--Mademoiselle, il y a encore Loupaing qui regarde par ici!... je vois
son oeil sur la fenêtre.
--Eh bien! ma pauvre Mariette, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?
Fermez-la, votre fenêtre!
Mlle Cloque se souleva dans son fauteuil en abaissant ses lunettes, et
elle risqua un regard à travers le rideau de vitrage du côté de la
maison du propriétaire. Elle aperçut en effet le plombier borgne dont
l'oeil incertain semblait sans cesse fixé sur elle.
Loupaing ne sortait plus, depuis sa candidature, afin qu'on ne l'accusât
pas de courir les mauvais lieux et de rouler sous les tables des débits
de vin. Il avait remplacé sa mère à la fenêtre et ne quittait son poste
d'observation que pour faire à sa femme des scènes qui mettaient la
maison et le voisinage sens dessus dessous.
Mlle Cloque rentrait de la messe du matin, et, après une de ces
affreuses discussions chez le libraire qui s'accentuaient de jour en
jour, elle avait justement appris, de sa marchande de fruits, en
traversant les halles, que Loupaing ne cachait pas sa joie des ennuis de
sa locataire. Il s'était vanté qu'aussitôt membre du conseil municipal
il ferait gratter ou effacer toutes les croix qui offusquaient dans la
rue l'oeil du libre penseur, et interdire l'usage des cloches. En
parlant de la vieille fille à qui il avait voué une haine de brute, il
avait dit: «Je vas me payer quelque chose de rupin, ça sera de la voir
crever de dépit sous mes yeux.» «Sous mes yeux! répétait la marchande de
la halle, c'est qu'il ne sait seulement pas compter, car il n'en a
qu'un, le vilain monstre!...» Le bon mot avait couru tout le long de
l'étal des fruits. Mlle Cloque était seule à ne l'avoir pas trouvé
drôle.
--Allons, Mariette, dépêchez-vous de finir la chambre, c'est le jour de
vos pauvres; ils vont arriver avant le déjeuner.
--J'y vais, mademoiselle, j'y vais. Mais vous ne m'enlèverez pas de la
caboche que c'est cette canaille-là qui vous jette un mauvais sort avec
son oeil... Lui et puis votre marquis, mademoiselle en pensera ce
qu'elle voudra, mais en voilà assez pour nous faire damner, le temps de
notre éternité.
--Mariette, vous n'avez pas assez de confiance dans le bon Dieu; il est
plus fort que tous les méchants.
Les journaux de la semaine étaient en pile devant elle sur une commode
contenant des papiers, des souvenirs, les reliques sentimentales de sa
vie. Au mur, des photographies, des daguerréotypes, des images pieuses,
une lithographie de Chateaubriand, un portrait du comte de Chambord.
Malgré elle, elle reprit un journal de ces derniers jours, avec cet
acharnement que l'on a à relire vingt fois un paragraphe contenant la
preuve rigoureuse d'une vérité qui vous anéantit.
La semaine n'avait été qu'un orage aux formidables éclats. Les journaux
s'injuriaient; les journalistes se battaient à coups de plume et à coups
d'épée. Tous les républicains soutenaient le projet de la petite église,
et les conservateurs étaient divisés: la _Semaine Religieuse_ ayant pris
le parti de l'Archevêché ainsi qu'un journal bonapartiste qui avait osé
imprimer, sous l'image du petit chapeau de Napoléon, que les monuments
grandioses étaient antipopulaires. Le _Journal du département_, avec
quelques feuilles de choux sans importance, avait assumé tout le poids
de l'opposition aux pouvoirs civils et religieux.
En quelque endroit que l'on allât, on n'osait plus lever les yeux à
cause du sentiment pénible qu'il y a à rencontrer dans un ami de la
veille un adversaire armé jusqu'aux dents. Il n'était plus question que
de la Basilique ou du Chalet républicain.
Mlle Cloque comptait déjà plus de dix familles qui ne la voyaient plus.
Du côté des fournisseurs, elle avait elle-même brisé non seulement avec
le grand magasin de blanc du franc-maçon Rocher, mais avec son
charcutier et son marchand de comestibles qui avaient commis
l'imprudence d'avouer leur sympathie au projet de l'église moyenne. Par
contre, la petite épicerie Duvignaud située fort loin et affichant les
principes les plus ultramontains, était en train de s'attirer la
clientèle de tous les partisans de la Basilique.
Mlle Cloque avait retourné son fauteuil pour ne pas voir Loupaing. Elle
s'agitait, réfléchissait, implorait Dieu. Ses lunettes étaient relevées
sur son front; ses deux mains étaient jointes, les doigts croisés, sauf
les deux index tout droit tendus, appliqués en forme de compas, et dont
elle se fourrageait les lèvres en gardant des yeux fixes.
--Eh bien! criait Mariette dans l'escalier, faudra donc que je vous
appelle aujourd'hui pour déjeuner?
--J'y vais, ma fille, j'y vais. Est-ce que vos pauvres sont venus?
--Il n'y a que la Pelet qui est encore en retard, je lui ai pourtant
dit, la dernière fois, «Mademoiselle Pelet, si vous ne venez pas en
même temps que les autres il n'y aura plus rien pour vous...»
Mlle Cloque n'était pas à table depuis cinq minutes, que la cuisine
retentissait des gémissements ordinaires à la Pelet. Si on n'eût été au
courant de ses manières, on eût juré que la malheureuse venait de se
faire écraser.
--Mariette! dit mademoiselle Cloque, après avoir frappé sur son verre
pour bien montrer qu'elle était à table, donnez-lui tout de suite, et
qu'elle s'en aille; a-t-on idée de crier comme cela! Et puis, je ne veux
pas qu'elle entre sans sonner. Avez vous remarqué que depuis qu'elle ne
vient plus avec les autres, elle arrive par la rue de l'Arsenal? Elle
sait pourtant bien que je n'aime pas qu'on passe par chez Loupaing...
--Mademoiselle, c'est qu'elle dit qu'elle ne peut plus manger, rapport à
ses entrailles...
--Ses entrailles?... Eh bien! donnez-lui de quoi acheter quelque chose
pour se soigner.
--Ah! pardi, Mademoiselle, si vous voulez vous en débarrasser, vous
ferez aussi bien de venir vous-même, parce que, telle qu'elle est
aujourd'hui, moi, je n'en viendrai pas à bout...
--Allons! qu'est-ce que c'est encore que cela?
Mlle Cloque se leva et entre-bâilla la porte de la cuisine; elle tendit
une pièce de monnaie:
--Tenez mademoiselle Pelet, prenez donc cela, et laissez-nous, parce
que nous n'avons pas le temps de causer aujourd'hui.
La pauvresse était installée sur une chaise; elle se leva en poussant
des plaintes déchirantes:
--Eh! là, là, mon Dieu! là, là, mon Dieu! que la bonne Sainte Vierge
vous protège! Faut-il! faut-il! mon bon Jésus, endurer tant de mal sur
la terre!
--Où est-ce donc que ça vous fait mal?
--Eh! là, là! pardi, je n'en sais quasiment rien: on est si malheureux!
--Vous ne pouvez donc pas venir avec les autres? Je vous préviens que
c'est la dernière fois que je vous reçois à part...
--Heu! heu! faut-il! faut-il! J'ai encore eu bien du mal à arriver,
rapport à mon garçon que j'ai été voir là-bas, là-bas, à Saint-Avertin,
où ils l'ont mis, le pauvre chérubin...
--«Où ils l'ont mis?... le pauvre chérubin?» Mais, est-ce qu'il n'est
pas content de la place qu'on lui a obtenue dans les tramways? Vous
devriez pourtant vous estimer heureuse, mademoiselle Pelet; vous savez
combien j'ai eu à batailler avec ces dames de l'Ouvroir qui ne
s'occupent pas ordinairement des filles-mères, et qui n'aiment pas
beaucoup solliciter quelque chose des autorités?
--Eh! là, sans doute que ce n'est pas une mauvaise place; mais tout
n'est pas rose, non, tout n'est pas rose, surtout quand on a femme et
enfant.
--Oui, enfin, je vois que ça ne va pas si mal. Pour ce qui est du petit,
est-ce qu'on n'a pas fait remettre pour lui tout un paquet avec des
effets?
--Si bien, mademoiselle, tout un trousseau quasiment: des affaires si
belles, pardi, qu'on n'ose seulement point les mettre... Heu là, là! Mon
bon Dieu de misère, est-il possible aussi d'être si vieille quand on n'a
que ses bras et ses jambes?... Car pour le reste, autant ne point en
parler. Voyez-vous, mademoiselle, c'est les entrailles qui ont toujours
été chétives... Le pain, c'est comme si je le jetais dans le ruisseau et
que j'irais le voir passer à l'autre bout de la rue; mademoiselle, sauf
votre respect, c'est l'image exacte.
--Mariette, avez-vous encore un peu de bouillon? Faites-le lui donc
chauffer.
La vieille poussa des gémissements inarticulés en hochant la tête.
--Eh bien quoi? Ça ne vous va pas, le bouillon?
--Heu! heu! Si fait, mademoiselle, si fait; c'est ces messieurs qui
racontent aujour-d'aujourd'hui, que le bouillon c'est comme qui dirait
de l'eau à la rivière. Ce qu'il me faudrait, c'est du chocolat, je le
sais bien; mais il y a Mame Loupaing, la mère, qui m'a arrêtée par le
bras tout à l'heure histoire de me dire que tout ce que j'aurais à lui
demander, fallait pas me gêner, parce que son fils va être dans les
honneurs. C'est joli à son âge, et vu qu'il n'est qu'un simple
travailleur. Elle m'en a donné deux petites tablettes; je ne mourrai
toujours pas de faim d'ici après-demain; car pour ce que j'en mange,
c'est pas une souris qui s'en contenterait... Il y a encore du bon
monde...
--Ah! vous allez chez Loupaing, à présent? Est-ce que vous lui parlez
aussi du bon Dieu et de la Sainte Vierge?
--Eh! là! ma pauvre demoiselle, on va chez l'un comme chez l'autre.
C'est-il pas le plus généreux que le bon Dieu bénit, sans se préoccuper
s'il pense noir ou bien blanc? Voilà qu'ils disent à cette heure qu'on
ne peut pas avoir la puissance en même temps qu'on est dans la dévotion;
eh bien! faut-il pas qu'il y en ait qui soient au pouvoir? Eh! là,
pardi, que ça soit ceux-ci, que ça soit ceux-là...
--Dites-donc! mademoiselle Pelet, est-ce que c'est pour venir me parler
ce langage-là qu'on vous a donné du chocolat chez Loupaing? Je vous
préviens une fois pour toutes que cela ne me plaît pas et que si cela se
renouvelle, je vous prierai de passer devant ma porte sans vous arrêter.
--Heu! heu! je vous aurais-t-il fâchée, mademoiselle, qui êtes bonne
comme le bon Dieu en personne? Eh! là, là, j'ai-t-il du malheur! On dit,
on dit comme ça sans penser à mal; nous autres on n'est pas bien
habiles; et puis il y en a qui prennent de travers ce qu'on a dit!... Si
ça vous chagrine que j'aille chez Mame Loupaing, ma chère demoiselle, je
n'irai plus; je n'irai plus, j'en lève la main! Plutôt que de vous
chagriner, je le dis bien, j'aimerais mieux me laisser mourir sur mes
deux malheureuses tablettes de chocolat sans seulement y toucher de la
dent. Je me remettrai au pain, faudra bien: je m'y remettrai!... Tenez!
il y a plus fort encore, j'aimerais mieux que mon fils perde sa place
sous prétexte que je me fais entretenir par les bigotes, comme ils
disent, ou bien que je m'entends avec vous pour construire la Basilique!
Mademoiselle Cloque l'arrêta:
--Qu'est-ce que vous dites là? qu'est-ce que vous dites là? Que votre
fils perde sa place? les bigotes, la Basilique? Ah! ça, est-ce que
j'entends bien? Dieu me pardonne, c'est à ne pas en croire ses oreilles!
Qui est-ce qui lui a procuré sa place à votre fils, après l'avoir tiré
de la misère avec sa femme et son enfant, après l'avoir nourri trois
mois, habillé, logé? Est-ce que ce ne sont pas ces dames de l'Ouvroir?
C'est à elles, entendez-vous bien, à ces bigotes, comme vous les
appelez, que la compagnie des tramways à accordé la faveur de prendre
votre fils...
--Je le sais bien, ma chère demoiselle; je le sais bien, mais voilà
qu'ils disent à cette heure que c'est la Ville qui va reprendre les
tramways, enfin des affaires où je ne comprends goutte, vous pensez
bien!... et dame, la Ville, ça ne plaisante pas, et tous ceux qui ne
sont pas de leur bord, à ce qu'il paraît, va-t-en voir s'ils viennent!
Mlle Cloque joignit les mains et leva les yeux au ciel. Elle était
abasourdie par l'explication de la conduite que tenait depuis quelque
temps la Pelet.
--Je comprends, dit-elle, je comprends pourquoi vous vous cachez pour
venir chez moi, pourquoi vous avez dit sans doute aux pauvres qui
venaient avec vous que vous ne receviez plus la charité dans ma maison!
Vous vous fournissez à la maison d'en face! Vous passez par chez
Loupaing qui tâche de vous accaparer pour faire de vous sa créature. Il
vous gâte; il vous sucre votre pain; il vous nourrit au chocolat pour
que vous alliez chanter ses louanges! Bon, bon, à votre aise ma fille!
Vous avez l'âge de vous conduire n'est-ce pas? Eh bien! que je ne vous
gêne pas plus longtemps! Puisque vous me trouvez compromettante,
épargnez-vous donc désormais de respirer l'air de chez moi! Je lui
souhaite beaucoup d'avancement à votre fils; s'ils manoeuvre aussi
habilement que vous, il ira loin. Faites lui flatter les autorités!
Grand bien lui fasse! Quant à moi, mademoiselle Pelet, retenez bien
ceci: je n'aime ni les hypocrites, ni les ennemis de la religion, quels
qu'ils soient. Puisque vous avez pris le parti de ménager la chèvre et
le chou, allez avec ceux qui n'ont pas d'autres principes de conduite,
ils sont nombreux aujourd'hui. Allez! allez! vous pouvez dire à la mère
Loupaing que vous n'avez plus affaire avec la bigote du fond de la cour:
je vous y autorise.
Et Mlle Cloque ferma la porte au nez de la Pelet terrifiée de cette
décision à laquelle elle était loin de s'attendre, car elle n'avait
pensé qu'exciter la générosité de la vieille fille en lui soulevant une
concurrence. La nouvelle cliente de Loupaing reprit promptement ses
gémissements interrompus par la surprise, et quitta la cuisine à pas
lents:
--Et dites lui bien que ça ne lui portera pas bonheur à votre maîtresse,
fit-elle en s'adressant à Mariette avec un geste de menace, non, ça ne
lui portera pas bonheur, ni à elle, ni à sa nièce... On dit qu'elle ne
se mariera pas déjà si facilement qu'elle voudrait... la demoiselle...
Paraît qu'on y met des bâtons dans les roues; il est question de ça, par
ci, par là. Oh! oh! quand on a raté son premier pas, il y en a qui
disent qu'après ça c'est la guigne... ajouta-t-elle d'un oeil malin et
en élevant la voix pour épouvanter Mlle Cloque.
Mariette la poussa dehors, et revint trouver sa maîtresse. Elle souleva
le rideau de vitrage toujours baissé par où l'on voyait jusqu'à l'entrée
de la rue de l'Arsenal, sous le porche du plombier.
--Tenez! dit-elle, regardez-la moi cette engeance! Voilà tous les
Loupaing édifiés à l'heure qu'il est sur ce qui s'est passé ici, arrangé
à la couleur de son esprit, bien entendu... J'aurais-t-il grand honte!
Aussi je vous l'ai toujours dit, Mademoiselle: votre Pelet c'est une
filouse, méfiez-vous-en! Oh! la vieille sainte Nitouche!
On voyait la longue et noire Mlle Pelet stationnant devant la porte du
candidat au conseil municipal. Celui-ci était sorti avec sa mère et sa
femme, en entendant les hurlements de la pauvresse; il était en chemise
de nuit, de couleur, à ramages, fermée au menton par une cordelière
écarlate; il riait à se tenir les côtes en regardant dans la direction
de sa locataire.
--Et puis, dit Mariette, je ne sais pas pourquoi je vous montre ça; vous
devez être morte de faim! Et votre déjeuner qui est tout froid!... Allez
donc faire réchauffer des oeufs! autant ressusciter un mort!
--Ah! ma pauvre Mariette, mon déjeuner est fait, allez; je vous assure
que je n'ai pas faim; ces choses-là me mettent à l'envers! C'est triste
de renvoyer une malheureuse; mais voyez-vous bien, pour les gens qui ne
veulent pas aller tout droit leur chemin, je sens que je serai toujours
impitoyable. D'un côté il y a le bien, de l'autre il y a le mal; il faut
choisir; quant à louvoyer de l'un à l'autre, cela ne se peut pas, cela
ne se peut pas!
Dans l'après-midi Mlle Cloque faillit se fâcher à propos de la Pelet
avec le marquis d'Aubrebie qui était venu faire sa partie comme à
l'ordinaire. Le maintien des relations entre les deux vieillards tenait
d'ailleurs du miracle. Était-ce à l'opposition extrême de leurs
caractères ou à la puissance de l'attrait du jeu qu'ils étaient
redevables de demeurer unis au milieu des bourrasques qui renversaient
alors les amitiés les plus solides? En tous cas, leurs chamailleries
quotidiennes restaient sans effet sur le lendemain.
Le marquis faisait régulièrement la charité à la Pelet qui lui avait été
adressée par sa vieille amie.
--Je trouve, dit-il, que vous avez été avec elle un peu trop sévère...
pour une petite rouerie qu'elle vous a confessée d'ailleurs assez
maladroitement. Qu'eussé-je dû faire, moi, la première fois qu'elle m'a
volé?
--Qu'elle vous a volé! fit Mlle Cloque en laissant tomber ses cartes.
--Oui, dit le marquis, du ton tranquille dont il narrait parfois des
anecdoctes scandaleuses, dès la première fois que Mlle Pelet vint chez
moi sur votre recommandation, ma bonne amie, elle déroba à l'office
trois écrevisses...
Mlle Cloque bondit:
--Trois écrevisses!... Vous voulez vous moquer de moi, marquis...
--Point du tout! Elle fut prise sur le fait par la dame de compagnie de
la marquise, qui eut la bonne idée de me rapporter l'aventure avant d'en
avoir fait reproche à la coupable...
--Et vous ne m'avez pas avertie que la Pelet était une voleuse!
--A quoi bon? Vous lui eussiez coupé les vivres, et j'eus le
pressentiment qu'elle méritait plus d'indulgence.
--Comment! de l'indulgence?
--Qu'importait à mon dîner trois écrevisses de moins? Et ce goût pour
une friandise m'intéressa aussitôt à Mlle Pelet. Je donnai l'ordre
d'avoir l'air de fermer les yeux la première fois qu'elle viendrait.
Quand elle se présenta, on lui offrit un morceau de pain. Elle demanda,
des tomates. Notez bien ceci, ma chère amie, des tomates! On les lui
refusa.
--Alors?
--Alors, elle s'appropria clandestinement un petit bocal de pickles...
un petit bocal de pickles, mal bouché qui se répandit en partie dans sa
poche profonde, avant qu'elle ne fût sortie... On pouvait la suivre à la
trace: elle a dû manger son piment sans vinaigre.
--Des pickles! s'écriait Mlle Cloque au comble de l'indignation.
--Des pickles. Je n'eus plus aucun doute: Mlle Pelet était une ancienne
courtisane.
Mlle Cloque qui ne comprenait pas la relation fronça les sourcils, et
recula sa chaise.
--Oui, mon amie, je dis bien: mon flair éveillé par les écrivisses ne
m'avait pas trompé. Cette fille-là a vécu, m'étais-je dit. Ce n'est pas
une voleuse de profession, car elle est maladroite; c'est une gourmande
qui suit son impulsion. Additionnez écrevisses, tomates, condiments
et... le nouvel employé des tramways: j'avais en mains toutes les
marques d'un estomac et d'une conduite déréglés... Ne vient-elle pas de
vous demander du chocolat?
--Oui, oui, dit Mlle Cloque ahurie, elle a demandé du chocolat.
--Brillat-Savarin le recommande comme le meilleur élément réparateur de
la débauche...
--Et ces choses-là vous amusent! s'écria Mlle Cloque indignée.
--Pourquoi pas? dirait M. Houblon.
--Marquis, je vous ai prié une fois pour toutes de ménager vos allusions
et vos sarcasmes!
--Pardon, ma belle... Je reviens à notre Pelet. Après la perte de mes
pickles, je fus aux renseignements. Toutes mes prévisions furent
confirmées. Mlle Pelet, sous le nom d'Irma Bonheur, plus vulgairement
appelée la Chandelle Romaine, sur les champs de bataille, mena la vie
d'une gourgandine...
--Assez! assez! s'écria Mlle Cloque en se bouchant les oreilles. Il est
inutile de remuer toute cette fange. Et quand je pense que c'est M. le
curé de Notre-Dame-la-Riche, lui-même, qui me l'a recommandée comme une
de ses plus pieuses paroissiennes!...
--Ma bonne amie, permettez-moi de vous dire que vous vous laisserez
toujours tromper par l'étalage d'un sentiment qui, selon vous, doit
abriter toutes les vertus. Les fourbes sont informés de votre faiblesse
et ne manquent pas de l'exploiter. Pour vous, un chrétien est honnête,
un militaire est courageux et fier, un noble réunit les qualités d'un
militaire et d'un chrétien; un juif mérite d'être pendu. Ne serait-il
pas plus équitable de juger les hommes un à un et abstraction faite de
toute idée de communauté?
--Oh! je sais que vous avez toujours des idées à part. Vous n'avez pas
la prétention de changer les miennes, n'est-ce pas? Eh bien!
qu'allez-vous faire de votre Pelet, à présent que vous connaissez toute
cette turpitude?
--Je ferai d'elle ce qu'on fait des petits chats qui ont commis quelque
incongruité: on leur met le nez dedans. Je lui raconterai ses larcins
avec détails circonstanciés; elle aura peur, je la tiendrai dans la
main, et je lui ferai, en retour, me dire ses aventures qui m'amuseront
probablement. Cela lui vaudra un dîner qu'elle n'aura pas volé,
celui-là, du moins, la pauvre vieille... J'y mettrai des épices...
Mlle Cloque fut sur le point de jeter les cartes à la figure du
marquis. Elle fut ramenée à la pitié par le rappel des tristesses de
ménage de ce fâcheux esprit:
--Tenez, dit-elle, regardez donc!
On vit, de loin, la tête blanche de la marquise. La pauvre folle agitait
désespérément son mouchoir.
--Je me sauve, ma bonne amie, dit M. d'Aubrebie, à demain!
--A demain.
Mlle Cloque achevait de se préparer, et elle allait descendre pour
aller à la bénédiction du Saint-Sacrement, quand on sonna à la porte de
la rue de la Bourde. Elle avait entendu une voiture s'arrêter; la
curiosité la prit; elle pencha la tête avec précaution et regarda à
travers les jours de la persienne.
Elle eut une secousse en reconnaissant le landau des
Grenaille-Montcontour. Les chevaux piaffaient; un cocher magnifique se
tenait droit sur son siège. Le petit groom était descendu et avait la
main sur le bouton de la sonnette. Elle reconnut la comtesse. C'était la
première fois qu'on lui faisait une visite en si grand appareil. Les
gens de la rue de la Bourde sortaient aux portes voir l'équipage. Le
savetier lui-même s'était interrompu, et les deux mains appuyées contre
l'étal des chaussures, il penchait la tête au dehors.
Mariette criait du milieu de l'escalier:
--Mademoiselle, qu'est-ce qu'il faut dire?
Mlle Cloque réfléchit une seconde et répondit résolument:
--Je n'y suis pas!