché! Je ne parle pas

de mon âge; Dieu merci, je me remue encore, mais il y a malheureusement

la question... pécuniaire.

--Le voyage n'est pas si cher, dit Cornet, et c'est là-bas que vous

pourrez trouver au meilleur compte le moyen de passer trois ou quatre

mois hors de chez vous, toutes conditions réunies. Allons! allons! si je

vous ordonne cela, c'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.

Comme il les reconduisait, la jeune fille étant passée devant, il retint

la tante par le bras et lui dit dans l'oreille:

--Question de vie ou de mort.

Si elle ne mourut pas sur ce coup, elle, la pauvre vieille, ce fut que

son amour pour l'enfant opéra un miracle. Elle eut le courage de mentir

immédiatement à Geneviève:

--Heureusement, son dernier mot m'a rassurée.

--Ah! dit Geneviève.

Pendant trois semaines, la maison de la rue de la Bourde fut sens dessus

dessous. Mariette avait commencé par jeter les hauts cris à l'annonce du

voyage de ces demoiselles, et avait prononcé:

--C'est la fin de tout!

Les Loupaing étaient venus demander à la locataire «si ce n'était pas

une façon de donner congé.»

--Dame! est-ce qu'on sait jamais, quand on s'en va si loin!...

Et ils donnaient des signes d'inquiétude et de regret. Ils étaient

d'ailleurs d'une prévenance parfois obséquieuse. C'était à qui des trois

offrirait ses services, à tout propos, souvent sans propos aucun. Le

plombier avait fait poser un toit de zinc au petit hangar, et surveillé

lui-même le travail.

--Mais ça va me coûter les yeux de la tête! avait objecté Mlle Cloque.

--Taisez-vous donc! On s'arrangera. Est-ce que je vous demande quelque

chose?

Le plâtrier était venu en personne blanchir le pan de muraille où

s'adossait la cage à poules.

Et, bien avant que la lumière du printemps eût percé le ciel gris,

Loupaing armé de la lance arrosait le jardinet de sa locataire, de

préférence à sa propre cour.

--Si nous avions passé l'été ici, avouait Mlle Cloque, je crois que cet

être-là eût fini par devenir ennuyeux. On n'est plus chez soi.

C'était le moment où les bourgeons des rosiers commençaient à s'ouvrir,

et les fusains ranimaient le bout de leurs branches par un vert tendre

et frais. Entre les membrures du catalpa, les feuilles nouvelles

allaient bientôt redessiner de chimériques images. Et la fontaine, tarie

durant l'hiver, s'était remise à égrener son murmure favorable aux

songes.

--Pourquoi nous en aller? disait Geneviève enracinée aux lieux mêmes de

son lent martyre.

--Parce qu'il le faut! répondait la tante. Elle avait dû vendre des

titres pour faire face aux dépenses du voyage. Ce n'était pas assez que

ses revenus diminuassent: elle entamait son petit capital. Le pire,

peut-être, avait été de donner ordre à son banquier, à travers le

grillage: «Il s'agirait de vendre ces trois obligations...» Il la

connaissait pour lui payer ses coupons chaque trimestre. Il lui avait

fait remarquer que son intérêt consistait plutôt à...

--Si, si! vendez! je vous prie!

Elle avait cru qu'il la regardait avec un air de pitié.

Mais les mots de Cornet lui bourdonnaient sans cesse aux oreilles:

«Question de vie ou de mort.»

La tournée des adieux fut courte, puisque tous s'étaient retirés d'elle.

On recommanda au marquis d'éviter les mauvaises connaissances. On

embrassa Mme Pigeonneau et les rares personnes qui se trouvaient chez

elle. Ce fut en serrant la main de l'infortuné M. Houblon que le coeur

de sa vieille amie se souleva. L'ex-organiste ne confessait rien de sa

détresse; il parlait toujours, et d'espoir en l'avenir!

M. l'abbé Moisan sollicita de sa pénitente un moment d'entretien

particulier afin de lui toucher encore une fois un mot de son petit

notaire.

--Ce garçon est complètement gagné par le portrait qui lui a été fait de

mademoiselle votre nièce. Vous avez tort de ne pas accepter au moins une

entrevue avant votre départ... Il habite un pays sain; c'est pour ainsi

dire la pleine campagne, et à une heure d'ici, sur la grande ligne de

Paris-Bordeaux...

--Mais monsieur l'abbé...

--A quoi cela vous eût-il engagée? Une entrevue et tout est dit. Au cas

où la Providence eût regardé cette combinaison d'un oeil bienveillant,

la chère enfant eût pu trouver la santé et le bonheur quasi à votre

porte et sans recourir à des expéditions lointaines...

Mais Mlle Cloque traitait, à part soi, de rengaines la proposition de

l'abbé Moisan. Outre qu'elle jugeait imprudent de parler mariage en ce

moment à Geneviève, elle préférait encore pour celle-ci le voyage et son

imprévu, à la piteuse solution d'un véritable enterrement dans un

village.

--Plus tard, monsieur l'abbé, nous verrons; nous avons le temps de

penser à cela.

Vers le milieu de mai, un omnibus du chemin de fer vint prendre ces

demoiselles, rue de la Bourde. On empila les bagages brutalement

au-dessus de leurs têtes. A chaque heurt violent, elles sautaient, l'une

et l'autre, sur la banquette, car leur vie enclose et abritée des

rigueurs physiques leur donnait une sensibilité excessive.

Mariette bougonnait:

--C'est autant fait pour voyager que moi pour dire la messe!

--Adieu! adieu!

--Portez-vous bien!

Le gros vacarme de l'omnibus attira aux fenêtres quelques figures de

femmes hébétées. Elles se retournaient vers l'intérieur pour annoncer ce

qu'elles avaient vu. D'autres sortirent. Et, il s'en trouva un grand

nombre dehors pour commenter l'événement.

Mademoiselle Clocque · 第 28 / 43 题