Ce n'était pas à Saint-Martin qu'il y avait ce soir-là bénédiction du
Saint Sacrement, mais à la chapelle du couvent de l'Adoration
perpétuelle. On s'y rendait par une petite rue située derrière les
halles et nommée rue Rapin, ou familièrement «la Mort aux Dévotes», à
cause des bronchites qu'y prenaient ces dames en hiver. Très étroite et
sinueuse, garantie du soleil par les vieux hôtels qui l'étreignaient,
elle recevait les courants glacés de quelques méchantes ruelles avant
d'aller aboutir à la rue Descartes, presqu'en face du droguiste dont le
sort était lié à celui du magasin Pigeonneau.
Mlle Cloque, parvenue au tournant de la rue Rapin, aperçut, en face de
la porte de la chapelle M. l'abbé Moisan chapelain de Saint-Martin, son
directeur de conscience, arrêté à causer avec le sous-lieutenant
Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour. La fatalité voulait qu'elle
tombât aujourd'hui sur quelque membre de cette famille. Dans le passage
où trois personnes de front se cognaient les coudes, il ne fallait pas
songer à éviter la rencontre.
Ces messieurs, d'ailleurs, vinrent vers elle aussitôt qu'ils l'eurent
reconnue, l'un son chapeau, l'autre son képi à la main.
Le sous-lieutenant de dragons était en petite tenue de cheval, éperonné
et botté. De sa cravache il se taquinait la cuisse; en parlant au
prêtre, il avait laissé tomber le monocle. Il était grand, bien fait,
élégant. Il avait une jolie figure avenante, le teint doré, la moustache
blonde déjà longue, ondulée au fer, très soignée, un nez dont on n'avait
rien à dire, les cheveux en brosse, coiffure alors à la mode, et des
yeux bleus un peu foncés, non d'un beau bleu à la vérité, mais qui vous
regardaient bien en face. Dès le premier abord, la personne la moins
prévenue avait la certitude que le jeune officier n'était pas
l'inventeur de la poudre, mais se sentait disposée à dire de lui: «un
brave garçon!»
Il parla tout de suite à Mlle Cloque, comme si de rien n'était. Il
s'informa de sa santé, de son entourage; il avait coutume de la taquiner
un peu cavalièrement à propos de son ennemi Loupaing; son intention
était d'amener le nom de Geneviève dont il attendait que la tante
parlât la première. L'abbé Moisan qui était rond en affaires, vint à son
aide, en faisant de petits yeux significatifs. Mlle Cloque répondit
d'une façon si brève et si sèche que les deux hommes furent étonnés. Le
chapelain se tenait, par apathie naturelle autant que par prudence, à
l'abri des querelles qui divisaient ses pénitentes, et il était clair
que Marie-Joseph, avec l'insouciance de sa jeunesse, n'attachait pas
d'importance à ces histoires.
Mlle Cloque qui ne voulait toutefois rien cacher et qui avait le parler
net, trouva que le moyen le plus prompt d'éclairer le jeune homme sur
les causes de sa présente réserve, était de le féliciter de la conduite
qu'il avait tenue «aux débuts des événements» et qui avait été en
opposition directe avec les agissements paternels.
--Aux débuts des événements? fit Marie-Joseph, semblant chercher dans sa
mémoire. Ah! parfaitement, mademoiselle, voilà comment c'est arrivé.
J'avais été prévenu qu'un certain X..., appartenant au _Journal du
Département_, en voulait à papa, et qu'il se vengerait prochainement.
Vous comprenez? Je n'attendais que le coup. Un soir, les camarades me
montrent le journal au café, en me disant: «Ça y est!»--«Bon! je finis
la partie et je vais giffler mon homme; qui est-ce qui vient avec moi?»
Deux de mes amis se nomment; l'un d'eux lit l'article et me prévient:
«Dis donc! c'est assez sale...»
--«Ça ne m'étonne pas de l'individu.» Je règle les consommations. On me
dit: «Mais, lis tout de même, au moins.» Je lis et ne comprends pas un
traître mot: «C'est de papa qu'on parle, là-dedans?...» Les uns
répondent: «Dame! puisque tu étais prévenu du coup!...» Les autres me
font: «C'est idiot.» Vous comprenez? Suffisait qu'il y eût un camarade
ayant dit oui pour que je lave ça à grande eau. Nous partons; je demande
l'auteur: on refuse de me le nommer. Je fiche ma main par la figure du
rédacteur en chef. Échange de cartes. Le lendemain: explications.
Journaliste affirme pas question papa; de son côté, papa furieux, menace
couper les vivres, et patati et patata! Moi, vous comprenez? me moquais
du reste: j'étais quitte vis-à-vis de l'honneur. Et voilà! dit-il, en se
cinglant la botte d'un coup de cravache.
--Quel enfant terrible! fit M. le chapelain, en croisant les deux mains.
Et dire qu'il ressemblait à un petit ange quand il a fait sa première
communion! Vous en souvenez-vous, mademoiselle? Je suis sûr que nous
avons oublié tous les excellents principes de notre Sainte Mère
l'Église: Notre-Seigneur a dit: «Si l'on vous frappe la joue gauche...
--Oui, oui, interrompit Mlle Cloque, mais voyez-vous, monsieur le
chapelain, on ne saurait trop recommander d'avoir avant tout les mains
nettes, par le triste temps où nous vivons. Sans doute il ne faut pas
aller contre les enseignements de la sainte Église, mais c'est une façon
d'honorer ses père et mère que de ne pas tolérer...
--Je m'en vais! je m'en vais! dit en souriant le bon abbé qui étendait
les deux mains comme pour éloigner le démon. Je ne veux pas entendre
davantage les paroles de mademoiselle--que l'on dit... hérétique!...
ajouta-t-il, la main sur la bouche, du côté du jeune homme, et en riant
franchement. Il faut que j'aille revêtir les vêtements sacerdotaux pour
remplacer M. l'aumônier qui a une attaque de goutte...
Il salua et disparut par la sombre petite porte de la chapelle.
--Et depuis lors, monsieur Marie-Joseph, vous n'avez plus relu les
journaux?
--Si fait! Je sais. On veut démolir papa, mais ça ne me regarde plus.
C'est des affaires de boutique... Que papa soit pour la grande église ou
pour la petite, m'en bats l'oeil, moi...
--Comment! mais, jeune homme! ce sont des choses qui ont cependant de
l'importance. Et, si M. le comte, accusé d'avoir fait volte-face au
parti de la Basilique, dans un but qui n'est pas tiré au clair, avait
soutenu résolument la Basilique--avec nombre d'honnêtes gens--il faisait
tomber du coup toute insinuation fâcheuse...
--Moi, vous savez, je ne connais pas bien ces machines-là. Chacun son
métier, n'est-ce pas? Papa fait comme il l'entend; d'ailleurs, m'a
défendu de mettre le nez dans ses affaires. Pour la volte-face, par
exemple, la vois pas. J'ai toujours entendu dire à papa que la
Basilique, c'était une ânerie. Qu'est-ce que vous voulez? C'est son
opinion à cet homme. Des goûts et des couleurs... N'est-ce pas?
mademoiselle, c'est pas ça qui nous empêchera d'aller notre petit
bonhomme de train?...
A propos! Maman a dû aller chez vous; l'avez-vous vue? Elle avait
quelque chose à vous dire...
Mlle Cloque était tout à coup suffoquée. Une telle insouciance des
choses qui lui boulversaient la vie, à elle, était-il possible qu'elle
l'entendît exprimer par la bouche de ce grand jeune homme franc et loyal
jusqu'à la brusquerie? Les causes de son tourment, de ses insomnies, de
sa haute tristesse, il en parlait le sourire aux lèvres! La grande idée
à laquelle elle était prête à sacrifier jusqu'au coeur de sa nièce, il
la traitait du bout de sa cravache! Et l'impeccabilité du nom paternel,
l'honneur, ce culte doublement héréditaire chez un officier et chez un
Grenaille-Montcontour, ne le réduisait-il pas, en somme, à une question
d'amour-propre vis-à-vis de ses camarades? Oh! certes, on est vite parti
en guerre: un soufflet, un coup d'épée, à la rigueur une goutte de sang,
et tout est dit, tout est «lavé à grande eau» selon l'expression même de
Marie-Joseph. Mais, la blessure intime et profonde qui assombrit une
âme noble, qui la fait se redresser pleine d'orgueil et de haine et
subordonner toutes choses à la pureté du rôle que l'on joue dans la vie;
est-ce qu'il y avait trace de cela sur la figure de ce garçon avide
avant tout de vivre et de jouir et qui débordait de santé et de bonheur?
--Je n'ai pas eu l'honneur de voir Mme la comtesse, dit froidement
Mlle Cloque.
Mais Marie-Joseph ne comprit pas. Il dit seulement, avec les mêmes yeux
pleins de sous-entendus très clairs qu'il avait eus en prononçant ces
mots pour la première fois:
--Elle aura beaucoup regretté. Elle avait des choses à vous dire...
Et il eut un sourire heureux. Il était tout content à l'idée d'un
mariage auquel il ne voyait pas d'inconvénient, lui. Évidemment la jeune
fille lui plaisait. Il ne tenait pas à une dot, du moment que papa avait
dit que «ça s'arrangerait très bien comme ça». Il n'avait quitté sa mère
que pendant les années de Saint-Cyr; les jeunes époux vivraient à la
maison paternelle; il y aurait deux enfants gâtés au lieu d'un. Il ne
voyait pas plus loin. Il trouverait même une économie à supprimer sa
«chambre en ville». Et il était pressé. En honnête garçon qu'il était,
peut-être évitait-il de nouer avec une maîtresse, dans la pensée qu'il
aurait bientôt une gentille petite femme à lui.
Mlle Cloque le quitta brusquement, sur son dernier mot, en lui faisant
un bref salut.
--Je vais être en retard à la bénédiction, dit-elle.
Et elle se confondit avec plusieurs dames qui pénétraient en même temps
qu'elle dans le couloir humide et sombre.
Mlle Cloque n'avait point ici de chaise particulière et tâchait
ordinairement de se placer au hasard de son arrivée, autant que possible
dans le voisinage de Mlles Jouffroy qui étaient là chez elles, ayant,
en qualité de pensionnaires du couvent, le droit d'entrer à toute heure,
par le couloir même des religieuses. Celles-ci ne paraissaient point au
rez-de-chaussée abandonné au public, hormis deux d'entre elles qui se
relevaient d'heure en heure devant le Saint Sacrement perpétuellement
exposé. Elles occupaient une tribune située très haut, au fond de la
nef, et se prolongeant à droite et à gauche en galerie étroite. Sur les
murs grossièrement blanchis à la chaux, on distinguait à peine, là-haut,
les deux longues théories de soeurs vêtues de flanelle blanche qui
venaient s'agenouiller silencieusement à la queue leu leu. Leurs chants
limpides et frais tombaient tout à coup comme une chute d'eau soudaine
sans qu'on les eût aperçues ou entendues venir.
La dévotion, passée à l'état de pratique favorite, tend à se réfugier
dans les plus petits sanctuaires, comme l'avait naïvement exprimé
Mariette en faisant observer à sa maîtresse qu'elle ne mettait jamais le
pied dans «ses cathédrales». Sans doute Mlle Cloque obéissait depuis
longtemps à cette loi en fréquentant plus assidûment Saint-Martin et la
chapelle de l'Adoration que l'église de Notre-Dame-la-Riche, sa
paroisse. Et il est probable que si le ciel eût permis qu'elle vît
réalisé son voeu de reconstruction de la grande Basilique, elle n'eût
jamais trouvé sous ces immenses voûtes le doux frisson d'intimité divine
que lui procurait l'exiguïté même de ces murs familiers. Mais, ce que
Mlle Cloque ne s'avouait pas non plus à elle-même, c'était que son
assiduité à la chapelle de l'Adoration redoublait, depuis quelque temps,
et que la cause en était qu'elle boudait Saint-Martin.
Elle boudait du moins le Frère bleu qui tenait à Saint-Martin une place
considérable. Depuis qu'il était avéré que le préposé à la petite
boutique d'objets de piété jouait un rôle militant dans la propagation
de l'idée du Chalet républicain, il répugnait aux ferventes
basiliciennes de passer en face du guichet de leur redoutable
adversaire. Et, peu à peu, sans se donner le mot, sans même peut-être y
prendre garde, sous les mille prétextes ingénieux que l'on se donne à
soi-même pour agir, elles émigraient vers la petite chapelle voisine.
Cela avait commencé par la messe de neuf heures du dimanche, où l'on ne
voulait plus, bien entendu, se retrouver en face de M. Janvier; et cela
gagnait les offices de la semaine.
C'était de la petite chapelle de l'Adoration qu'était partie la grande
protestation, signée de plusieurs centaines de noms et portée à
l'archevêché, il y avait de cela deux jours, par M. Houblon.
Mlle Cloque remarqua aussitôt que les demoiselles Jouffroy n'étaient
pas là. Elle s'agenouilla à côté de leurs prie-Dieu, et, à chaque
instant, elle tournait la tête du côté de la porte du couloir, afin de
voir si elles n'arrivaient point. Les deux soeurs, impressionnables et
versatiles, étaient devenues un sujet d'incessant tourment pour Mlle
Cloque. Elle les aimait malgré leurs travers, malgré leur
susceptibilité, leur jalousie, leur caractère pointu. Elle leur
pardonnait tout. Et ces deux malheureuses girouettes tournaient à tous
les vents. On les avait ramenées au parti de la Basilique et elles
avaient signé la protestation. Le soir même elles prenaient une voiture,
affolées, aux cent coups, et couraient après la fameuse liste qui
faisait le tour de la ville; elles ne voulaient plus signer; elles
voulaient qu'on effaçât leurs deux noms. Mlle Cloque ne parvenait pas à
les persuader que c'était impossible. Elle les menait chez M. Houblon
qui, après un discours de sept quarts d'heure, les rendait à leur amie
et à la Basilique, aplaties, écrasées, sans plus aucune idée, sans plus
aucune volonté: «des chiffons sortis de l'eau», avait-il dit lui-même,
en se flattant de sa victoire.
Pour n'être point à la bénédiction, où donc étaient-elles encore? Il
fallait les surveiller comme des enfants!
Par contre, il y avait là Mme Bézu, Mme Pigeonneau, les quatre filles
de M. Houblon, Mme Chevillé, et toutes ces dames de l'Ouvroir qui
avaient fidèlement suivi leur présidente dans sa révolte contre les
compromissions et la République. La chapelle était comble. Le pauvre
père Léonard, de l'ordre de Picpus, l'aumônier du couvent, s'était fait
apporter sur une chaise, dans le choeur, et, en proie à son attaque de
goutte, il grelottait, malgré la grande chaleur.
Mlle Cloque ayant compris que ces demoiselles ne viendraient pas, avait
appliqué les deux mains sur ses yeux, et, à genoux devant le brillant
ostensoir, elle se réfugiait en Dieu.
Sa foi et son amour étaient sans bornes. Elle eût fait une martyre. Et
ces instants d'anéantissement devant le Maître bien-aimé étaient, par
l'intensité de l'ivresse, une ample compensation à ses misères. Elle
n'apportait aucune jactance dans sa piété; ce n'était pas pour se
montrer, pour entretenir sa renommée de vertu qu'elle venait là. Elle
venait là comme à la source même de toute beauté, de toute pureté, de
tous désirs sublimes. Elle savait que l'être parfait était là, à
quelques mètres d'elle. Ses yeux pouvaient se porter sur l'apparence
même de l'incessant miracle. Et il lui arrivait de les sentir se
mouiller d'admiration et d'étonnement, à cause d'une si grande chose, si
proche d'elle. Même dans les moments de ses pires détresses, quand elle
venait tomber là pour prendre le ciel à témoin de sa douleur, si elle se
rendait compte de la présence de Dieu, elle demeurait bouleversée et ne
savait que dire: «Mon Dieu, je vous remercie!»
Il y avait à l'harmonium invisible, là-haut dans la tribune, une soeur
d'un très beau talent et dont la voix était délicieuse. M. Houblon
disait d'elle: «C'est une sainte Cécile.» Et en effet, il est rare
qu'une voix humaine vous communique une impression religieuse aussi vive
que le faisait l'organe de cette blanche recluse. La divine passion qui
l'animait et la candeur du sentiment d'amour qu'elle répandait dans
cette petite nef communiquaient aux pieuses filles réunies là un
avant-goût du ciel. Un jour, la soeur s'était interrompue de chanter, au
beau milieu d'une bénédiction. Elle était tombée évanouie, au bas de
l'harmonium. On avait mis vingt minutes à la ranimer. Elle avait dit, en
se réveillant, qu'elle avait vu les anges. On n'en était pas étonné; on
s'attendait à ce qu'elle fût quelque jour ravie en Dieu.
Le doux ébranlement de ce miracle possible donnait une solennité
particulière aux cérémonies de la chapelle de l'Adoration. Ah! comme on
était bien là pour oublier les misères de la vie! «Comment, disait Mlle
Cloque, ceux qui sortent d'aussi près de Dieu, peuvent-ils encore être
méchants?»
A un tintement de cloche qui vint de l'intérieur du couvent, les deux
soeurs adoratrices, qui portaient un long manteau d'écarlate sur leur
robe blanche, se relevèrent du pied de l'autel où elles étaient
prosternées depuis une heure, et firent, d'un même mouvement, une longue
et profonde génuflexion. Deux autres soeurs toutes pareilles entrèrent
et vinrent les relever de leur garde d'honneur.
M. l'abbé Moisan se leva et entama de sa bonne voix grasse le _Tantum
ergo_ dont une toute petite flûte, en haut, indiquait les premières
notes. A quoi l'harmonium trémolant et ronflant répondit d'un vaste
éclat sonore, toutes les soeurs, ainsi que le public, chantant à
l'unisson. Les nuages troublants de l'encens s'élevaient des cassolettes
balancées par deux petits enfants de choeur qui se faisaient des signes
des yeux et pouffaient, à cause du Père Léonard qui avait des grimaces
de douleur. Quand le moment de la bénédiction fut venu, le malheureux
goutteux fit signe au sacristain qu'il voulait se mettre à genoux. On
vit les gros bottons dans lesquels ses pieds malades étaient
emprisonnés, et l'un des deux gamins laissa éclater son rire pareil au
bruit d'un petit jet de vapeur. Le sacristain le giffla et eut à peine
le temps d'agiter la quadruple sonnette au tintement prolongé; M. Moisan
faisait décrire à la sainte hostie un grand signe de croix au-dessus des
têtes courbées des fidèles, et l'on entendait les gémissements étouffés
du Père Léonard à genoux.
Une sonnerie plus longue que la première relevait les têtes. Mais Mlle
Cloque demeurait alors souvent plongée dans une sorte de langueur
bienheureuse où se baignait sa pensée, où s'épanchait son coeur, où,
l'espace de quelques minutes d'illusion, elle touchait ses chimères.
Les cierges étaient éteints; il n'y avait plus que de rares personnes
dans la chapelle, et on n'entendait plus que le murmure charmant des
religieuses continuant à prier dans les tribunes, quand Mlle Cloque se
reprit à la vie. Elle reconnut Mme Pigeonneau-Exelcis qui avait eu la
gracieuseté de venir se mettre à côté d'elle, afin de la prendre à la
sortie. On échangea un signe des yeux:
--Comme c'est aimable à vous!
--Est-ce que vous venez?
--Mais certainement.
Et, dès qu'elles furent dans le corridor sombre allant à la rue Rapin:
--Vous ne savez pas ce qu'a fait Mme Bézu? dit Mme Pigeonneau, d'un
ton fiévreux et indigné. Figurez-vous qu'elle vient de me flibuster la
clientèle des Dames Delignac, un pensionnat qui nous valait plusieurs
mille francs d'affaires! Oh! j'ai reçu mon congé tantôt: un avis d'après
lequel on se fournira désormais uniquement chez l'éditeur Mame... C'est
assez clair.
--Mais, ma bonne, voyons! Qui est-ce qui vous dit que c'est Mme
Bézu?...
--- Qui est-ce qui me le dit? Vous étiez là l'autre matin, Mademoiselle,
quand elle a appris que nous faisions quelques petits travaux pour le
Lycée? Vous vous rappelez comme elle m'a secouée. Je me suis dit: «Mme
Bézu n'est pas femme à s'en tenir à une observation. Par où va-t-elle me
procurer du désagrément? Tiens! elle a sa demoiselle chez les Dames
Delignac; eh bien! ma fille, il va t'arriver une surprise de ce
côté-là.» Voilà la surprise. Et que je vous prévienne, mademoiselle
Cloque, elle a juré de vous supplanter à l'Ouvroir!...
--Quant à cela, si Mme Bézu est en mesure d'y accomplir plus de bien
que moi, je n'y vois pas d'inconvénient. C'est un honneur que je n'ai
pas ambitionné et j'ignorais jusqu'à présent qu'il s'obtînt par
l'intrigue. Mais, madame Pigeonneau, je suis bien attristée de ce que
vous me dites! Je le regrette d'autant plus que Mme Bézu est demeurée
des plus fidèlement dévouées au saint parti de la Basilique... Peu
m'importent les attaques personnelles, voyez-vous bien, du moment que
l'on est d'accord sur les principes...
--Ne vous fiez pas à cela, mademoiselle Cloque! Mme Bézu vous lâchera
quand elle le croira de son intérêt.
--Mon Dieu! qu'est-ce que vous me dites là? Ces dames avaient tourné
dans la rue Descartes, et, frôlant les murs du couvent, elles passaient
en face de la chapelle de Saint-Martin. Mlle Cloque saisit le bras de
Mme Pigeonneau-Exelcis:
--Qu'est-ce que je vois? dit-elle. Ah ça! est-ce que j'ai de bons yeux?
Voilà Mlles Jouffroy qui sont au guichet du Frère Gédéon!...
--Ah! s'écria Mme Pigeonneau, si vous voulez être édifiée du côté du
Frère Gédéon, sachez qu'il nous fait depuis quelques jours une
concurrence ouverte: nous n'avons pas un objet au magasin qui ne soit
aujourd'hui dans sa boutique!... Oui, Mademoiselle, vous n'avez qu'à y
aller voir. Il a toute la série des paroissiens, des Imitations, des
Journées du Chrétien, des livres de première communion!... J'y ai envoyé
hier quelqu'un, en cachette, demander un tome d'Henri Lasserre et les
lettres d'Ozanam: on me les a apportés immédiatement! Vous verrez qu'il
vendra des romans!...
--Oh!... madame Pigeonneau!
Une voix bien connue les appela, à une dizaine de pas en arrière:
--Ne courez donc pas si fort, mesdames!...
C'était M. Houblon qui avait été prendre ses quatre filles à la chapelle
de l'Adoration. Ces demoiselles, de dix-huit à vingt-trois ans, toutes
habillées de même et sans goût, grandes et plates et presque laides,
tenaient la largeur du trottoir, et leur papa marchait sur la chaussée,
la redingote toujours boutonnée, le petit chapeau de feutre mou relevé
négligeamment sur son front brûlant.
Mlle Cloque et la femme du libraire se retournèrent d'un même mouvement
et s'arrêtèrent. Mais la voix de M. Houblon était parvenue jusqu'à
Mlles Jouffroy qui, l'oeil appliqué au guichet, n'avaient pas aperçu
jusque-là ces dames. On se regarda de part et d'autre. Les deux soeurs
étaient prises.
On les vit aussitôt s'agiter dans cette petite entrée de la chapelle qui
était constamment grande ouverte sur la rue. Leur teint jaune, leurs
coques grises, les rubans violets de leurs chapeaux, vire-voletèrent
comme deux papillons levés soudain d'une même fleur. Que faire? Mon
Dieu! que faire? Elles ne savaient plus où donner de la tête. Comment
expliquer aux deux terribles enquêteurs Mlle Cloque et M. Houblon, leur
nouvelle visite au Frère bleu? Elles prirent rapidement congé de
celui-ci et foncèrent contre le danger comme deux bêtes affolées:
--Nous ne faisions que passer...
--Nous venions justement de chez vous, madame Pigeonneau...
--Nous avions absolument besoin d'un petit, renseignement...
Heureusement le groupe était assez nombreux, parla présence de Mlles
Houblon, et leur désarroi se trouva noyé dans les nouvelles de la santé
et des travaux des quatre jeunes filles:
--Comme elles ont bonne mine!
--Et la chaleur ne vous incommode pas?
--Toujours musicienne?... A la bonne heure.
--Dieu me pardonne! je crois qu'elles ont encore grandi!
--Mauvaise herbe croît toujours! dit le papa.
--Oh!
--Oh!
--Oh!
--Geneviève? Mais elle sort après-demain, jeudi.
--Léopoldine aussi, ajoutèrent immédiatement Mlles Jouffroy.
--Et on vous les amène toujours au _Faisan_? n'est-ce pas, Mademoiselle?
C'est vraiment bien commode...
--Certainement. L'omnibus du Sacré-Coeur sera à l'Hôtel du Faisan à
quatre heures moins le quart.
Les jeunes filles battaient des mains. Ne pourrait-on pas aller
embrasser Geneviève à la descente de l'omnibus?
--Et aussi Léopoldine? ajouta l'aînée des demoiselles Houblon qui avait
l'âge de savoir vivre.
--Mais oui! mais oui!
--Ah! quel bonheur!
Ce fut comme l'annonce d'un voyage d'agrément.
--Sont-elles gaies!
--Quelles charmantes fillettes!
--Ah! que c'est joli, la jeunesse!
--Dieu bénit les nombreuses familles.
--Hélas! soupira M. Houblon,--avec un à-propos digne d'un homme
éloquent,--comme les rois, qu'il bénit et qu'il découronne!...
Il faisait allusion à la perte de sa femme, morte depuis plusieurs
années, et qu'il s'obstinait à regretter malgré qu'elle l'eût à
demi-ruiné, rendu ridicule et beaucoup ennuyé.
Chacun eut une figure grave et les jeunes filles se turent.
Mais les demoiselles Jouffroy qui avaient absorbé au guichet l'influence
du Frère Gédéon, en manifestaient l'insurmontable oppression. Elles se
regardaient, à qui parlerait la première. Enfin, Hortense, la cadette,
leva tout à coup des yeux de suppliciée sur M. Houblon:
--Ah! monsieur Houblon, dit-elle, Dieu seul est juge de ce que vous nous
avez fait faire... Mais nous craignons, hélas, d'être bientôt les
victimes de notre bonne volonté. Cette malheureuse liste...
--Cette malheureuse liste? s'écria M. Houblon en se redressant de toute
sa taille, et déjà prêt, s'il le fallait, à parler sept quarts d'heure
de suite, comme la dernière fois.
En le voyant bondir, si résolu, les deux soeurs furent prises d'un
tremblement. Au fond elles ne demandaient pas mieux que d'être encore
une fois converties par lui, d'être persuadées qu'elles avaient bien
fait de signer.
--Mais, dit Hortense, il paraît que la liste a été copiée à la
préfecture, et les infortunés qui ont des parents fonctionnaires...
--Ah! ceux-là, par exemple, fit M. Houblon, en se frottant les mains,
ils sont fricassés!
La terreur envahit le visage de Mlles Jouffroy. Elles agitaient les
mains, roulaient des yeux, dodelinaient de la tête; elles bégayèrent.
--Eh quoi? fit Mlle Cloque, n'êtes-vous pas complètement indépendantes,
et libres de vos actes?
--Si, si, dirent-elles; mais... mais il y a... il y a le père de
Léopoldine, notre pauvre frère...
--Monsieur votre frère? Mais vous ne nous avez jamais donné à penser
qu'il fût fonctionnaire! Un homme qui met sa fille au Sacré-Coeur?
--Précisément! c'est précisément à cause de cela que nous n'en parlions
pas, d'abord pour éviter des tracasseries à la chère enfant, ensuite
pour ménager la situation du père, vous comprenez? On a besoin de faire
vivre sa petite famille, et si l'on savait qu'un receveur particulier...
--Où ça, est-il receveur?
--A Grenoble.
--C'est loin.
--Mais! que ne disiez-vous que vous aviez les mains liées? dit M.
Houblon.
--Alors, vous croyez réellement que notre signature peut
compromettre?...
--Tout est possible, par le temps qui court! s'écria l'auteur du fier
manifeste signé par trois cents fidèles. La franc-maçonnerie est
affamée, c'est une hydre aux cents bouches _quaerens quem devoret_!
Et il faisait des yeux effrayants, très sérieusement convaincu,
d'ailleurs, que le texte rédigé par lui était propre à allumer
l'incendie aux quatre coins du globe.
--Eh bien! dit l'aînée des demoiselles Jouffroy, en se mettant à
trépigner comme une enfant colère, ce que vous avez fait là, Monsieur,
est infâme. Je vous le dis à la face, et devant tous! Vous êtes un grand
coupable! Jeter ainsi des familles sur la paille!...
--Voyons! mon amie, voyons! fit Mlle Cloque en s'efforçant d'adoucir le
conflit, car elle sentait par les regards des deux soeurs qu'elles lui
donnaient à partager la responsabilité de la mésaventure.
--Ma chère, dit Hortense, sur un ton aigre, je ne vous conseille pas de
parler: vous avez assez mis la main à la pâte dans ces affaires, pour ne
pas vous montrer outrecuidante quand on vous ouvre les yeux sur les
précipices...
--Mais il n'y a pas de précipices! vous ne savez rien encore, ayez donc
la patience d'attendre un peu avant de compromettre la sainte cause...
Il n'y a point de grande chose accomplie sans quelques sacrifices...
Mme Pigeonneau s'agitait parce qu'elle avait hâte de rentrer au
magasin, et elle n'osait se retirer au milieu de la bagarre.
--Voyons! Mesdemoiselles, glissait-elle de temps en temps, il doit y
avoir malentendu...
Les quatre jeunes filles pâlissaient et se tenaient rangées derrière
leur père qu'elles tiraient à tour de rôle par la manche ou par les
basques de sa redingote en lui soufflant:
--Allons-nous-en! Allons-nous-en!
M. Houblon se trouvait dans un cruel embarras. Son désir était de se
mettre à parler et de convertir; mais, dans le cas présent, il se
heurtait au caractère éminemment dangereux de son manifeste: il ne
pouvait soutenir qu'il était anodin.
On était arrivé au coin de la rue Saint-Martin, vis-à-vis le grand
magasin de blanc mis à l'index par les Basiliciens, et les commis, de
l'intérieur, se montraient en souriant, entre des mouchoirs de batiste
et des cravates de soirée, ce combat de catholiques.
--Le Frère Gédéon ne nous a pas trompées!... s'écriaient les demoiselles
Jouffroy.
Au nom du Frère Gédéon, Mme Pigeonneau commit l'imprudence de se mêler
à la lutte:
--Le Frère Gédéon, dit-elle, ferait bien de s'occuper de ce qui le
regarde... On ne fait pas de commerce dans une église.
--Oh! vous, ma petite, dit Hortense, prenez: garde qu'il ne vous en
cuise de faire de la politique dans votre magasin!
--Mais, mesdemoiselles..
--Il n'y a pas de «mais, mesdemoiselles» et puisque vous parlez du Frère
Gédéon, nous vous ferons observer que si vous étiez aussi souvent à
votre boutique qu'il se trouve à la sienne, lui, peut-être ne
déserterait-on pas la vôtre pour aller chez lui... Chacun à sa place, en
ce bas-monde, ma petite, on ne vous l'envoie pas dire!...
Mlle Cloque aperçut les employés du libre-penseur qui s'amusaient
beaucoup derrière le linge blanc:
--Mesdames, dit-elle, je vous en supplie, ne nous donnons pas en
spectacle!...
Mais les demoiselles Jouffroy étaient montées, ne voyaient et
n'entendaient plus rien; elles croyaient tout perdu du moment que M.
Houblon ne se défendait pas, et elles parlaient à tort et à travers,
vidant d'un coup toutes leurs petites rancunes secrètes, et essayant de
compenser leur faiblesse de caractère par l'avidité de leurs propos.
Mlle Cloque fit signe, d'un geste impérieux:
--Séparons-nous!
Chacun tira immédiatement de son côté. Les deux soeurs se trouvèrent
isolées et parlant dans le désert. Ce fut le Frère Gédéon qui dut
essuyer la queue de la tempête. Mais, cette fois-ci, c'était lui qui les
tenait.