Le centre de la vie commerciale de Tours est la rue Royale, que Loupaing
s'était promis de faire débaptiser aussitôt assis au conseil. C'est une
grande et belle voie qui traverse toute la ville en se prolongeant en
ligne droite, sur une étendue de plusieurs kilomètres, par l'avenue de
Grammont d'un côté, et de l'autre, par le pont de pierre jeté sur la
Loire, et la Rampe de la Tranchée. C'est rue Royale que sont situés tous
les grands cafés, les cercles, les coiffeurs, les modistes, les
libraires, les marchands de musique ainsi que les dentistes et les
pâtissiers, renommée de la ville. Des tramways la parcourent d'un bout à
l'autre; on y voit à certaines heures des équipages assez brillants, des
charrettes élégantes conduites par un officier, voire même des mails
poudreux venus des châteaux des environs. Du temps de Mlle Cloque, il
y avait à Tours beaucoup d'Anglais venus--cela est obligatoire à
dire--«tant pour jouir de l'heureux climat du Jardin de la France, que
pour y prendre le langage le plus pur», et l'on rencontrait fréquemment
sur les trottoirs de la rue Royale, de blonds jeunes gens au visage
rasé, au teint généreux, au pas démesurément long, et tenant à la main
les accessoires du tennis. De quatre à cinq, avant le départ des trains,
l'animation atteignait son comble, surtout le samedi, et notamment
autour de chez Roche le célèbre confiseur.
L'hôtel du Faisan, un des plus importants, était situé rue Royale, et
précisément dans le voisinage de Roche et du dentiste Mönick dont la
gloire était alors presque européenne.
Mlle Cloque en s'acheminant vers le Faisan, ne manqua pas de jeter un
petit coup d'oeil aux pâtisseries destinées à être enlevées en un tour
de main par les pensionnaires de Marmoutier. Elle rencontra à travers
les glaces, le regarda la fois amical et hautain, réservé et serviable,
prometteur et sucré de Mlle Zélie, préposée depuis trente ans au
maintien de la qualité traditionnelle des babas. Elle lui répondit d'un
signe de tête: «A tout à l'heure!»
Pendant les vacances de Geneviève, on venait là souvent, l'après-midi,
et l'on était toujours sûre d'y rencontrer quelques figures amies.
Mlle Cloque arriva en même temps que deux grands omnibus remplis de
jeunes têtes tournant et virant de droite et de gauche, comme des
oiseaux échappés. Elle avait reconnu Geneviève. Les familles se
pressèrent autour du marchepied, avides d'embrasser leurs enfants, avant
même de se reconnaître entre elles.
Il y eut un instant de brouhaha indescriptible, de baisers,
d'interrogations sur la santé, sur les prix, sur mille détails
particuliers: «Mère chérie!... Et grand'maman?... Bonjour Tatave... Tu
as encore oublié tes peignes?... Madame de Montgomery... Mon étui à
musique... Non, figure-toi, on s'est gorgé de crème!... C'est mon
scapulaire... Sept fois nommée... Oh superbe! Monseigneur y était... Je
monterai à cheval, dis papa?... Les élections sont si mauvaises...»
Et, dès que sont prononcées ainsi les phrases essentielles qui
établissent le premier contact avec le monde, ce sont encore des doigts
sur la bouche, comme lors de la dernière visite de Mlle Cloque au salon
du couvent, et l'on entend dans chaque groupe: «Oh! cette Léopoldine!...
Non, cette fois, c'est vraiment trop fort!... Si tu avais vu la tête de
la malheureuse soeur converse!... Il faut que cette Léopoldine ait le
diable au corps!... Oui, oui, il paraît qu'elle est possédée!... Et pas
moyen de l'arrêter!... La soeur en fera une maladie... Nous avons ri de
tout notre coeur!...»
--Mais qu'est-ce qu'il s'est passé? interrogent les parents.
Et l'on se tourne vers Léopoldine qui, dès le premier abord avait attiré
tous les regards par un corsage et un chapeau d'une recherche qui
contrastait outrageusement avec le costume d'uniforme de toutes ces
demoiselles. Mlles Jouffroy et leur jeune parente étaient allées se
réfugier dans un coin de la cour de l'hôtel, entre des lauriers en
caisse, les deux vieilles filles complètement hébétées de la note
discordante de cette toilette et des clignements d'yeux et des
commentaires qu'elle provoquait.
--Figure toi, tante, dit Geneviève à Mlle Cloque, nous n'avions pas
passé la porte du couvent que la voilà qui se met à ouvrir un grand
carton à chapeau qu'elle tenait sur ses genoux, et à tirer de là-dedans
un corsage jaune et un chapeau! Avec elle, il faut toujours s'attendre à
des choses extraordinaires; mais, tu sais, on n'aurait pas tout de même
cru ça! La soeur qui était près de la portière, c'est-à-dire à l'autre
bout, et qui ne perdait pas Léopoldine des yeux, car il avait même été
question de l'envoyer toute seule à part, et c'est pour ne pas trop
l'humilier qu'on ne l'a pas fait--on a eu bien tort;--, où est-ce que
j'en étais? ah! eh bien! la soeur lui dit: «Mademoiselle, vous
regarderez dans votre carton à chapeau quand vous serez arrivée.
Jusque-là, tenez-vous comme tout le monde...» Si tu avais vu la figure
de Léopoldine! non, rien que d'y penser j'en tremble encore: «Je fais ce
qui me plaît!» dit-elle. La soeur converse, bien entendu, n'a pas grande
autorité, n'est-ce pas? elle lui dit: «Mademoiselle, je dirai à Mme de
Montgomery que vous avez été impolie!...»--«Vous direz à Mme de
Montgomery que je me f... d'elle et de sa boîte.» Oui, oui, c'est comme
ça qu'elle a parlé, croirais-tu? «Et puis, dit-elle, vous pouvez encore
lui _rapporter_, puisque c'est là votre joli métier, que je lui ai fait
un pied de nez, et que je lui ai tiré la langue; et à vous aussi, belle
dame!...» On a cru qu'elle devenait folle. La pauvre soeur était toute
rouge. Elle criait par la portière: «Arrêtez! arrêtez!» Mais,
figure-toi, nous entrions dans le faubourg de Saint-Symphorien; je fais
observer à la soeur: «Prenez garde, ma chère soeur, de donner lieu à un
scandale public, dans la rue; montée comme elle l'est, Léopoldine ne
saura plus se contenir.» Nous continuons à rouler. Mais voilà-t-il pas.
Léopoldine qui se met à ôter son corsage, en pleine rue! La soeur crie,
pleure, perd complètement la tête. C'était moi l'aînée, dans tout ça,
n'est-ce pas? Je dis à ces demoiselles: «Mesdemoiselles, détournez la
tête et baissez tous les stores! Nous demanderons pardon à Dieu de ce
qui s'est fait ici...» Alors, sans se tourmenter, tout comme si elle
avait été dans son alcôve, la malheureuse continue de se déshabiller et
elle prend dans son carton le corsage jaune que tu lui vois, et le
chapeau qu'elle a sur la tête... C'est encore heureux qu'elle n'ait pas
pu avoir une robe dans son carton?... Figure-toi qu'elle avait une
glace! Où la cachait-elle! C'est défendu, tu penses bien! Elle se
regarde, elle se bichonne, et puis, pan! elle jette à la figure de la
soeur son corsage d'uniforme: «Tenez! dit-elle, eh! là-bas, vous, la
dame du bout, voilà votre sale casaque! ça sent la vache; vous ne pensez
pas que je vais entrer dans le monde civilisé avec ça sur le dos!...
Vous voulez que je reste comme les autres? Alors pourquoi est-ce qu'on
ne me laisse pas avec les autres? Pourquoi est-ce qu'on me met à
l'écurie, et qu'on intercepte mes lettres, et qu'on m'empêche de crier à
mon père que je suis martyrisée dans votre jésuitière... Oui,
jésuitière! Vous n'êtes pas contentes? Eh bien, tenez: Vive la
République! entendez-vous, Vive la République!...» Il était temps que
nous arrivions!
Le même récit se répandait dans chaque groupe, et l'on voyait de tous
côtés, entre les omnibus, les voitures, les chevaux que l'on dételait ou
attelait, jusqu'au bord des cuisines où des marmitons en bonnet blanc
passaient affairés, des mamans, des papas, des soeurs ainées, tous
penchés et attentifs à une aventure assez grave pour absorber l'intérêt
du moment. Il n'y avait plus guère à cette heure que les deux
demoiselles Jouffroy, entre leurs caisses de lauriers, qui ignorassent
l'exploit dont l'héroïne au corsage jaune avait bien garde de se vanter.
Mlle Cloque fut saluée par plusieurs familles avec lesquelles elle
échangea quelques mots, mais Geneviève s'étonna de voir les parents de
ses bonnes amies du couvent et qui connaissaient sa tante de longue
date, lui adresser un maigre salut du haut de la tête, tout en prenant
des airs pincés.
--Tante, dit Geneviève, avant de nous en aller, il faut tout de même
dire bonjour à mesdemoiselles Jouffroy et à Léopoldine?
--Les demoiselles Jouffroy ne me disent plus bonjour, dit tristement
Mlle Cloque.
--Ah çà! tante, mais qu'est-ce qu'il y a donc? On tomba, à ce moment,
sur M. Houblon et ses filles. Ce fut, entre ces demoiselle, des
embrassements et des petits cris et des compliments à perte de souffle.
Les quatre filles de M. Houblon avaient été élevées à Marmoutier, et la
plus jeune, d'un an seulement en avance sur Geneviève, n'en était sortie
que l'année précédente. Prétexte à mille questions, au remuement de
nombreux souvenirs que dominait aujourd'hui le récit du scandale de
Léopoldine Archambault.
Les cinq jeunes filles, qui marchaient devant, entrèrent sans aucune
hésitation chez Roche, et il fallut répondre immédiatement aux
politesses de Mlle Zélie.
Mlle Zélie avait pris au contact d'une clientèle choisie les manières
d'une femme du monde. Elle avait la large bouche des bonnes personnes et
le regard d'une maîtresse de maison accueillante qui, avant la première
parole, semble vous dire: «vous voilà; je vous attendais.» Il ne
faudrait cependant pas croire que dans cette grande maison de la rue
Royale, régnât la petite intimité toute provinciale, la familiarité de
quartier d'un magasin Pigeonneau, par exemple. Il ne fût jamais venu à
l'idée de M. Houblon d'élever la voix chez Roche. Lui-même s'y fût jugé
ridicule. C'était déjà là une atmosphère de grande ville et le ton de la
passion y semblait déplacé.
Mlle Cloque fut grondée. Pourquoi ne la voyait-on plus? Mme la
comtesse de Grenaille venait tous les jours.
La pauvre tante de Geneviève fit ce qu'elle put pour maîtriser un
mouvement d'inquiétude et d'impatience au rappel d'une rencontre
possible avec les Grenaille qu'elle évitait. Depuis des semaines, elle
n'avait plus mis le pied rue Royale, et elle était d'ordinaire si peu
accoutumée à redouter de trouver la comtesse, lorsqu'elle venait
succomber ici à la gourmandise d'un baba, qu'elle n'y avait pas songé en
entrant.
--Je ne sors plus guère, mademoiselle Zélie; je me fais bien vieille,
voyez-vous...
Et l'oeil expert de Mlle Zélie voyait en effet qu'elle disait plus vrai
peut-être encore qu'elle ne croyait. Les traces des grands soucis de
Mlle Cloque s'accentuaient de jour en jour.
--Allons! allons! cette belle jeunesse-là va avoir vite fait de nous
ragaillardir!... Voyons, mesdemoiselles, faut-il que je vous serve? Tout
l'étalage est à vous... Ah! mille pardons!...
Mlle Zélie était appelée vers un autre groupe. Les cinq jeunes filles
se regardaient avant d'oser choisir dans leurs petits paniers plats
grillagés, un des gâteaux innombrables, frais, appétissants.
--Dépêche-toi, Geneviève, dit Mlle Cloque, je n'ai pas l'intention de
rester longtemps.
Geneviève étendait la main. Elle s'arrêta pour dire aux demoiselles
Houblon:
--La voilà!...
Elle montrait Léopoldine qui passait, semblant se disputer en dessous
avec ses deux tantes. Sans doute celles-ci avaient été averties de
l'épisode de l'omnibus par la soeur converse, et l'on essayait de vider
cet incident en famille, au lieu d'entrer comme tout le monde à la
pâtisserie.
Mais Léopoldine, s'avisant qu'on la regardait, fit volte-face, sans
consulter ses tantes qui furent obligées de la suivre, et elle apparut,
fière comme un paon, dans un des deux salons qui composaient la maison
Roche.
Très jolie, d'une beauté provocante, avec son teint mat et ses
magnifiques cheveux noirs, le nez bourbonnien un peu trop accentué
peut-être, mais une bouche exquise, une taille superbe pour ses dix-huit
ans, et une toilette, grâce au scandale de la voiture, qui éclaboussait
la modeste petite tenue réglementaire de Geneviève et les accoutrements
grotesques de Mlles Houblon. Elle vint, sans gêne aucune, tendre la
main à celles-ci qui se mirent assez gauchement à rougir pour elle et à
rester embarrassées, louchant sur leur soucoupe et sur leur papa, sans
savoir si elles devaient ou non répondre. Ce que voyant, Léopoldine,
sans plus se préoccuper, mangea avec un appétit féroce dû aux quinze
jours du régime de la soeur vachère.
Mlles Jouffroy, blêmes de dépit, entre leur nièce dont elles étaient
peu fières, et les deux principaux basiliciens vis-à-vis desquels elles
avaient eu l'humiliation d'avouer l'existence du «fonctionnaire de la
République», se drapaient dans une dignité artificielle, et pinçaient
les lèvres, croyant voir partout des provocations et jusque même dans
les amabilités de Mlle Zélie.
Les jeunes filles s'écartèrent peu à peu de Léopoldine qui, demeurée
seule, continua de manger face à la rue où des jeunes gens tournaient
longuement la tête, attirés par cette jolie fille à la bouche goulue et
éblouissante.
Tout à coup, Mlle Cloque, restée debout pour ne pas prolonger cette
station, demanda à M. Houblon une chaise et un verre d'eau.
--Qu'avez-vous? fit M. Houblon.
--Rien du tout, dit-elle; mais je me fatigue vite et il fait si
chaud!...
Elle avait vu entrer, dans le salon d'à-côté, M. et Mme de
Grenaille-Montcontour accompapagnés de Marie-Joseph et de leur jeune
belle-fille, la juive.
Et il fallait n'avoir pas l'air ému surtout devant Geneviève; et il
allait falloir affronter le contact et même les gracieusetés de ceux
qu'elle considérait comme les pires ennemis de toutes ses conceptions
morales, de la raison d'être de toute sa vie, de sa foi; et assister à
la rencontre des deux jeunes gens que sa conscience refusait d'unir,
mais qu'elle ne pouvait séparer brusquement en ce moment-ci sous peine
d'exposer la tendre et sensible Geneviève à donner lieu, malgré soi, à
un scandale plus grave aux yeux du monde que celui de Léopoldine: à
s'évanouir peut-être d'émotion, en face du sous-lieutenant.
Mlle Cloque pria Dieu de l'assister, et elle trouva la force de se
lever et de garder toute sa présence d'esprit lorsque la famille de
Grenaille pénétra dans la pièce. Elle les regarda s'approcher, les uns
derrière les autres, par la porte, entre les étagères de verre garnies
de bocaux de pralinés ou de boîtes de sucre d'orge en piles. C'était la
jeune juive qui venait d'abord, en toilette noire, un transparent sur
les bras nus, d'une beauté à faire retourner toutes les têtes sur son
passage. Le sous-lieutenant la suivait; puis venaient le comte et sa
femme aussi grande que lui.
Ce qui soutint Mlle Cloque dans l'attitude de réserve qu'elle
s'imposait, ce fut une indignation aussitôt éprouvée par elle à se
rendre compte de ce qu'elle appelait l'extraordinaire inconscience de
cette famille. Comment! C'étaient ces gens-là qui menaient toute
l'histoire de la Basilique; ils savaient que cette aventure passionnait
et révolutionnait la ville; ils étaient attaqués et traînés dans la boue
tous les jours par le parti adverse qui s'agitait sans cesse davantage;
ils se trouvaient en présence d'une sainte fille reconnue comme la tête
même de l'opposition, en face de M. Houblon, auteur de la protestation
d'hier,--et ils venaient, la main tendue, la figure souriante, poussant
devant eux leur fils qui ne demandait qu'à épouser, comme dans les
contes, «la fille de l'ennemi». Seulement, ici, c'était en pleine guerre
qu'on allait à la noce. C'était donc qu'ils n'attachaient aucune
importance à la guerre. Ne disait-on pas que, pour eux, la Basilique,
c'était une affaire qu'ils traitaient? Hors des heures de négociations,
ils n'y pensaient plus.
On entendait le petit bruit des cuillers contre les soucoupes, et le
babillage des jeunes filles. Subitement, tout s'interrompit.
Marie-Joseph s'inclinait profondément devant Mlle Cloque et se
retournait aussitôt vers Geneviève, en lui adressant de la tête et de
toute la souplesse de son corps le plus gentil des saluts. La jeune
fille rougit en lui donnant la main. Les quatre demoiselles Houblon se
reculaient, tandis que Léopoldine ouvrait des yeux émerveillés sur le
joli sous-lieutenant.
Le comte et la comtesse vinrent complimenter Geneviève de ses succès. On
se mêla et l'on dit des choses banales. On mit la réserve de Mlle
Cloque sur le compte de sa faiblesse, car elle était visiblement
troublée et ne parvenait point à dissimuler son malaise. Les conseils
lui furent prodigués; il n'était question que d'hygiène. Les Grenaille
excellaient dans les soins corporels. La comtesse nomma une méthode de
gymnastique suédoise. Dès le matin, au saut du lit, elle la pratiquait;
puis elle marchait un certain nombre d'heures; elle avait maigri de huit
livres. Elle mettait une telle ardeur à parler que sa voix couvrit
heureusement une phrase fâcheuse qu'adressait une des demoiselles
Houblon à la juive, en lui demandant si elle avait été élevée au
Sacré-Coeur.
Cet entretien tout physiologique sauvait la situation. On n'en était pas
redevable au seul hasard. Il répondait aux préoccupations dominantes et
aux habitudes familières des Grenaille-Montcontour. «Très bien, très
bien, mais la santé avant tout,» tel était le mot favori de la comtesse.
Mlle Cloque était retombée sur sa chaise, et elle avalait de temps en
temps une gorgée d'eau. Son chapeau, orné de dentelles noires, était
noué, sous le menton, par des brides de soie, au noeud bien fait. Sous
ses bandeaux de cheveux gris encore épais, ses yeux emplis d'anxiété
cherchaient un refuge illusoire au milieu d'une conversation qui lui
était étrangère. Elle n'avait jamais fait de gymnastique ni suédoise ni
autre, et la tournure toute morale de son esprit se refusait à
reconnaître l'importance de cette cure exclusivement matérielle. Elle
pensait qu'elle se porterait très bien si la religion était triomphante
et si sa nièce était heureuse.
--Est-ce que Mademoiselle a pris des leçons d'équitation? demanda la
comtesse.
C'était une chose à laquelle la vieille tante n'avait point songé.
--Comment! fit Mme de Grenaille, mais c'est indispensable!
--Pas pour faire une honnête femme, dit Mlle Cloque.
On trouva que Geneviève, qui tout à l'heure avait rougi assez vivement,
était pâlotte. Tout le monde la regarda, ce qui lui ramena le sang à la
figure.
--Elle est délicieuse, dit le comte. Quel est donc, ajouta-t-il, cette
jeune personne, au corsage jaune, qui goûte d'un si bon appétit?
Mlles Jouffroy qui étaient restées tapies au fond de la pièce, en
entendant ces mots s'agitèrent. La comtesse les reconnut et alla vers
elles, étonnée qu'elles ne fussent point mêlées au groupe de Mlle
Cloque et des Houblon. Ces demoiselles lui présentèrent avec
empressement Léopoldine. On appela le comte et le sous-lieutenant qui
s'inclinèrent, le papa extasié devant une si belle santé, le fils flatté
dans sa vanité de joli garçon, de l'attention que n'avait cessé de lui
accorder l'élégante jeune fille.
--Eh bien! s'écria la comtesse, du ton qu'elle avait pour commander de
seller son cheval, on voit que Mademoiselle ne sort pas de pension!
--Elle en sort, firent timidement les demoiselles Jouffroy.
Et leur conversation se perdit dans le bruit général. A cause de la
beauté de Léopoldine et de la juive, des messieurs étaient entrés et la
pâtisserie s'emplissait. Mlle Cloque profita de la circonstance pour se
lever et entraîner sa nièce. M. Houblon l'imita. Dans la mêlée, les
Grenaille ne les virent pas sortir.
Geneviève ne comprenait pas; elle crut que l'on passait seulement de
l'autre côté pour saluer quelqu'un. Sa tante la poussa dans la porte,
tout en jetant à Mlle Zélie le chiffre des gâteaux que l'on avait pris.
Ce ne fut qu'une fois dans la rue, que la jeune fille osa retourner la
tête, et elle vit, à travers les glaces, entre un Anglais tout blond et
un grand élève des Jésuites en redingote mal taillée, le sous-lieutenant
qui causait avec Léopoldine.
Alors, sans comprendre pourquoi elle avait lieu de s'attrister, elle se
sentit tout à coup le coeur gros, comme cela ne lui était jamais arrivé.
Elle fut sur le point d'interroger naïvement sa tante; mais quelque
chose encore d'inconnu lui fit avorter la question sur les lèvres. Elle
marchait avec les grandes demoiselles Houblon sur le large trottoir de
la rue Royale. Il lui sembla qu'elle ne voyait et n'entendait plus rien.
Elles étaient toutes, d'ailleurs, un peu timides et gauches dans la rue
et ne parlaient guère. Pour couper les silences, tantôt l'une, tantôt
l'autre de ses amies se retournait vers Geneviève et lui disait:
--Quelle chance, n'est-ce pas, d'être en vacances!
--Oui, répondait Geneviève.
M. Houblon reprenait près de sa vieille amie la question des suites
retentissantes qu'il prévoyait au manifeste anti-gouvernemental. On s'en
était ému dans les diocèses voisins, Dieu merci encore vierges du poison
républicain. A Poitiers, notamment, où l'évêque avait été l'ami et le
confident du comte de Chambord; à Angers, que gouvernait Mgr Freppel, un
mouvement se dessinait en faveur des catholiques tourangeaux et du grand
saint Martin. La pieuse agitation gagnerait Paris qui caressait alors,
lui aussi, le projet grandiose du Sacré-Coeur de Montmartre. S'il le
fallait on irait à Rome. Il était tout prêt à partir: il lançait un pied
et tout le corps en avant comme s'il exécutait déjà le premier pas de
cette noble mission.
--Hélas! soupirait Mlle Cloque, nos ennemis sont déjà bien avancés. On
ne rachètera pas les terrains vendus.
--Sauvons l'honneur! s'écriait M. Houblon en brandissant sa canne. Je
compte, dit-il, confidentiellement, frapper un grand coup à l'occasion
de la fête de Saint-Martin, au mois de novembre. Il nous faut 15.000
pèlerins autour du tombeau et une seule voix imposante s'échappant de
toutes ces poitrines pour flétrir les profanateurs!
--Dieu peut faire un miracle. Vous avez raison, mon ami, ne désespérons
jamais.
Ils avaient obliqué à droite par la rue de l'Ancienne Intendance qui
aboutissait à la rue Saint-Martin. On aperçut Mme Pigeonneau-Exelcis,
dans l'ombre de son magasin, qui adressait de discrets signes de la main
pour fêter le retour de Geneviève. Il fallut entrer. La librairie
semblait un peu désertée. Les ralliés au Chalet républicain
l'abandonnaient. D'un coin sombre se leva le marquis d'Aubrebie occupé à
palper des petites statuettes de saint Louis de Gonzague. Il avait
l'oeil pétillant comme lorsqu'il venait de dire une méchanceté ou de
lâcher quelque égrillardise enrubannée à la mode d'antan.
--Fi! le vilain coureur! dit Mlle Cloque.
--Hélas! ma bonne amie, je suis passé chez vous sans vous rencontrer;
vouliez-vous que je fisse ma partie avec Mlle Pelet?
--Vous l'avez donc vue?
--Je l'ai fait déjeuner.
--J'espère, au moins, que vous lui avez servi son paquet?
--Non, dit-il, je vins la voir, au dessert: elle était ivre.
--Comment! vous avez fait boire cette malheureuse! mais c'est ignoble!
--Ce qui est ignoble, c'est qu'elle ait perdu l'habitude de boire et de
manger. La seule vue de la table l'a grisée. Elle est si gourmande! Je
n'oserai jamais lui faire de chagrin.
--Oui, on sait qu'il suffit d'un défaut pour vous attendrir... Enfin!
Dieu vous pardonnera peut-être parce qu'il y a un peu de bonté en vous.
Mme Pigeonneau, montée sur un escabeau, venait d'atteindre des objets
soigneusement enveloppés et faisait de mystérieux gestes à Mlle Cloque:
«Venez donc voir! venez donc voir!...» Le marquis, tout en causant, ne
perdait pas une ligne de la taille de la jeune femme qu'il était
agréable de voir se tendre avec les bras levés, ou se courber soudain
sur la table, portant sur un seul coude, un petit doigt taquinant la
bouche.
Elle mouvait une demi-douzaine d'écrins tout frais déshabillés de leur
fine chemise de papier de soie. Le maroquin était vert sombre, noir,
chamois ou vieux rose.
--Qu'est-ce que c'est que ça? fit Mlle Cloque.
D'un mouvement du pouce, Mme Pigeonneau pesa sur les boutons de cuivre,
et de magnifiques missels de mariage apparurent dans leur lit capitonné.
--Ah! très bien! fit la pauvre tante de Geneviève; c'est très joli, en
effet, très joli... Nous avons bien peu de temps pour regarder vos
merveilles, madame Pigeonneau, nous avons seulement voulu vous dire
bonjour... Allons! fillettes...
Sur le pas de la porte, on se sépara de la famille Houblon. Le marquis
accompagna Mlle Cloque et sa nièce jusqu'à la rue de la Bourde.
Le savetier cognait à tour de bras sur le cuir. La folle agitait son
mouchoir blanc à la fenêtre de l'hôtel d'Aubrebie. Dans le temps d'un
clin d'oeil, Geneviève pensa au grand tumulte ordonné de la vie du
couvent, à la petite existence enclose derrière cette porte de la rue de
la Bourde, et à l'espoir chéri de l'avenir.