Mariette vint ouvrir, et ce furent aussitôt des exclamations qui
amenèrent les figures de Loupaing et de sa mère, à la fenêtre, derrière
le magnolia.
--Mademoiselle a encore grandi! Comme vous avez bonne mine! Dame! ce que
c'est que d'être sage!... Et des récompenses, en veux-tu en voilà, bien
sûr; ce n'est pas seulement la peine de le demander...
Et la bonne fille embrassait les mains de Geneviève en la retenant au
bas des marches.
--Ah! ce n'est pas trop tôt que Mademoiselle arrive, parce qu'il y a
notre tante qui se fait un mauvais sang!... Hou!... Il y a tant de
méchants sur la terre, voyez-vous!... Eh là là! chère mignonne, vous au
moins, vous êtes un ange, on en est sûr...
Avec cette clarté de vision des natures sensibles qui changent de lieu,
Geneviève regarda la petite allée sablée entre la porte de la salle à
manger et la haie des fusains, l'extrémité d'une corbeille ovale de
rosiers en face de l'autre flanc de la maison, et sous le magnolia, la
porte basse grillagée à hauteur de genoux, et peinte en vert, qui
ouvrait du côté de la plomberie, pour les personnes venant de la rue de
l'Arsenal.
--Tiens! dit-elle, les fusains ont poussé... Tante, tes rosiers ont
besoin d'eau.
Mais c'était pour dire quelque chose, car, au fond d'elle, elle
éprouvait l'angoisse étrange que donnent les endroits connus, où l'on
revient vivre après en avoir été séparé. Et, pour la jeune fille qui
n'avait passé ici que des vacances monotones et solitaires, beaucoup
moins gaies en vérité que les mois d'étude dans le beau couvent aux
jardins immenses, aux nombreuses figures souriantes, et où elle
jouissait en raison de son intelligence et de sa tenue, d'un traitement
un peu privilégié, cette petite allée, cette maigre verdure et cet
horizon borné par la grosse et vilaine maison du propriétaire,
produisaient l'effet d'une insurmontable oppression. Il s'y joignait
l'inquiétude sourde causée par tout ce qu'elle avait remarqué d'ambigu
autour de sa tante depuis la descente de l'omnibus: les demoiselles
Jouffroy qui ne lui disaient plus bonjour; bien d'autres personnes qui
lui faisaient grise mine, et surtout cette froideur vis-à-vis des
Grenaille-Montcontour, que l'on avait laissés, sans même leur serrer la
main, sans un petit adieu de la tête, pendant qu'ils tournaient le
dos...
A peine avait-on pénétré à l'intérieur, que Geneviève, succombant à la
commotion de ses nerfs, se jeta en pleurant au cou de sa tante.
--Eh bien! voyons, mon enfant, qu'est-ce qu'il y a?
--Rien, rien, tante, je suis heureuse de te voir...
Et Mlle Cloque se demandait: «Est-ce qu'elle a compris? Est-ce que je
ne vais pas être obligée de lui avouer tout?...»
On monta l'escalier; on installa Geneviève, dans la chambre toujours
réservée pour elle et qui était la plus luxueuse de la maison. Le
mobilier était en palissandre, un peu piqué, mais si soigneusement tenu
qu'il faisait encore bonne figure. Il datait du mariage du frère de
Mlle Cloque, et tout ce qui avait appartenu de plus intime à ce digne
homme victime de sa probité, avait été recueilli là. Il y avait une
armoire à glace, une chaise longue, et les tentures du lit et de la
fenêtre étaient de reps gris uni, quelque chose de sobre et de très
distingué dans ce temps-là. Une étagère montrait sur ses trois tablettes
les reliques du père et de la mère de Geneviève: un porte-feuille, une
bourse aux mailles d'acier, une pelote en tapisserie où étaient, piquées
des épingles à tête bleue ou blanche qui avaient servi autrefois, et
une de ces anciennes épingles de cravate à deux tiges réunies par une
chaînette d'or. Les photographies sur la cheminée, la pendule de marbre
noir avec, comme sujet, une chienne de bronze léchant un petit enfant
abandonné, tout était souvenir, tout rappelait le culte des parents
disparus.
Une grande fenêtre donnait sur les ferrailles, les tôles, les tuyaux,
les charrettes à bras de la cour de Loupaing; il fallait se pencher et
regarder directement en bas pour apercevoir les fleurs du jardinet et la
verdure des fusains. Au delà du mur de clôture, sur la rue de la Bourde,
on voyait l'hôtel d'Aubrebie.
Bien avant les événements qui avaient apporté tant de trouble en ses
projets, Mlle Cloque avait fait faire pour sa nièce plusieurs toilettes
d'un goût très entendu, qu'on était allé lui essayer à Marmoutier et qui
étaient là toutes prêtes, étendues sur la chaise longue. Leur vue fit
diversion, et Geneviève voulut s'habiller de suite.
--Va te reposer, tante, tu vas voir, j'irai t'embrasser...
--Mais, mon enfant, nous ne sortirons plus aujourd'hui!
--Qu'est-ce que ça fait! qu'est-ce que ça fait! je vais faire toilette
pour nous toutes seules...
Ce ne fut qu'après la porte refermée, et lors qu'elle se trouva
réellement seule dans cette chambre triste et silencieuse, qu'un second
mouvement d'angoisse étreignit ce coeur de dix-sept ans ouvert à toutes
les ardeurs et cultivé pour la tendresse par une éducation religieuse
surchauffée. Elle ne pouvait plus se sentir seule. Elle appela:
--Tante! Tante! non, reviens, tu m'aideras...
Mlle Cloque avait eu le temps de passer dans sa chambre séparée de
celle de Geneviève par la longueur d'un couloir; elle n'entendit pas.
Alors la jeune fille se ravisa à la pensée que sa tante se moquerait
d'elle, car elle était sévère pour les caprices et n'admettait pas que
l'on changeât d'idée.
Affalée sur la chaise longue et livrée à elle-même, ce qui n'arrivait
jamais au couvent, elle s'abandonna à la rêverie tout en enlevant son
corsage. La figure de Marie-Joseph passait et repassait à ses yeux. Et,
plus encore par un pressentiment de femme que par raison, elle avait
l'impression que quelque chose de mauvais s'était produit. Aussitôt,
elle joignit les mains, leva les yeux sur le crucifix, posé au chevet de
son lit, et dit: «Mon Dieu! mon Dieu! éloignez de moi le malheur!» Sa
piété était si naïve et si vraie qu'elle ne douta pas que Dieu ne fût
touché par son grand désir, et elle se releva, presque rassurée. Les
images qu'elle avait coutume de caresser dans ses moments heureux de
confiance se représentèrent à son esprit.
Une entre autres lui revenait sans cesse. C'était à la fin des vacances
de l'année précédente, aux derniers jours de septembre. Le matin, au
déjeuner, sa tante lui avait dit, avec toutes sortes de circonlocutions
coupées et recoupées par les entrées de Mariette, qu'une chose très
grave avait été sérieusement discutée entre elle et la famille de
Grenaille-Montcontour, et qu'il fallait en savoir beaucoup de gré à M.
le comte qui se contentait de la dot réglementaire exigée pour les
mariages d'officiers... Quels battements de coeur, pendant ce repas-là!
Et l'après-midi, on avait été faire visite à la comtesse, à l'hôtel du
boulevard Béranger. Il faisait beau; on avait fait un tour de jardin
avant de se quitter. C'était un jeudi, on entendait sur le mail la
musique militaire. Et on se promenait en causant, un peu à bâtons
rompus, dans les grandes allées droites bordées de buis. Mme de
Grenaille montrait à Mlle Cloque une frise de faïence artistique d'un
goût assez médiocre, qu'elle venait de faire appliquer sous la corniche
de l'hôtel. La jeune juive cueillait les dernières fleurs de la saison;
on lui voyait faire par moments une jolie grimace, en fronçant ses
sourcils bruns, épais et bien arqués, lorsqu'elle se piquait les doigts,
et aussitôt après elle souriait en regardant Geneviève de ses yeux
mauves et en montrant ses dents admirables. Une rose thé qui penchait la
tête au centre d'un massif était trop éloignée pour que la jeune femme
pût l'atteindre, et elle avait appelé Marie-Joseph. Le sous-lieutenant
s'était élancé, avait atteint adroitement la rose, et, au lieu de la
remettre à sa belle-soeur, il l'avait directement offerte à sa future
fiancée, en la regardant comme il n'avait jamais fait encore. Elle
l'avait reçue de sa main; leurs doigts se s'étaient même pas effleurés.
Elle avait rougi, puis pâli et tremblé. Pour se donner une contenance,
elle avait fait remarquer au jeune homme une gouttelette de sang qui lui
perlait à la main. «Oh! ce n'est rien!» avait-il dit simplement, sans
chercher à faire de madrigal; et il l'avait essuyée de son mouchoir.
Mais elle, deux fois avant de partir, lui avait demandé: «Et votre
blessure?...» Il lui avait répondu seulement par un sourire, mais qui
voulait dire beaucoup, du moins elle n'en doutait pas. Ils s'étaient
parlé au travers de cet incident de rien du tout. C'est le vrai langage
de l'amour. C'était une petite chose qu'ils ne pouvaient plus oublier.
Elle se leva, se recoiffa, enleva son affreux filet de pensionnaire et
noua négligemment l'épaisse torsade de ses cheveux; sur le front et sur
les tempes, ils frisaient naturellement et formaient une sorte de mousse
d'un blond d'or. Cette seule modification lui changeait complètement la
physionomie; avec ses doux yeux de velours, son nez bien fait et sa
bouche fine, elle était charmante. Deux toilettes la tentaient; mais
elle se dit qu'il fallait être raisonnable, et prit une robe unie et
une petite blouse écossaise. Dès qu'elle se jugea bien, elle alla
frapper chez sa tante.
Mlle Cloque était assise dans son fauteuil contre la fenêtre de la
cour. Elle avait ôté son chapeau remplacé par un bonnet noir. Ses
lunettes étaient relevées sur le front; elle croisait les mains, les
deux index en compas appuyés sur les lèvres; et ses yeux attristés
reposaient sur les feuilles du catalpa qu'un air faible agitait. La
scierie criait dans le lointain; les bruits métalliques de la plomberie
couvraient le clapotis de la fontaine.
Geneviève entra avec tout le parfum de la jeunesse, et sourit.
La vieille tante écarta les mains d'admiration, en la voyant
transformée.
--Oh! dit-elle, pourquoi t'es-tu faite si jolie?
--Embrasse-moi, tante!
Geneviève courut au fauteuil.
Quand elle releva la tête, sa tante la regarda avec un air si accablé
qu'elle eut peur. Quelque chose chavira visiblement, dans l'eau sombre
de ses yeux. Ce fut comme un naufrage de son espoir ébranlé mais que sa
dernière prière avait redressé tout à l'heure.
Mlle Cloque lui appuyait les deux mains sur les cheveux, et, du pouce,
relevait tendrement la mousse d'or de son front. La pauvre tante était
plus malheureuse que la nièce. Il lui semblait que le monde allait
s'écrouler, et que c'était elle-même qui donnait la chiquenaude fatale;
et elle s'épouvantait d'assister de si près, au supplice de sa chère
enfant. Elle ne disait rien. Ce fut Geneviève qui eut le courage de
demander:
--Dis-moi ce qu'il y a.
--Il n'y a rien! il n'y a plus rien! ma pauvre Geneviève; il ne faut
plus penser à... cela; à lui, oui ma fille chérie, il ne faut plus
penser à lui... tout est fini!...
Geneviève poussa un petit cri. Elle laissa tomber sa tête entre les
genoux de sa tante. Elle était abasourdie; elle ne songea même pas à
demander pourquoi tout était fini; elle sentait seulement le sol lui
manquer, tout fuir, s'ensauver d'elle, les choses, les gens, en tous
sens, dans une course folle qui la laissait isolée, avec une pente
vertigineuse autour d'elle.
Presque aussitôt, elle pleura. Les sanglots secouaient la lourde masse
de ses cheveux dans le giron de la tante qui fit comme elle.
Lorsque Geneviève s'essuya les yeux, elle aperçut par la fenêtre
Loupaing qui regardait. Elle s'enfuit à l'autre bout de la chambre.
Mlle Cloque ferma la fenêtre. Cet autre ennui tarit leurs larmes et
elles commencèrent à pouvoir parler. Alors la tante raconta ce qui était
arrivé.
Elle endossa elle-même les premières responsabilités. Elle dit à
Geneviève que si son père avait vécu, il n'aurait pas laissé cette
malheureuse liaison s'engager si avant, parce qu'il eût bien vu, lui,
comme elle l'avait fait elle-même sans avoir le courage de s'arrêter, le
défaut imperceptible mais dangereux de cette famille.
--Vois-tu, mon enfant, disait-elle, ce sont des gens qui donnent dans
toutes les nouveautés. Je ne prétends pas qu'il soit nécessaire de
rester perpétuellement encroûté; il y a des innovations qui sont bonnes,
mais il y a une chose qui ne change point, c'est l'honnêteté et c'est le
respect de notre sainte religion. On ne transige point avec cela. Quand
le moindre accroc se produit, tout se déchire. Sans doute, il faut être
bon, et je n'ai point de haine pour les infidèles; mais, cela n'empêche
pas que si vous recevez tous les jours à votre table des personnes qui
ne sont même pas chrétiennes, il y a des chances pour que la religion
soit reléguée au second plan dans la maison. Est-ce que c'est possible?
Est-ce qu'on t'a appris à admettre une chose pareille?
--Non, tante.
--La religion au second plan, c'est la religion foulée aux pieds, et
avec elle tous les principes, toute la morale. Après ça, c'est la
débandade... Ah! si j'avais su plus tôt le rôle que jouaient les
Niort-Caen dans la famille! Je me disais: ce sont des juifs, c'est vrai,
mais ils ont laissé leur fille abjurer; c'est déjà un bon pas de fait,
et il y a peut-être possibilité de les ramener au bien, à la vérité;
ç'aurait été une belle tâche pour toi! Mais, c'est tout le contraire qui
arrive; c'est le comte et la comtesse qui se laissent mener par le bout
du nez et qui suivent ces juifs partout où il leur plaît de les mener.
Je n'ose pas penser une pareille extrémité, mais je crains bien qu'ils
aient perdu la foi! Oui, oui, leur religion est toute extérieure, c'est
facile à voir; il n'y a qu'à regarder leur manière de vivre de plus en
plus agitée et toute matérielle, tout entière livrée aux soins du corps,
aux sports, aux plaisirs ou aux affaires...
Elle confessa qu'elle avait été fascinée par ce que cette union pouvait
avoir de flatteur et de brillant. C'était une grande faiblesse, elle
l'avouait. Elle ne savait pas qui avait pu lui mettre dans les veines ce
penchant insurmontable pour le panache. «Ce n'est que l'ombre de ce qui
est grand, mon enfant, il faut tâcher de ne pas confondre...»
Puis, elle raconta tous les incidents; les insinuations des journaux;
l'attitude du comte, l'influence des Niort-Caen dans l'affaire de la
vente des maisons de Saint-Martin, «Ce Niort-Caen, vois-tu, je ne le
connais pas, mais je jurerais que c'est quelque suppôt de l'enfer, vomi
pour notre perte, pour la ruine de tout ce que nous aimons!... Il agit
en dessous; on ne le voit pas; c'est lui qui mène tout!»
Elle dépliait la pile du _Journal du Département_; elle lisait les
articles à haute voix, ramenant ses lunettes sur les yeux ou les
relevant sur le front. Elle dit même très franchement la belle prouesse
de Marie-Joseph...
--Tu vois bien! fit Geneviève, il n'est pas comme son père!...
Alors Mlle Cloque raconta l'entrevue qu'elle avait eue avec le
sous-lieutenant, rue Rapin, d'où elle avait rapporté la certitude que
l'héroïsme du jeune homme ne dépassait pas les limites d'une question
d'amour-propre vis-à-vis des officiers de son régiment; elle dit avec
quelle facilité il avait accepté dès le lendemain les raisons ou les
ordres de son père qui le menaçait de lui couper les vivres.
--Ce n'est pas un mauvais garçon; il est bon et brave. Je ne doute pas
qu'il ne soit capable d'accomplir de belles actions sur le champ de
bataille; mais le plus difficile, à mon avis, c'est de les accomplir,
ces belles actions, sur le champ très terre à terre de la vie de chaque
jour. Au milieu du feu et au son des trompettes, j'imagine que le plus
poltron peut se couvrir de gloire; mais c'est une autre affaire quand il
s'agit de soutenir son honneur mordicus contre un papa qui vous menace
de vous priver de votre argent de poche...
--Mais tante, tante, disait Geneviève entre deux sanglots, réfléchis
aussi que c'était son père; il faut se soumettre aux volontés
paternelles...
--Non pas! quand votre père vous ordonne de ne pas le défendre contre
une odieuse accusation. L'intention du comte était bien évidente, il ne
voulait pas que l'on soulevât une question d'honneur qui eût pu
l'empêcher d'exécuter une opération financière avantageuse... Il a
préféré laisser dire qu'il trahissait la cause de Saint-Martin dans un
but intéressé. Et il n'a pas eu honte d'exécuter ouvertement ce qu'on
l'accusait de préméditer... Oui, ma fille, je le sais depuis hier
seulement, mais il faut que je te dise tout pour que nous soyons bien
d'accord sur ce que nous avons à faire; eh bien, le comte a acheté trois
maisons dans le lot dont la société s'était rendue acquéreur; trois
maisons, j'en suis sûre, puisque la maison où est situé l'Ouvroir en
fait partie; c'est en allant acquitter le loyer entre les mains du
notaire, en qualité de présidente, que j'ai su le nom de notre nouveau
propriétaire. On l'ignore encore; tu es la première personne à qui je le
dis... Il les a eues à moitié prix de leur valeur. Cela va mettre du
beurre dans leurs épinards! D'un coup de main, il avait là de quoi
compléter ta malheureuse petite dot, mon enfant!... C'est comme cela
qu'on fait aujourd'hui.
Geneviève ouvrit ses yeux humides; elle cherchait désespérément une
occasion d'innocenter le comte. Sa tante la devina:
--Oui, oui, tu vas me dire que c'était dans un but excellent qu'il
agissait en s'enrichissant de cette façon, et qu'il pensait à assurer le
bonheur de son fils. On n'arrondit pas sa fortune aux dépens de l'église
de Dieu! Mieux vaut cent fois la pauvreté!... Ah! ça, est-ce que ce
n'est pas ton avis?
--Si, ma tante, si, si, bien sûr; mais... enfin, c'était donc bien, bien
nécessaire, dis-moi, cette basilique? Voyons! puisqu'on construit tout
de même une église?...
Mlle Cloque leva les bras au ciel.
--Comment! s'écria-t-elle, tu en es là! C'est là que vous en êtes tous,
aujourd'hui! «Est-ce que c'était nécessaire!» Mais sache donc, ma pauvre
enfant, que tout ce qui s'est fait de plus beau et de plus grand dans le
monde n'était pas _nécessaire_. Est-ce qu'il était nécessaire que
Notre-Seigneur pérît sur la Croix? Est-ce qu'il n'aurait pas pu nous
sauver par un moyen plus simple, puisqu'il était tout-puissant? Non,
non! Il a voulu nous montrer la beauté du sacrifice pour lui-même, sans
utilité, sans autre but que de satisfaire un besoin secret que les
hommes ont longtemps porté dans leur coeur et qui consiste à désirer
faire bien, faire mieux, faire le mieux possible. Entends-tu? jamais on
ne fait assez bien, jamais on ne doit se dire même: «J'ai bien fait»,
parce qu'il y a mieux à faire. Regarde nos vieilles cathédrales qui ont
été bâties à l'âge de la foi; regarde leurs flèches qui montent,
montent tout le temps qu'elles peuvent; elles ne s'arrêtent que parce
que tous les moyens leur manquent d'aller plus haut proclamer la gloire
de Dieu. Aucune même n'est finie; la foi est tombée avant que ces braves
gens aient épuisé leurs dernières ressources; qui sait jusqu'où ils
seraient allés? Voilà des exemples!... Ah! aujourd'hui, ce n'est plus
cela, non! il s'agit, à l'heure qu'il est, de mesurer à un millimètre
près ce qu'il est indispensable que l'on fasse, après quoi on
l'accomplit ric-à-rac. Eh bien! ma fille, tout ce qui est exécuté dans
ces conditions-là est condamné d'avance et n'a ni vie ni durée, parce
que le coeur n'y est pas. C'est lui qui anime tout. Quand il y est, on
va sans compter. Voilà pourquoi si nous avions du coeur, on ne
marchanderait pas à Dieu quelques pouces de terrain; on ne lui dirait
pas: «Avec tant de mètres carrés on va vous faire une petite église très
convenable!» Quant à ceux qui lui rognent son terrain pour s'y faire des
maisons de rapport, non, mon enfant, non! je le dis bien haut, ces
gens-là n'auront jamais rien de commun ni avec moi ni avec les miens!...
Mlle Cloque s'échauffait. Sa nièce ne l'avait encore point entendue
parler si haut. Elle marchait dans la chambre; le plancher craquait, et,
sur la commode, les flacons et les verres tremblaient dans les plateaux.
En prononçant ses derniers mots, et comme pour leur donner la force
d'un serment, elle avait frappé l'un contre l'autre deux livres de piété
reliés en maroquin qui étaient posés sur la table du milieu; l'un en
retombant à faux avait bâillé et laissé échapper une image et des petits
papiers du Saint-Rosaire qui se mirent à voleter; des porte-plumes
avaient sauté dans l'écritoire.
Geneviève se pencha pour ramasser les papiers et l'image. Mlle Cloque
fut un peu effrayée de son propre emportement.
--Ma pauvre Geneviève, dit-elle, j'ai tort de me mettre comme cela en
colère, mais, vois-tu bien, il y a une chose que je n'ai jamais pu
supporter, c'est la tiédeur, c'est ce qui est fait à moitié; c'est ce
qui n'est ni bien ni mal. Malheureusement c'est ce qu'on veut nous
imposer aujourd'hui de tous côtés. Ah! il avait bien raison, le grand
homme qui m'a prédit un jour que nous entrions dans le règne de la
médiocrité. Nous y sommes plongés jusqu'au cou; nous y nageons à pleines
eaux. On parle d'une beauté nouvelle! «L'idéal Niort-Caen!» tu vois ça
d'ici? Mais comprends donc que c'est de cette contagion que je veux te
garantir. Ton père t'aurait parlé comme moi: je le connaissais bien, lui
qui a, toute sa vie, sacrifié son bien-être à ses opinions. Il aurait
préféré te donner à un aventurier qui s'en va avec sa seule bravoure
planter les couleurs de son pays au fin fond de l'Afrique, plutôt que
de t'assurer une sécurité établie à coups d'expédients. Je me suis
laissée tromper, comme une vieille sotte; que veux-tu? C'est difficile
de se faire à l'idée que nous ne vivons que sur des mots comme me l'a
dit cent fois ce vieux sacripant de marquis qui aurait quelquefois
raison s'il n'était pas un mécréant. Les Grenaille-Montcontour, c'était
un si vieux nom! Autrefois, un nom, cela signifiait quelque chose. Il y
a toute une lignée de braves dans leur galerie... Le comte, un homme si
bien, si distingué! Le fils officier: avec celui de prêtre, où trouver
un métier plus noble? Mais il paraît qu'il n'y a plus ni noms ni
métiers; on dit que tout cela, c'est des mots qui ne garantissent plus
rien; il faut encore aller là-dessous trier les bons et les mauvais...
Geneviève se redressa tout à coup. Elle crut avoir découvert un dernier
argument qui lui semblait irrésistible:
--Mais enfin, ma tante, comment expliques-tu qu'ils soient venus me
chercher, moi, qui ne suis pas riche, tant s'en faut? Est-ce que ce
n'est pas une preuve de désintéressement, ou tout au moins de la loyauté
de ses... de leurs sentiments?...
--C'est cela qui m'avait le plus touchée, ma fille; c'est cela qui m'a
fait donner tête baissée dans cette histoire; mais aujourd'hui le monde
est tellement bouleversé qu'il ne faut plus se fier à rien, à ce qu'il
paraît... Je ne vais pas jusqu'à dire que le jeune homme n'ait pas été
sincère, non, mon enfant, non; je crois bien que c'est lui qui t'a
distinguée spontanément, et j'ai même dans l'idée qu'il a trouvé au
commencement un soupçon de résistance de la part de la famille, et cela
à cause de ta situation modeste. C'est quelque temps après qu'il y a eu
un brusque revirement et que la famille s'est montrée la plus disposée à
la réussite du projet du fils. Qu'est-ce qu'il s'était donc passé? Les
raisons d'agir de ce monde-là sont tellement compliquées, il y a tant de
mystère dans leurs dessous qu'on s'y perd. Mais il y a une chose à
laquelle il faut penser, mon enfant, c'est que l'argent n'est pas la
seule richesse, et il est assez curieux de voir que ce sont les gens qui
font le plus les malins, qui sont les premiers à reconnaître cette
vérité de tous les temps. Ta dot n'est pas grosse; mais on sait ce que
tu vaux par toi-même; on sait comment tu as été élevée, la bonne
renommée que tu t'es faite au couvent; on sait aussi la belle droiture
de ton pauvre père; ta mère est morte bien jeune, mais tous ceux qui
l'ont approchée ont reconnu quelle sainte femme c'était... Tout ça vaut
bien un peu d'argent!...
Retiens ceci, c'est que, si nous devons être humbles de coeur comme
Notre-Seigneur nous le recommande, il ne faut pas tout de même être à
plat, nous autres pauvres, devant ceux qui ont la puissance de la
richesse, ni nous estimer trop heureux, parce qu'ils daignent nous
apprécier. En nous demandant d'unir notre sort au leur, ils y trouvent
quelquefois leur compte...
Mlle Cloque était retombée dans son fauteuil. Geneviève était venue
s'asseoir auprès d'elle, les coudes sur le bras du vieux siège de
cretonne, et se tamponnant des deux mains les yeux avec son mouchoir.
--On étouffe... dit la tante. Elle rouvrit la fenêtre.
En face, à travers le magnolia, Loupaing était toujours là qui
regardait. Geneviève surprit la douleur et le dégoût qu'éprouvait la
malheureuse à ce perpétuel espionnage. Elle connaissait les doux projets
de retraite de sa tante, aussitôt le mariage accompli. Et, une idée
imprévue, un argument suprême, lui monta, du fond de sa nature de femme.
Elle dit avec un gros soupir:
--Alors tante, te revoilà encore pour longtemps avec ce vis-à-vis-là?...
puisqu'il n'y aura rien de changé...
Mlle Cloque leva les yeux sur elle. Elle comprit tout à coup l'inanité
des raisonnements auxquels elle avait recours pour convaincre cette
petite fille qui aimait. Au moment où elle la croyait rendue, voilà
qu'un sourd instinct de finesse féminine s'éveillait en elle et qu'elle
essayait de tenter la pauvre vieille dans son goût d'un entourage pieux
et tranquille, qu'elle essayait de la flatter dans ce qu'elle avait
d'innocente sensualité!
Par cette enfant ignorante et naïve, la ténacité, l'aveuglement et la
sombre puissance de l'amour étaient révélés à la vieille Mlle Cloque. A
soixante-dix ans, elle trembla comme avait fait déjà Geneviève en
recevant la rose de la main de Marie-Joseph; et elle eut peur comme à la
présence soudaine d'un ennemi plus redoutable qu'elle n'en avait jamais
imaginé.
--Geneviève! dit-elle.
--Tante?
--Geneviève! tout ce que je te dis, c'est comme si je chantais!...
La jeune fille sans répondre se laissa retomber à genoux, se cachant la
figure contre la jupe de sa tante, et ses sanglots reprirent de plus
belle. Peu à peu, entre les spasmes qui la secouaient, et tout en
mâchonnant son mouchoir humide, elle tâchait d'articuler quelques mots:
--Non!... non!... ne crois pas ça... tante! je t'aime bien, va!... Si tu
savais!... tu as raison, tante... oui, oui... je suis sûre que tu as
raison. Je comprends bien, va, tout ce que tu me dis. Ah! si tu
savais!...
--Mais si je savais quoi? Voyons, ma chère enfant; quoi?
--Je ne sais pas! je ne sais pas!...
Et Geneviève secouait entre les genoux de sa tante, la masse épaisse de
sa chevelure blonde. Elle faisait signe: «Je ne sais pas! je ne sais
pas!» et elle mordait, mangeait son mouchoir pour ne pas crier.
A un mouvement que fit Mlle Cloque pour refermer la fenêtre, Geneviève
ouvrant les yeux, lui vit une figure si désespérée que ces mots lui
sortirent du coeur avant même qu'elle eût voulu les prononcer:
--Tante, je ferai ce que tu voudras!
--Tu me promets d'être raisonnable?
--Je te le promets.
Mlle Cloque était résolue à ne pas laisser traîner les choses. Sa
décision de rompre était irrévocable et elle voulait éviter le retour de
scènes aussi pénibles. Elle redressa doucement Geneviève, la mit debout,
l'embrassa. Puis elle alla prendre dans le buvard qui était sur la table
du milieu une lettre déjà sous enveloppe et à laquelle il ne manquait
plus que de mettre le nom et l'adresse.
--Mon enfant, dit-elle, je n'ai pas voulu agir d'une manière définitive
avant de te prévenir; mais puisque tu m'as promis d'être raisonnable, je
suis d'avis qu'il ne faut pas remettre à demain ce que nous devons faire
aujourd'hui. Voilà une lettre que j'adresse à M. le comte... Tu peux la
lire. Nous n'avons pas à le dégager d'une parole qui n'a pas encore été
prononcée officiellement: je le prie seulement de ne pas donner suite «à
un projet qui nous avait souri, mais que Dieu n'eût pas béni, je le
crains, puisqu'il n'admet pas deux poids et deux mesures, alors que nos
familles ont prouvé qu'elles n'usaient pas de la même balance pour peser
les choses les plus essentielles de ce monde». Je vais écrire l'adresse.
Nous irons la jeter à la boîte après le dîner. Cela nous fera une petite
promenade...
Geneviève, les larmes taries, lut la lettre sans un nouveau signe
d'émotion, et la rendit à sa tante qui l'embrassa de nouveau.
--Merci, mon enfant, lui dit-elle, tu es courageuse, je te reconnais
bien là. Si ton père te voyait, il serait content de toi. Sois comme lui
toujours; il n'a connu que son devoir; il lui a tout sacrifié.
Elles restèrent sans presque plus rien dire. Après la secousse violente,
elles étaient relativement apaisées. On ouvrit encore une fois la
fenêtre sut le jardin. Les parfums du soir commençaient à monter. Il
venait d'épaisses bouffées des fleurs du magnolia grêle. De temps en
temps, Geneviève se mouchait; et des restes décroissants de sanglots lui
donnaient comme un petit hoquet. Les bruits de la scierie et de la
plomberie étaient tombés. On ne voyait plus personne chez Loupaing.
Geneviève se pencha à la fenêtre:
--Il est là-bas qui arrose, dit-elle.
--C'est l'heure du dîner, fit Mlle Cloque, nous allons le trouver en
bas.
Mais elles dînèrent vite sans s'occuper beaucoup de cette brute. Le jet
de la lance contre les fusains venait par moments s'éperler en
gouttelettes jusque sur le pas de la porte entr'ouverte. Par deux fois
même la petite pluie fine frappa les vitres. Mais ce fut à peine si on
tourna la tête. On eût dit que la lettre à mettre à la poste les brûlât.
L'une et l'autre, pour des raisons diverses, avaient la même hâte d'en
finir. Sans qu'elles y fissent aucune allusion, tous leurs mouvements
semblaient combinés en vue de cette même action à accomplir. La tante la
considérait comme une fin, une conclusion définitive à la période
d'inquiétude et de tergiversations qu'elle venait de traverser.
Qu'est-ce donc qu'y voyait la nièce pour désirer ainsi l'achèvement de
ce qu'elle redoutait le plus? Qui sait jamais ce qui se passe dans les
jeunes têtes? La logique ne les gouverne point, et elles n'ont pas le
sentiment de l'irrévocable.
Il était encore presque jour quand elles sortirent, mais quelques femmes
de la rue de la Bourde étaient déjà installées aux portes pour prendre
le frais. Celles qui connaissaient Mlle Cloque lui adressaient un signe
de la tête; et toutes, sans distinction, se poussaient le coude en se
montrant Geneviève:
--La demoiselle à Mlle Cloque est arrivée...
On tournait soit à droite, soit à gauche de la vieille église
Saint-Clément en ruines et servant de halle au blé, pour atteindre
l'entrée de la rue Saint-Martin. Là, au coin d'un magasin de
quincaillerie, il y avait une boîte aux lettres. Mlle Cloque tenait la
lettre à la main sous son mantelet. Arrivée devant la boîte de fer, elle
s'approcha de tout près, car elle n'avait pas de bons yeux, pour voir la
fente; et elle y glissa l'enveloppe. Puis elle passa le doigt tout le
long de l'étroite ouverture et donna un petit coup sec au flanc de la
boîte, parce qu'elle n'avait pas entendu tomber la lettre. Ce fut tout.
On continua son chemin.
--Nous allons plus loin? demanda Geneviève.
--Qu'est-ce que tu dirais d'une petite prière à Saint-Martin?
--Je veux bien.
--J'y vais quelquefois le soir, parce qu'il n'y a personne. C'est ce
Frère surtout que je tiens à éviter depuis les _événements_, car il a
montré un cynisme dans toute cette affaire!...
Et elle apprit à Geneviève qui n'écoutait qu'à demi, le rôle de plus en
plus important qu'avait joué le Frère Gédéon dans la propagande en
faveur du Chalet Républicain, et l'extension croissante de sa boutique
de librairie, en concurrence avec cette pauvre petite dame Pigeonneau
qui était demeurée, elle, si «bien pensante» au milieu des
sollicitations des différents partis.
La rue s'allongeait devant elles sous la nuit tombante, et dans la
partie la plus éloignée qui inclinait un peu vers la droite au delà du
magasin Pigeonneau, les petites lumières jaunes des becs de gaz
naissaient une à une en se rapprochant. Les deux hautes tours de
l'ancienne basilique étaient déjà noyées dans l'ombre. La maison de
blanc de Rocher, le franc-maçon, fermait sa devanture à grand bruit.
Mlle Cloque cita à sa nièce les maisons où «l'on n'allait plus...»
Elles tournèrent à la rue Descartes et entrèrent à la chapelle
provisoire. Le guichet du Frère bleu était fermé et sans lumière. Elles
poussèrent la porte de cuir rembourré, avec le léger frémissement aux
épaules qu'ont les femmes vraiment pieuses et qui vont passer quelques
minutes en prière devant Dieu.
Il leur fallut tâtonner pour se diriger dans l'obscurité de l'intérieur.
Deux bougies seulement étaient allumées du côté de la chapelle de la
Vierge, et tout au loin, dans le grand trou noir du choeur, clignotait
la lampe au feu couleur de groseille. Les grandes baies aux vitres
blanches ne laissaient plus tomber qu'un jour malpropre qui semblait se
réfugier contre les murs plaqués de marbre.
Elles s'agenouillèrent dès les premières chaises venues et
s'absorbèrent, les mains sur les yeux. Mais un bruit venu de la chapelle
de la Vierge leur fit aussitôt relever la tête, et il fut facile de
reconnaître la voix bien timbrée du Frère Gédéon qui parlait assez
durement à des gamins rangés autour de lui. Presque au même instant
éclata un choeur de voix aigres soutenues par le Frère dont le bras
rythmant le chant passait et repassait à grands coups devant la flamme
d'une des bougies.
--Il exerce les enfants pour la fête de l'Assomption, chuchota Mlle
Cloque à l'oreille de Geneviève.
Le bras vigoureux du Frère semblait marteler chaque mot du cantique à la
Vierge, qui arrivait pointu comme le vinaigre, mais très nettement
articulé:
_De Marie-e_
_Qu'on publie-e._
_Et la gloire et la grandeur!..._
Puis, après un sourd bougonnement du Frère penché sur les petites têtes,
on le vit se redresser, et il entonna, lui tout seul, un autre cantique,
pour leur donner le ton:
_Le Saint Nom de Marie-e_
_C'est le nom le plus beau,... etc._
Les enfants reprirent avec lui; mais cela allait tout de travers; il les
interrompit et recommença seul, patiemment. Aucun progrès n'étant
sensible, il se fâcha. Il les cognait sur les cheveux, sans leur faire
grand mal, avec une petite baguette de bois qu'il avait à la main Dans
un mouvement un peu vif, il atteignit une des bougies qui se renversa.
Les gamins furent saisis d'un fou rire. Il leur lança:
--Allez-vous-en! allez-vous-en! que je ne me mette pas en colère!...
Toute la marmaille s'enfuit pêle-mêle au travers des chaises, butant,
tombant, se relevant avec des cris étouffés. Malgré les culbutes, en un
clin d'oeil ils avaient atteint la porte de sortie. Alors on entendit le
Frère leur crier très-fort:
--Et que j'en pince un qui sorte sans faire son signe de croix!...
Dans l'ombre où leurs yeux s'accoutumaient, Mlle Cloque et sa nièce
distinguèrent la grappe de cette dizaine de bambins, chacun suspendu par
un bras au bénitier; elles entendirent le gargouillement de l'eau et
virent les enfants se signer d'un geste grand comme eux.
Puis le Frère se disposa à traverser la chapelle, sa bougie à la main.
«Mon Dieu! soupira Mlle Cloque, il va nous voir; j'aurais pourtant
préféré l'éviter...»
Il s'avançait, protégeant la flamme d'une main. La lumière qui donnait
en plein sur son visage, avivait le bleu cru du rabat. Il fit un
mouvement en reconnaissant Mlle Cloque qui le fuyait depuis plusieurs
semaines, ce qu'il savait très bien. Il n'hésita pas un instant; il
s'arrêta et dit:
--Comment! c'est vous, mademoiselle; vous avez donc été malade?...
Il fit un salut très digne à la jeune fille, et, vivement, sans attendre
la réponse de l'ancienne fidèle de Saint-Martin, qu'il soupçonnait
devoir être glaciale, il ajouta:
--Il faut que je vous montre une pierre provenant de la première des
Basiliques élevées sur ce sol même, dite Basilique de Saint-Perpet;
c'est du Ve siècle... Les fouilles donnent des résultats
merveilleux!...
Mlle Cloque prise immédiatement au siège de sa plus brûlante curiosité,
demanda:
--On a donc commencé les... travaux?
Le Frère jugea habile de ne pas l'incommoder par une réponse
affirmative.
--Oh! dit-il, d'un ton dédaigneux, toujours des fouilles, vous savez...
Et il glissa confidentiellement:
--Il y a quelques petites pierres vénérables que l'on m'a permis de
vendre!...
--Ah!...
--Je ne veux pas, vous comprenez, qu'elles tombent entre les mains du
premier venu. Je me disais justement: «Quel dommage que Mlle Cloque ne
passe pas par chez nous!...» Je vais vous faire voir les plans qu'on a
déjà pu lever... Vous y touchez du doigt les trois basiliques
superposées; c'est net comme le fond de l'oeil... Je vous attends à la
sortie.
Et il gagna sa boutique avant que Mlle Cloque eût eu la possibilité de
placer une réflexion. Elle demeura très ennuyée d'être ainsi prise au
piège. Plus moyen de sortir sans passer devant le Frère qui l'attendait.
Et ce qu'il lui avait proposé l'intriguait. Fort au courant de la
question de Saint-Martin, elle savait parfaitement que les premières
fouilles effectuées sous le sol de la chapelle provisoire, et arrêtées
déjà depuis longtemps, n'avaient pas permis de se rendre un compte exact
de cette fameuse hypothèse des trois basiliques successives, selon M. le
chanoine Beauséjour, ou des six basiliques selon l'architecte diocésain.
Si l'on avait pu dresser de nouveaux plans, si clairs, n'était-ce pas
que les travaux avaient repris en dehors de la chapelle, travaux non
plus seulement de fouilles, cette fois, mais préludes de la construction
hybride, de l'objet de l'aversion des basiliciens?
--Allons! dit-elle à sa nièce, en se levant; viens voir cela, mon
enfant; il faut en passer par là...
Elle ne put dissimuler sa surprise en trouvant la boutique du Frère
considérablement modifiée. Au lieu des trois ou quatre tiroirs pour les
chapelets et les médailles qui constituaient autrefois avec les feuilles
du Saint-Rosaire et les Annales de la propagation de la Foi, le petit
fond commercial du Frère Gédéon, c'était aujourd'hui un étalage de
rayons bondés d'ouvrages brochés et répandant l'odeur de la menuiserie
fraîche. On n'avait même pas eu le loisir de peindre; cela sentait son
provisoire, comme une maison qui se lance et qui n'attend que le terme
pour élargir ses murs. Et il y avait à même le sol une demi-douzaine de
ces hautes boîtes noires, à coins cuivrés, où les commis-voyageurs
enferment en un étroit espace de quoi monter des magasins On avait aussi
établi plusieurs étagères volantes portant un nombreux choix de
statuettes en biscuit ou en nickel, la plupart enveloppées encore dans
les chemises de papier de soie.
Le Frère Gédéon était assis sur une de ces fécondes armoires à
pacotille; un trousseau de clefs suspendu par l'anneau au petit doigt,
il rangeait sur la plate-forme des autres boîtes une série de pierres
informes sur chacune desquelles il avait fixé préalablement des
étiquettes en papier gommé.
En présence de tout cet appareil commercial, Mlle Cloque n'eut qu'une
idée qu'elle ne put retenir:
--Ah ça! mon cher Frère, s'écria-t-elle, savez-vous que Notre-Seigneur
chassa les vendeurs du temple?
Le Frère la regarda derrière ses lunettes, et l'on vit l'arc de son nez
éprouver sa flexibilité:
--C'est un sujet que j'ai là en chromolithographie à quarante-cinq
centimes sans le cadre, reproduction fidèle d'un tableau célèbre...
Et il désignait du doigt l'étage d'une des boîtes noires qui
scandalisaient Mlle Cloque. D'ailleurs, il poursuivit, sans perdre de
temps, et en présentant un des cailloux à la lumière:
--Voici de la Basilique de Saint-Perpet; voici de la Basilique
d'Hervé;... enfin voici un morceau qui provient certainement de la
Basilique qui était debout à la fin du siècle dernier...
--Celle qui a été brûlée par les mains des révolutionnaires!... dit
Mlle Cloque d'un air sarcastique.
--Elle a été détruite en 1802, dit le Frère, sans souligner davantage la
réfutation que comportait cette date.
Ils discutèrent sur les constructions élevées par Saint-Perpet et par
Hervé. C'étaient des thèses et des hypothèses dont les journaux locaux
étaient remplis depuis des mois.
--Mais les plans? dit Mlle Cloque.
Le Frère tint à lui mettre de côté une des pierres, moyennant cinq
francs, avant de lui montrer les plans.
Enfin, il tira de derrière un casier une immense feuille de papier
bristol qui produisit comme une imitation d'un bruit d'orage, au milieu
du silence. Mlle Cloque prit elle-même la bougie et se baissa sur les
grosses lignes bleu, rosé et rouge brique, sur les tronçons de courbe,
aussi de couleurs variées, qui se rejoignaient en se superposant sur le
plan:
--Voyons! dit-elle, voici la rue Descartes, voici la chapelle, voici la
limite de l'emplacement de la chapelle provisoire... C'est écrit en
toutes lettres... Voici le sol occupé par la maison de M. le
Chapelain... Eh bien! mais! dit-elle, sur le ton d'une inquiétude
croissante, comment a t-on pu lever le plan de toute cette partie-là qui
se trouve sous la maison du droguiste?
--Mais! dit le Frère, en jetant par terre la moitié de cette maison...
tout ce qui donnait sur la cour, par derrière...
--Ah! ah! la moitié de la maison est par terre! c'est cela que vous
appelez de simples fouilles! mais on est tout bonnement en train de nous
démolir! c'est commencé, votre construction de la nouvelle église! voilà
la preuve que c'est commencé!... La moitié du droguiste est par terre!
dit-elle en se retournant vers Geneviève, et on a déjà retourné le sol,
puisqu'on a pu dresser ces plans-là!... Voilà où nous en sommes, ma
pauvre fille...
Elle était reprise d'une sainte colère, comme si cette fatale échéance
la surprit encore, malgré toutes les confirmations successives qu'elle
avait eues de l'adoption définitive du projet moyen. Jamais, jamais,
elle ne cesserait d'espérer la reconstruction de la Basilique.
Sans s'émouvoir, le Frère Gédéon replaça sa feuille de bristol derrière
le casier. Il s'excusa d'avoir laissé tenir la bougie à Mlle Cloque et
revint à ses pierres:
--Vous n'en prenez qu'une?... C'est tout ce qui restera des fameuses
basiliques de Saint-Martin!...
Mlle Cloque, exaltée, entendit résonner cette parole dont l'impudence
lui échappa. Elle n'en retint que la triste réalité. Était-ce possible?
Dieu de Dieu! Était-ce possible? De ce monument trois ou quatre fois
relevé de ses ruines au cours des siècles, et chaque fois pour resurgir
plus grandiose, il ne subsisterait plus que ces quatre pierres qui
pouvaient tenir dans sa poche! ces quatre pierres... et puis le médiocre
Chalet Républicain!
--Je les prends toutes! dit-elle en happant de la main ces restes sacrés
des époques de foi et d'héroïsme.
Le Frère les enveloppa l'une après l'autre, posément, dans du papier de
soie; même il dégarnit un petit saint Michel argenté, pour mettre une
double enveloppe au morceau de Saint-Perpet qui était grumeleux. On
n'entendait que le friselis du papier mince et sec.
--Mais, dit Mlle Cloque en ouvrant son porte-monnaie, c'est que je ne
vais pas avoir assez d'argent sur moi pour vous régler cela...
Le Frère Gédéon achevait de lui faire un paquet du tout, et il le lui
mit dans la main:
--Ah! bien! par exemple! dit-il aimablement, j'espère que nous aurons
l'occasion de nous revoir!
Ces dames sortirent tristement, en reprenant pour rentrer, le chemin par
où elles étaient venues. Neuf heures sonnaient au-dessus de leurs têtes,
à la Tour de l'Horloge. En arrivant à l'extrémité de la rue
Saint-Martin, elles virent le facteur qui faisait la levée de la boîte.
La petite porte en était entre-bâillée, et Mlle Cloque distingua,
malgré sa vue basse, qu'un gros tas de correspondance passait de la
boîte dans le sac du facteur.
--Il y avait beaucoup de lettres, dit-elle, c'est pour cela que je
n'avais pas entendu tomber la mienne.
Elles s'étaient arrêtées toutes les deux, un instant inappréciable,
devant cette opération du facteur. Cela leur affirmait que la lettre
était bien partie, qu'elle suivait son chemin. Mlle Cloque, ranimée
dans son indignation contre le comte par la nouvelle du commencement des
travaux exécrés, se félicitait de l'acte qu'elle avait enfin accompli
aujourd'hui et qu'elle voyait se poursuivre et porter ses fruits par le
voyage de cette enveloppe. Dans sa délicatesse, elle était seulement
ennuyée que Geneviève fût rappelée à l'idée pénible pour elle, de la
lettre, par la rencontre du facteur.
Mais Geneviève, prenant tout à coup sa tante par le bras et s'appuyant
contre elle, avec l'attitude caressante et ardente qu'elle avait
souvent:
--Tout de même!... tante, si ta lettre allait les faire changer
d'opinion!...
Mlle Cloque faillit laisser tomber les quatre dernières pierres des
Basiliques de Saint-Martin.
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