RÉUNION DE «ZÉLATRICES»

Mlle Cloque reçut une lettre anonyme en caractères d'imprimerie

découpés aux ciseaux et présentant une analogie frappante avec les

elzévirs épais de la _Semaine religieuse_:

«_Si vous voulez connaître les embûches qui vous sont tendues au

sein de l'Ouvroir, faites en sorte de ne pas être des ouvrières de

la première heure, et tenez-vous dans les ténèbres du corridor

extérieur. Alors, ceux qui auront des bouches parleront et ceux qui

auront des oreilles entendront. On a trouvé une faute à vous

reprocher. Vous saurez laquelle en méditant sur ce texte:_ Un

bienfait n'est jamais perdu.»

_Signé_ (sic):

«_Quelqu'un de bien informé, sans être précisément dans la

dévotion, et qui veut du bien à son prochain._»

Elle affirma à Geneviève et elle se déclara très sincèrement à elle-même

qu'il ne fallait tenir aucun compte de tel avis. Elle chiffonna la

lettre et la jeta au feu avec dégoût. Mais, de la nuit, elle ne ferma

l'oeil.

--Si tu veux venir avec moi, dit-elle, le lendemain, à sa nièce, tu

verras par toi-même le cas qu'il faut faire de ces sortes de paperasses.

Vers trois heures de l'après-midi, elles sortirent par un temps gris et

désolé de novembre. Mlle Cloque portait à la main son sac à ouvrage

ainsi qu'une petite chaufferette à braise chimique, en cuivre, dont les

dimensions dépassaient à peine celle d'un gros paroissien.

Geneviève promenait à côté de sa tante une figure résignée. Elle

l'accompagnait dans toutes ses courses et semblait partager l'agitation

que causait à la vieille fille l'approche des élections à la présidence

de l'Ouvroir et de la fête de Saint-Martin.

Elle ne donnait aucun signe d'émotion secrète. Elle montrait moins

d'entrain que du temps qu'elle était au couvent: mais elle avait

dix-huit ans sonnés, ce n'était plus une enfant. Elle n'était pas gaie:

mon Dieu, cela pouvait s'expliquer par le manque de jeunesse autour

d'elle. Enfin, si elle avait moins bonne mine qu'autrefois, cela tenait

évidemment au peu d'exercice qu'elle prenait; et on aviserait à y

remédier aussitôt après les fêtes.

Elles longèrent le mur de la chapelle provisoire, tronquée déjà de

l'appendice qu'habitait encore trois semaines auparavant M. l'abbé

Moisan, et offrant à vif la plaie de son flanc mutilé, sur le large

espace béant de l'ancienne maison du droguiste.

Elles allaient prendre une petite ruelle faisant suite à la rue Rapin,

pour gagner l'Ouvroir; mais elles la trouvèrent complètement obstruée

par les décombres, et firent le tour par la rue Néricault-Destouches.

Devant la porte, une demi-douzaine de voitures de maître attendaient

déjà celles de ces dames à qui leurs occupations ne laissaient que le

loisir de tirer quelques aiguillées à la salle de travail.

On rentrait de la campagne, et les premiers froids concordant avec le

zèle des commencements d'année et des intrigues de l'élection prochaine,

réunissaient au complet la pieuse association de bienfaitrices des

pauvres.

Bien que, au dire des méchantes langues, on travaillât moins en fait

qu'en paroles à l'Ouvroir de Saint-Martin, les résultats étaient

éloquents, et cette institution fournissait chaque année aux familles

nécessiteuses un lot considérable de brassières d'enfants, de petits bas

de laine, de layettes complètes, de couvre-pieds au crochet tunisien.

Qu'importait-il, après tout, que ces objets fussent imprégnés du subtil

parfum de charité qu'y laisse la main même de l'ouvrière mondaine, ou

qu'ils fussent achetés tout faits, à la dernière heure, par les

zélatrices paresseuses?

Dans une vaste salle dont la nudité absolue avait pour but de faire

pénétrer jusqu'aux moelles des femmes du monde, le sentiment des affres

de la pauvreté, elles se pressaient autour du petit poêle de fonte

ronflant, qui supportait une vieille boîte de conserves emplie d'eau, et

envoyait dans l'espace vide d'ornement l'éclair sinistre de son noir

tuyau en zig-zags. De tristes becs de gaz d'école primaire, efflanqués,

descendaient du plafond fumeux. Pour tout mobilier: des chaises

grossières; pas même un porte-manteau. Aux angles de la pièce, les

parapluies inclinés les uns sur les autres, dans une complète

promiscuité, prenaient des airs boudeurs ou pleurnichards. Le long du

mur, les socques et snow-boots, soigneusement séparés par paires,

chacune suintant sa petite mare, bâillaient avec contorsions leur

veuvage des pieds dévots. Au milieu du désert d'un panneau, pendait un

lamentable crucifix de grabat.

On respirait une odeur d'eau tiède, de roussi et de caoutchouc.

C'était là que Mlle Cloque,--depuis vingt ans l'âme de cette réunion,

depuis huit ans honorée annuellement de la présidence,--avait eu la

joie de remarquer, et précisément ces derniers jours, en dépit de la

lettre anonyme, «un regain de la belle union de jadis, de la féconde

entente des âmes et des coeurs dans l'amour de Notre-Seigneur, en vue du

bien».

Il était incontestable que la plupart de ces dames, depuis quelques

semaines surtout, lui manifestaient un empressement qui la touchait.

Elle y reconnaissait une consolation envoyée du ciel et destinée à lui

faire prendre en patience la méchanceté des temps. Non que ces dames se

fussent jamais ouvertement éloignées d'elle! La plupart ne lui avaient

point soulevé d'opposition déclarée: tout au plus donnaient-elles, en

tapinois, quelques gages timides au parti adverse. Peut-être ne leur

manquait-il, pour trahir, qu'une occasion du genre de celle qui avait

amené la rupture éclatante des deux soeurs du fonctionnaire de Grenoble.

Le fait était qu'elles n'avaient pas trahi.

La présidente entra en négligeant, cela va sans dire, de s'attarder aux

«ténèbres du corridor extérieur.»

--Eh bien! ma chère amie, dit aussitôt une de ces dames, vous seriez

arrivée une minute plus tôt, vous interrompiez un véritable panégyrique

prononcé en votre honneur par Mme Bézu!...

--Je ne m'en dédis pas, lança celle-ci.

--Oh! fit Mlle Cloque, en souriant, et d'un air confus, mesdames,

attendez que je sois morte!

Et, en prenant la chaise qui lui était réservée près du poêle:

--Ah! qu'il fait bon, mesdames, se sentir les coudes, par ces malheureux

temps de désordres et de haines! Dieu nous préserve de la division entre

nous!

--Voilà qui s'appelle être l'interprète du sentiment général! soupira

Mme Chevillé.

--Ce ne serait certes pas ma faute, dit Mme Bézu, si nous cessions

jamais de composer autour de vous comme une couronne d'un métal

inaltérable!

--Hélas! dit Mlle Cloque, en priant Geneviève de lui enfiler son

aiguille, il souffle autour de nous de telles tempêtes! Mais, comme rien

n'arrive ici-bas sans la permission de Dieu, il faudra bien qu'un jour

ou l'autre l'ordre soit rétabli... Les consolations nous viennent,

Mesdames, en se donnant la main, comme les malheurs. Et, tenez, voici

qui est de bonne augure, pour ne vous citer qu'un exemple: figurez-vous

que mon propriétaire, Loupaing, depuis son élection, est devenu doux

comme un agneau: il m'accable de prévenances...

--Ces gens-là sont tous les mêmes. Regardez nos farouches radicaux. Une

fois au pouvoir...

--Dieu ne permet jamais au mal de dépasser certaines limites: il y a

comme une soupape de sûreté qui s'ouvre au moment où l'on croit tout

perdu.

Mlle Cloque menait la conversation doucement et prudemment, asseyant

l'entente sur des sujets propres à tenir tout le monde d'accord.

Elle caressait en silence un projet cher à son coeur. Son désir était de

ramener, à l'occasion de la fête de Saint-Martin, les deux seules

zélatrices qui eussent brisé avec elle: elle se promettait secrètement

d'embrasser les demoiselles Jouffroy.

Par contre, on remarquait un embarras chez la plupart de ces dames.

Leurs phrases avaient des terminaisons biaisées, des pentes tortueuses

ou de brusques glissades, ménagées, semblait-il, en vue de faire

trébucher la plus pressée ou d'entraîner la plus hardie dans la

discussion d'un sujet qui les possédait toutes.

Mlle Cloque soupira:

--Je ne serai contente, que lorsque toutes les brebis seront rentrées au

bercail.

L'allusion aux dissidentes n'échappa à personne, et les pensées allèrent

aux deux soeurs qui ne venaient plus à l'Ouvroir à cause de Mlle

Cloque, mais qui voyaient les zélatrices des différentes oeuvres, et

s'étaient, disait-on, fort agitées ces dernières semaines.

Les paroles de la présidente furent suivies d'un silence trop complet.

On entendait les chutes molles de la braise sur la plaque de tôle, au

pied du poêle ronronnant. Une goutte d'eau coula au flanc de la boîte de

conserves, et, surprise par le contact de la fonte brûlante, jeta un

long «pfuiii» désespéré.

Cette gêne fut heureusement allégée par l'entrée de la femme de journée

préposée à l'entretien de la salle. Elle ouvrit la porte rougie du poêle

et y agita le charbon à l'aide d'une tige de fer. Elle alluma les quatre

becs de gaz, en annonçant qu'il pleuvait. Chacun tourna la tête du côté

de son parapluie.

Un bruit naquit aux environs de Mme Bézu. Il s'élargit aussitôt et

s'enfla, pareil à ces nouvelles que chacun sait et dont personne n'ose

parler le premier. Mlle Cloque le connaissait comme les autres, car

elle se hâta de dire:

--Ce n'est pas vrai! c'est un cancan.

La veille, pendant la messe, à la chapelle provisoire--où Mlle Cloque

retournait en vertu de sa sympathie pour les choses condamnées à

périr--la chaisière lui avait insufflé dans l'oreille: «Faut bien vous

dire ce qui est! Eh bien, la demoiselle à ces demoiselles Jouffroy a été

à la chasse avec M. le comte et tout le tremblement. Paraît que ce n'est

pas croyable, mademoiselle Cloque! Mais le pire, c'est que ces

demoiselles,--que l'on dit,--l'ont laissée aller à cheval avec plus de

trente messieurs et autant de militaires!... Moi, je n'y suis pour

rien.»

Immédiatement une longue protestation s'unit à celle de Mlle Cloque.

--Que résulte-t-il de cela, dit Mme Chevillé, même en mettant les

choses au pire? Que la jeune fille a été autorisée à suivre une chasse à

courre. Évidemment elle y était accompagnée de plusieurs personnes de

son sexe, et elle était sans doute confiée à la garde de Mme la

comtesse.

--Madame, dit Mme Bézu, ce n'est pas possible, cela ne se fait pas. Une

mère ne confie pas sa fille à une étrangère, surtout dans une partie de

plaisir de cette sorte!

--Mais, dit Mlle Cloque, Mme la comtesse n'est pas une étrangère pour

ces demoiselles.

--Enfin, vous, ma bonne, confieriez-vous votre nièce pour une chasse à

courre?

--Oh! moi, moi, je suis peut-être un peu rigoriste sur ces

questions-là... Et d'abord, j'aurais une bonne raison de refuser: c'est

que Geneviève ne monte pas à cheval.

--Est-ce que la jeune Archambault montait, à Marmoutier? demanda

quelqu'un en se tournant vers Geneviève.

La jeune fille répondit d'une voix blanche et qui semblait étouffée dans

sa gorge:

--Oh! non, madame, on ne faisait pas d'équitation à Marmoutier.

--Elle aura donc appris pendant les vacances.

Geneviève cousait avec une application, exagérée, la tête sur son

ouvrage.

--N'avez-vous pas mal à la gorge, ma chère petite?

--Oh! non, madame, c'est un chat...

--Méfiez-vous des granulations! Et puis, je me permettrai de vous faire

observer, mon enfant, qu'il est très malsain de travailler la tête

basse...

On fut promptement divisé en deux camps au sujet de l'affaire de

Léopoldine à la chasse à courre, l'un soutenu par Mme Bézu qui trouvait

que la conduite de ces demoiselles était d'une «inconséquence» et d'une

légèreté blâmables; l'autre enclin à l'indulgence et qu'avait paru

diriger d'abord la charitable Mlle Cloque, mais dont s'empara bientôt

la majorité des dames de l'Ouvroir avec une chaleur dépassant hardiment

l'opinion de condescendance de la présidente, et qui s'enflamma jusqu'à

l'apologie en règle de «ces deux saintes filles dont la vie, toute

d'humilité et d'abnégation, s'écoulait derrière les murailles d'un

cloître, et dont les opinions modestes n'avaient jamais heurté qui que

ce fût.»

Du coup, Mme Bézu s'emporta, et elle fut appuyée par Mlle Cloque. Mme

Bézu qui, au su de toutes briguait la présidence de l'Ouvroir, était

opposée d'instinct à ce qu'on exaltât aucune des zélatrices. Elle

s'éleva contre les tendances neutres et incolores des demoiselles

Jouffroy. En toutes choses, il était nécessaire d'avoir une foi, un

programme. Or, ces demoiselles allaient à l'aveuglette, se laissaient

mener par les événements comme des épaves à la dérive.

Mlle Cloque, qui ne savait point mentir à son opinion, dit:

--Mme Bézu a d'excellents principes.

Ivre de se sentir soutenue par celle même dont elle ambitionnait la

place, Mme Bézu se lança dans une diatribe à perte d'haleine contre les

demoiselles Jouffroy. Pour se ménager l'assentiment durable de Mlle

Cloque, elle introduisit de ci de là quelques pointes à l'endroit des

Grenaille-Montcontour avec qui ces demoiselles avaient entamé des

relations «qu'on ne s'expliquait pas».--«Dis-moi qui tu hantes et je te

dirai qui tu es.» «La fréquentation des gens à demi-tarés ne va pas sans

vous laisser aux mains quelques traces douteuses...»

Des allusions aussi malveillantes provoquèrent une explosion

d'indignation. Il surgit une armée de défenseurs aux Grenaille-Montcontour.

On vit tout de suite que leur parti était loin d'être affaibli, même dans

cette réserve d'élite du monde pieux. On les défendait pêle-mêle avec

les demoiselles Jouffroy. On eût dit que leur cause était commune.

Cette bagarre n'était pas préparée. Dans l'intervalle des cris, ces

dames se regardaient, s'interrogeaient des yeux: où allait-on? ne

s'égarait-on pas? qui donc allait trouver la transition?

Tout à coup, Mme Bézu blêmit. Sa tête maigre et bilieuse trembla, et

les arguments lui manquèrent. Le soulèvement en faveur des demoiselles

Jouffroy n'indiquait-il pas une arrière-pensée politique, un complot

organisé en vue d'opposer à sa candidature celle de l'une des deux

soeurs? Comment s'expliquer autrement cette entente chaleureuse en

faveur de filles sottes qui, jusque-là, n'avaient guère fait parler

d'elles? Une telle conjuration, tramée dans l'ombre, la prenait au

dépourvu. A quel philtre ces deux vieilles cruches avaient-elles eu

recours pour se constituer une clientèle si disciplinée, et comment

avaient-elles manoeuvré pour que leur projet eût pu échapper à ses

investigations?

Mme Bézu rapprocha sa chaise de Mlle Cloque et résolut d'unir

désespérément ses propres forces à celles dont pouvait encore disposer

sa rivale.

C'était un baiser de Judas, impudent et malhabile: la suite du

panégyrique. On n'en fut point dupe. Cette outrecuidance, au contraire,

excita les ennemies de Mme Bézu, tout en favorisant les intentions de

la plupart. Mais Mlle Cloque, toujours fascinée avant tout par les

principes, et jugeant que Mme Bézu avait raison dans la circonstance,

donna tête baissée dans le piège.

--Je suis fière, dit Mme Bézu, en prenant la main de sa voisine, de

pouvoir, dans ces malheureuses dissensions, tendre la main à notre digne

présidente. Je savais bien, en parlant comme je l'ai fait, attirer

l'approbation d'une personne d'un âge et d'un jugement si respectables,

et qui a fourni, elle la première, l'exemple de rompre avec les gens

dont les demoiselles Jouffroy semblent être devenues les créatures!...

Mlle Cloque, tout en lui laissant sa main, hochait la tête et lui

faisait signe de ne point manquer à la discrétion.

--Mlle Cloque, poursuivait Mme Bézu, a été encore la première à

flétrir la pusillanimité de ces demoiselles qui, lors de la grande

protestation du mois de juillet, se couvrirent de ridicule avec leur

aveu d'un fonctionnaire du gouvernement caché dans leur famille, là-bas,

à Grenoble.

--Permettez!... fit Mlle Cloque.

Mais Mme Bézu ne permettait plus rien; elle était lancée.

--Qui a tenu cachée, durant de longues années, l'existence de son propre

frère fonctionnaire, peut à bon droit être soupçonné de receler d'autres

flétrissures...

--Flétrissures! s'écria quelqu'un; mais, madame, il n'y a pas de

flétrissures à avoir un frère fonctionnaire.

--De la Sainte-République! n'est-ce, pas? reprit Mme Bézu d'un ton

sarcastique. Mais madame, ignorez-vous le rôle de propagandiste

révolutionnaire que doit jouer, pour se maintenir en place, le plus

petit percepteur des contributions?...

--Pardon! madame, vous ignorez sans doute que le frère de Mlles

Jouffroy vient d'obtenir une fort belle situation? il est nommé receveur

général...

--Ah?

--Mais!... s'il vous plaît!... prononcèrent en même temps plusieurs

personnes que ce nouveau titre éblouissait.

Mme Bézu, comme les autres, était sensible à la sorte d'ahurissement

que produit sur les cervelles l'évocation soudaine d'un personnage

puissant, fût-il républicain. L'image imprévue du «haut fonctionnaire et

jouissant d'un traitement de préfet...» lui coupa tous ses moyens.

Évidemment les demoiselles Jouffroy bénéficiaient du lustre que cet

événement jetait sur leur famille.

A la suite de cette petite douche, des voix aigres-douces s'élevèrent

dans le groupe qui penchait de plus en plus vers les compromissions.

--Si les hommes doués de hautes capacités se mettaient tous à refuser

obstinément leurs services au gouvernement, c'en serait promptement fait

de notre malheureux pays...

--Le régime de l'abstention a bien des inconvénients...

--Il nous faut des hommes politiques pour maintenir haut et ferme le

drapeau de la France vis-à-vis de l'étranger!

Ce langage était insupportable à Mlle Cloque.

--Un homme d'honneur, dit-elle, ne saurait prêter son concours à un

gouvernement anarchique et anti-chrétien, c'est coopérer à la ruine de

son pays!

Il se produisit un silence court et solennel. Toutes sentirent que la

vieille présidente ultramontaine avait mis le pied sur la

chausse-trappe. Il était urgent que quelqu'un l'achevât. Ce fut à qui

parlerait la première:

--Ma chère amie, fit Mme Chevillé, quand on fait tant que ça la petite

bouche vis-à-vis des autorités de son pays, on devrait bien ne pas

contribuer d'autre part à introduire des gens sans aveu dans

l'administration de la cité.

On eut les épaules allégées. On poussa des soupirs. Ouf! ça y était!

--Que voulez-vous dire? fit Mlle Cloque, anxieuse.

--Je m'entends, je m'entends... Il est préférable de ne pas revenir sur

un véritable traquenard où nous avons eu, toutes ici, la légèreté de

nous laisser introduire assez sottement.

--Pardon!... dit Mme Bézu.

On l'interrompit:

--Mme Bézu, votre alliée, proteste! Et en effet, il convient de lui

rendre cette justice que c'est elle qui nous a ouvert les yeux. Mme

Bézu n'a donc été ni légère, ni sotte, puisqu'elle a su, de ses propres

moyens, découvrir le pot aux roses...

--Je ne comprends pas, répéta Mlle Cloque.

--On va vous faire comprendre, ma bonne. On vient de parler à côté de

vous, de «créatures!» Eh bien! il faut convenir que vous en avez qui ne

vous font guère honneur. On se demande en vérité, dans quel but votre

beau zèle s'en va s'appliquer à secourir des voleurs de profession: une

misérable, dont la vie, passez-moi l'expression, mesdames, n'est qu'une

fosse à ordures! qu'on est venu nous prôner à l'égal d'une sainte, d'une

vierge-mère!...

Mlle Cloque s'aperçut qu'il s'agissait de la Pelet, et de son fils que

ces dames avaient contribué à placer dans les tramways.

--Vous voulez parler sans doute de la Pelet, dit-elle. Il est vrai,

hélas, qu'il m'est venu sur son compte de tristes renseignements;

j'ignorais...

--Mais, ma chère, il ne fallait pas ignorer! Par votre ignorance vous

nous avez mises dans de beaux draps!... Que ne vous êtes-vous documentée

plus tôt! Nous avions bien raison de nous méfier! Si nous n'avions pas

courbé aveuglément la tête devant votre toute-puissance de

présidente,--oh! oh! vous nous l'avez fait sentir, le poids de votre

dogmatisme!...--nous n'aurions pas dérogé, pour vous complaire, à nos

statuts qui nous recommandent la plus grande circonspection dans la

distribution de nos charités, et ne nous indiquent pas, que je sache,

de nous intéresser particulièrement aux filles-mères!...

--Elle m'était recommandée par le curé de Notre-Dame-la-Riche!

--Ta! ta! ta! nous savons ce que valent les recommandations des curés de

paroisses; ils nous adressent sans cesse le rebut de leurs oeuvres.

--La pauvre fille ainsi que son fils, sa bru et un petit enfant étaient

dans la plus noire misère. Si vous les eussiez vus dans le taudis d'où

on allait d'ailleurs les expulser, votre bon coeur...

--Ma chère amie, notre bon coeur c'est une autre affaire; il ne peut,

malheureusement, exercer sa commisération sur toutes les détresses de ce

monde. Il importe avant tout, pour le renom de notre Oeuvre, que nos

bienfaits ne s'égarent pas. La dignité de la vie et la rectitude des

opinions doivent nous servir incessamment de guides dans le choix de nos

protégés. Ce n'est pas à vous qui êtes si à cheval sur les principes, de

condamner cette sévérité.

--Je comprends plutôt la sévérité envers les grands qu'envers les

petits, dit Mlle Cloque.

Mais, elle n'osait blâmer absolument le langage de Mme Chevillé. Elle

se souvenait d'avoir chassé la Pelet qui avait émis devant elle des

opinions avancées.

--Ce qui est fait est fait, reprit Mme Chevillé. Mais il y a du

nouveau...

--Du nouveau? interrogea toute tremblante, Mlle Cloque.

--Si vous l'ignorez, ma chère, c'est que vous continuez à être mal

renseignée. Où donc vous informez-vous de ce qui se passe? Nous sommes

averties de source certaine--mon Dieu, je puis bien vous le dire, c'est

le Frère Gédéon qui nous a garanti le fait,--que M. Niort-Caen, pour

l'appeler par son nom, victime d'un vol de la part de _notre_ protégée,

va déposer une plainte en police correctionnelle. Mme la comtesse a été

volée, elle aussi; M. d'Aubrebie a avoué à Mme Pigeonneau qu'il avait

été volé; enfin Mlles Jouffroy l'ont été. M. Niort-Caen n'a pas de

ménagements à garder vis-à-vis de nous, et il a résolu de se plaindre.

Nous verrons un de ces jours dans les journaux républicains: _l'affaire

de la protégée de l'Ouvroir!_ Qu'est-ce que vous dites de cela?

Mlle Cloque était atterrée. Par une étrange ironie du sort, ces dames

soulevées contre elle à cause de son dogmatisme et de son

intransigeance, choisissaient pour l'attaquer le seul fait où son

dogmatisme et son intransigeance eussent été à demi tempérés par la

pitié. Elle s'était séparée, il est vrai, de la Pelet reconnue indigne,

mais elle n'avait pas osé lui nuire en la trahissant près des personnes

qui la secouraient.

--Mon Dieu, dit-elle, mais si cette malheureuse est condamnée, que vont

devenir ses enfants?

--Ses enfants, je vous conseille d'en parler! Savez-vous ce que fait son

fils, _notre_ protégé aussi, celui pour qui nous avons obtenu une place

honorable: il s'est improvisé orateur de club; il tient chaque soir des

discours incendiaires, et il serait mis à pied depuis longtemps si la

Compagnie n'était déjà entre les mains du conseil municipal.

--Mon Dieu! mon Dieu! soupira Mlle Cloque.

Mme Chevillé, le teint animé, venait de jeter sur le cercle de ces

dames le regard d'un _leader_ essoufflé qui n'attend plus que les

applaudissements de son parti. Quelques-unes baissèrent prudemment la

tête sur leur ouvrage; d'autres se regardaient avec des visages penchés,

soulevant les sourcils et les épaules, élargissant les coudes d'un air

qui voulait dire: «Dame! qu'est-ce que vous voulez! cette vieille Cloque

n'a que ce qu'elle mérite!...» Il y en avait de plus hardies qui

faisaient ouvertement les gros yeux en regardant la présidente, et qui

avançaient des lèvres menaçantes: «J'aurais grand'honte!» Enfin quelques

voix se firent entendre:

--Il nous est très pénible, ma chère amie, d'être obligées de vous

exprimer un reproche, mais l'affaire, vous êtes la première à le

comprendre, a un caractère de gravité tel!...

--Il s'agit de l'honneur de notre institution!...

--Avouez que vous avez été coupable d'une certaine incurie.

--Il faut appeler les choses par leur nom: ce que vous avez fait là,

c'est trahir les statuts!

Et toutes, aussitôt, se ruèrent à la curée:

--Il ne suffit pas, ma chère, d'avoir des principes!

--C'est très joli de se monter la tête avec des histoires de Basiliques!

et de faire signer des listes, et d'être plus catholique que Mgr

l'Archevêque ou que le Pape!

--On commet des gaffes, comme le dernier des mortels...

--La pire des imprudences, c'est de prétendre imposer ses opinions à

tous.

--Le mieux est l'ennemi du bien.

Et on entendait, dans le charivari de ces femmes vomissant leur bile:

--... Se plier aux nécessités...

--... Dieu ne demande pas l'impossible!

--... Envoyer promener ceux qui ne sont pas contents!

La pauvre Mlle Cloque que l'émotion suffoquait et qui ne voyait plus

clair, tourna la tête du côté de Mme Bézu qui, tout à l'heure, lui

pressait les mains.

On ne put s'empêcher de rire. Mme Bézu, à mesure que s'aggravait le cas

de Mlle Cloque, avait petit à petit retiré sa chaise, en se

garantissant les yeux, de ses mains sèches, comme si la chaleur du poêle

l'incommodait. Elle était maintenant à une bonne distance, et cousait

avec ardeur la manche d'une chemisette de nouveau-né.

Quelqu'un cria sur le petit ton chantant qu'on emploie en province pour

appeler la marchande en entrant dans un magasin:

--Mme Bézu!...

Mme Bézu releva une figure étonnée, absorbée. On eût juré qu'elle était

à cent lieues de la question.

Cependant elle comprit à tous les yeux dirigés vers elle, que l'on

exigeait son avis:

--Heu! heu! dit-elle, simulant de n'attribuer que peu d'importance à la

chose, il ne faut point perdre de vue les principes de la charité

chrétienne... Notre digne présidente a pu se laisser abuser... C'est

avec les meilleures intentions que l'on se laisse aller... parfois...

Mon Dieu! il faut tenir compte de son grand âge.

Geneviève, indignée, à bout de patience, et qui comprenait la perfidie

de ces dernières phrases doucereuses, prit sa tante par le bras:

--Tante! allons-nous-en!... viens, viens!...

--Pas encore, ma petite enfant, dit Mlle Cloque dont la voix tremblait;

il ne sera pas dit que même au grand âge auquel on fait allusion,

j'aurai manqué de tête autant qu'on me le reproche... Et, cependant, il

y aurait de quoi être troublée, car c'est à cet âge-là, et un pied déjà

dans la tombe, que j'aurai encouru le premier blâme de ma vie. Non, sans

doute, que je n'en aie mérité d'autres, car je n'ai point la prétention

d'être parfaite, mais j'ai l'orgueil de dire que la loyauté de mes

intentions m'avait jusqu'ici garantie de si grandes épreuves... Ce n'est

pas sans raison que Dieu m'envoie une humiliation... particulière. Je

l'accepte sans récriminer. Je ne quitterai point mécontente cette

réunion où, depuis vingt ans...

Sa voix chevrotta à ce rappel de si longues années de doux entretien

autour du poêle; et un mouvement se dessina dans la salle.

--... Où, depuis vingt ans, au milieu d'amitiés précieuses et de si

pieux devoirs pratiqués en commun, j'ai goûté sans doute trop de

plaisir--Dieu me le fait expier cruellement...--non, ce n'est pas

l'amertume aux lèvres, mais au contraire en exprimant ma reconnaissance

à tous les coeurs qui m'ont accordé jusqu'à ce jour le trésor de leur

sympathie et de leur confiance, à toutes les voix qui, depuis huit

années, m'ont comblée d'un honneur que je résigne aujourd'hui...

Il y eut des chuchotements, des trémoussements; quelques-unes de ces

dames se levèrent; on entendit des «Ma chère amie!...» «Mais ma bonne

amie, on ne vous demande pas cela!...»

--Mesdames, reprit Mlle Cloque, je remets ma démission entre vos mains.

Mes prières, soyez-en assurées, se joindront aux vôtres afin d'obtenir

du ciel qu'il vous guide sagement dans le choix d'une nouvelle

présidente. Mes voeux ne cesseront point d'appartenir à l'Oeuvre

sainte, à laquelle j'ai consacré presque le tiers de ma vie...

Après le premier mouvement de protestation contre la décision de Mlle

Cloque, on s'était rassis, on avait repris son ouvrage et on laissait

parler la vieille fille.

--Mais avant de me séparer de vous, continua-t-elle; je tiens à vous

avertir que le dommage que j'ai pu vous causer par ma faute, s'il est

encore réparable, sera réparé, dussé-je y épuiser le restant de mes

malheureuses ressources...

Il y eut çà et là de petits sourires d'incrédulité. On entendait de

droite et de gauche:

--Des mots!... des mots!...

--Oui, le mot de la fin!...

Mlle Cloque fit un violent effort sur elle-même; elle dit:

--Aucune répugnance ne m'arrêtera pour éviter que le nom de votre oeuvre

soit traîné dans la boue. En sortant d'ici, j'irai trouver M.

Niort-Caen...

On haussa les épaules. On savait qu'elle avait brisé l'avenir de sa

nièce pour ne pas la laisser approcher de cette famille; et elle parlait

d'aller trouver le juif Niort-Caen, le destructeur de la basilique

rêvée, et de l'aller trouver dans l'attitude d'une suppliante!

--J'irai trouver M. Niort-Caen, disait Mlle Cloque, et je le prierai de

renoncer à déposer sa plainte, de la retirer si la menace est

accomplie... Oh! oh! je saurai découvrir des termes pour l'adoucir: Dieu

m'aidera. Mais je fais ce serment que, moi vivante, l'Oeuvre de

l'Ouvroir de Saint-Martin ne sera pas tournée en dérision.

Sa résolution devenait inquiétante. On avait agité devant elle cette

image de Niort-Caen comme un épouvantail. On avait compté qu'à ce seul

nom, elle se fût effrondrée.

De tous côtés on s'exclama:

--Mais personne n'a exigé de vous une pareille démarche!

--Nous ne sommes pas si féroces!

--On dirait que nous vous mettons le couteau sous la gorge!

--Ça n'a pas de bon sens, vous n'obtiendrez rien...

--A quoi bon tant d'embarras?

Soudain on s'avisa que si, par hasard, elle revenait avec la victoire,

son ascendant pouvait renaître, une réparation lui serait due.

Quelques-unes s'offrirent à l'accompagner.

--Nous ne vous laisserons pas seule dans un moment si critique, dit Mme

Bézu.

--En effet, opina Mme Chevillé, on pourrait nommer une délégation...

Mais Mlle Cloque les arrêta fermement de la main:

--La faute que j'ai commise vous est étrangère, dit-elle, il ne

convient pas que vous en assumiez à aucun moment la responsabilité: je

serai seule à tenter de la réparer.

Dix personnes se précipitèrent pour lui présenter son parapluie, ses

caoutchoucs:

--Mon Dieu! mon Dieu! mademoiselle Cloque, que tout cela est donc

regrettable!

--Voyez comme les choses arrivent! qui est-ce qui aurait dit cela, il y

a seulement un quart d'heure?

--Enfin, il faut espérer qu'il n'y a rien de perdu. Tout s'arrangera!

--Et n'oubliez pas, quoi qu'il advienne, mademoiselle Cloque, que vous

avez une amie sur qui compter...

Geneviève l'attendait, une main sur le bouton de la porte.

Elles sortirent. Elles avaient toutes les deux le coeur si gros qu'elles

ne trouvèrent rien à se dire. La femme de journée les attrapa dans le

corridor:

--C'est-il bien possible que ces demoiselles s'en aillent par un temps

pareil! mais il pleut à plein temps! rentrez donc plutôt, je vous

préviendrai quand l'averse sera tombée.

--Non, non, nous sommes un peu pressées...

Dehors, il faisait sombre, la nuit étant venue avant que les réverbères

ne fussent allumés; la pluie jaillissait très haut sur les pavés. Les

deux pauvres femmes relevèrent leur robe, et le froid les saisit.

--Allons jusqu'à la station des voitures, dit Mlle Cloque. Je te

reconduirai à la maison, et j'irai tout de suite là-bas.

Mademoiselle Clocque · 第 24 / 43 题