LA LIBRAIRIE PIGEONNEAU-EXELCIS

En sortant de la chapelle provisoire de Saint-Martin, si on tournait à

droite par la rue du même nom, on passait presque immédiatement devant

la librairie catholique Pigeonneau-Exelcis. C'était un magasin d'assez

grande importance quoique une bonne moitié de la longue devanture fût

composée d'une étroite langue léchant le mur même de la chapelle et tout

juste suffisante pour l'étalage.

On pouvait se fournir chez Pigeonneau-Exelcis de tous les objets du

culte, depuis les calices, ostensoirs, ciboires, jusqu'au modeste

chapelet en bois taillé, à trente centimes. Cette maison offrait le plus

grand choix d'ouvrages pieux, et même romanesques, ceux-ci triés, bien

entendu, avec le plus minutieux scrupule. Les familles y trouvaient le

grand avantage de pouvoir puiser les yeux fermés dans une bibliothèque

cependant très variée. Il est malaisé de faire soi-même son choix sans

courir le risque de tomber sur des insanités qui coûtent aussi cher que

les meilleurs livres et que l'on hésite quelquefois à brûler.

Mme Pigeonneau était une femme si délicieuse que beaucoup fréquentaient

sa maison pour le seul plaisir. Elle causait bien, et affectait de

n'être pas commerçante pour deux sous. Cependant il était rare qu'on

s'en allât de chez elle les mains vides: témoin le marquis d'Aubrebie,

dont l'impiété était notoire, qui venait là chaque matin se régaler de

sa vue, et qui amoncelait chez lui paroissiens, médailles et statuettes

de tous les saints.

--C'est pour ma pauvre femme, disait-il; il faut flatter ses innocentes

manies.

Et ces dames qui le taquinaient fort sur son irreligion se faisaient un

jeu de lui emplir les mains et les poches des mille articles du magasin

Pigeonneau.

--On n'éprouvera jamais trop l'efficacité des images saintes; leur

présence chez vous, monsieur le marquis, vous vaudra une fin

édifiante...

Une dame Chevillé, qui craignait toujours que l'on plaisantât des choses

de la religion, lança, d'un ton pointu:

--On a vu des cas bien extraordinaires!...

--Connaissez-vous celui de monsieur Dupont, surnommé le saint homme de

Tours? répliquait le marquis en jouant une conviction qui mettait

chacun mal à l'aise. Monsieur Dupont avait l'habitude de jeter des

médailles de saint Benoît dans les fondations ou autour des édifices

dont il voulait éloigner Satan. Lorsqu'il s'agit d'obtenir le

consentement des propriétaires pour les travaux destinés à découvrir les

fondations de l'ancienne Basilique, monsieur Dupont, fidèle à sa pieuse

industrie, fut aperçu plusieurs fois, dit-on, priant dans les ténèbres

et semant ses médailles dans les caves des maisons adjacentes aux ruines

de l'antique église...

--Mais parfaitement! monsieur, et le fait est si vrai qu'il est rapporté

dans une brochure de monsieur le chanoine Beauséjour; vous n'en nierez

pas en tout cas les résultats?...

--Certainement non, Madame, et j'aurai même l'avantage de vous fournir

ces résultats au complet.

On s'attendait à une des méchancetés de langue habituelles au marquis.

--Ces maisons, dit-il, aussitôt délivrées de Satan, ouvrirent quasiment

d'elles-mêmes leurs entrailles et présentèrent les débris sacrés

qu'elles y recélaient. Elles furent achetées, au nombre de vingt-sept,

par l'oeuvre dite de Saint-Martin qui se constitua alors en vue de la

reconstruction d'une basilique...

--Vous ne nous apprenez rien!

--Pardon! peut-être ignorez-vous que, par acte passé devant Me

Sautereau, notaire en cette ville, rue de la Scellerie, le 19 juillet

188..., à savoir samedi dernier, le Sequestre de la mense

archiépiscopale a revendu les vingt-sept maisons à la Société anonyme

immobilière de Touraine, moyennant...

Il n'y eut qu'un bond. Toutes les personnes présentes ce lundi matin

chez Pigeonneau-Exelcis se pressèrent autour du marquis d'Aubrebie, les

unes avec des gestes de doute, d'autres de dénégation, d'autres de

colère aveugle.

Ce qu'il annonçait n'avait cependant rien de surprenant, après le

manifeste du sermon de l'abbé Janvier. Mais quelque averti que l'on soit

des calamités, le coeur ne perd un secret espoir qu'en présence du fait

accompli.

Mme Pigeonneau était debout derrière une des tables de vente qui

faisaient le tour de la pièce carrée et où étaient étalées de superbes

Imitations de Jésus-Christ en maroquin, couchées chacune en son écrin de

soie blanche. La jeune femme appuyée sur les deux bras droit tendus,

présentait en agréable saillie les formes pleines de sa poitrine serrée

dans un jersey bleu marine. Elle dirigea ses yeux noirs sur le vieillard

qui semblait s'être fait un malin plaisir à annoncer cette catastrophe:

--Monsieur le marquis, dit-elle, en s'oubliant à relever un peu trop sa

lèvre ombrée sur la rangée inégale des dents qui étaient sa partie

faible, vous êtes, ce matin, un oiseau de bien mauvais augure...

Toutes ces dames la remercièrent d'un signe de tête, parce qu'elle

embrassait leur chagrin commun.

--Le sort de mon magasin, reprit Mme Pigeonneau, est lié à celui de la

chapelle. Si l'on nous met à la porte d'ici, où me conseillez-vous de le

porter? On ne peut cependant pas vendre des objets de dévotion dans la

rue Royale...

--En quelque endroit que vous fixiez votre saint commerce, ma bonne

petite, nous vous suivrons: n'en doutez pas!

--Vous pourriez vendre autre chose, opina le marquis.

On lui tourna le dos. On l'invectiva. On s'emporta. On commenta la

nouvelle avec chaleur et indignation.

Peu à peu l'entretien retomba aux petits sujets des préoccupations

habituelles:

--Dans un temps comme le nôtre il faut plus que jamais aider les

personnes bien pensantes.

--Vous avez joliment raison, madame, et tenez, je me permets, pour ma

part, de vous recommander l'épicier Duvignaud, rue du Commerce: il a une

petite femme très comme il faut, et il vote bien...

--A propos, savez-vous que Rocher, le directeur des Grands Magasins de

blanc, est franc-maçon?

--Allons donc!...

--Il assistait samedi au banquet du Conseil municipal!

--Grand Dieu! C'est à ne plus savoir où prendre ses fournisseurs. Mais

comment avez-vous appris cela? moi, j'y vais tous les jours dans cette

maison de blanc!...

--Je l'ai appris d'une source autorisée: c'est Mlle Cloque dont le

propriétaire, comme vous savez...

--Ah? Eh bien, tenez, vous ne me ferez jamais comprendre comment une

aussi sainte fille persiste à demeurer dans un pareil bourbier.

Figurez-vous que cet énergumène se promène dans son jardin, depuis les

chaleurs, en gilet de flanelle, les bras nus!...

--Le fait est que ce n'est pas un spectacle pour une petite pensionnaire

qui sort du couvent, car Mlle Cloque va avoir sa nièce ces jours-ci...

--Et l'on dit même qu'elle l'aura longtemps...

--Çà, c'est méchant. Qu'est-ce qui vous prouve que le mariage...

--Le mariage! mais vous ne savez donc pas ce qui se passe?

--En effet, est-ce que le jeune homme ne se bat pas en duel avec un

journaliste?

--Il s'agit bien de cela! L'affaire est arrangée; il y a eu des

explications... Il y en avait besoin, d'ailleurs... Si tant est que l'on

puisse s'expliquer dans un cas aussi...

--Que voulez-vous dire?

--Comment! Mais vous n'avez donc pas lu l'article de samedi soir?

--Si.

--Eh bien, la fin... la fin de l'article!... Ah! si vous n'avez pas

compris, tant pis pour vous! Ce n'est pas moi qui vous mettrai le doigt

dessus, ce serait de la médisance.

--... Que le comte de Grenaille aurait des intérêts dans les affaires de

Saint-Martin?

--Ce n'est pas moi qui vous le fais dire!...

--Je me suis laissé conter qu'il vit un peu aux crochets des bons juifs

qui ont épousé son fils aîné...

--Chut! Voici Mlle Cloque.

Mlle Cloque arrivait cahin-caha, flanquée de M. Houblon, l'organiste.

Deux fois grand comme la vieille fille qu'il accompagnait, il la

contraignait par le feu de sa parole à relever tout en l'air sa figure

défaite par les récentes émotions. Il était sanglé dans une redingote de

drap noir, malgré la chaleur, tandis qu'un léger chapeau de feutre mou

se retroussait sur son front ruisselant; il faisait des gestes

désespérés, et courbait et relevait tour à tour son échine, comme s'il

eût éprouvé par instants la chute du ciel sur ses épaules, et se fût

redressé successivement par l'effort d'une résistance héroïque.

Mlle Cloque l'affectionnait et elle disait de lui qu'il avait l'âme la

mieux trempée pour la lutte. Elle lui avait inspiré le culte de

Chateaubriand; il avait lu une partie de ses oeuvres et tirait de cette

noble admiration des avantages dans le monde.

L'entrée des deux amis au magasin Pigeonneau ranima les conversations.

Ils apportaient avec eux la force communicative de leur indignation

raffermie par la nouvelle de la vente des maisons, qu'ils venaient de

puiser toute fraîche au guichet du frère Gédéon.

--Alors, dit Mme Pigeonneau-Exelcis, il ne me reste plus qu'à fermer

boutique!...

--Madame, dit M. Houblon, je ne jurerais pas qu'avant huit jours on ne

vous signifiât congé: la maison que vous occupez--pour le bien de la

religion et pour notre agrément à tous,--cette maison, dis-je, est au

nombre des quatre immeubles,--que le ciel m'entende! je dis bien: des

quatre immeubles--sur vingt-sept!... qu'ait conservés la mense!... C'est

sur ce sol que s'élèvera la misérable masure, la bicoque, le chalet!...

que les temps modernes--oh! bien modernes!--se proposent d'élever à la

gloire de saint Martin!

Le mot de chalet, véritable trouvaille, fut saisi, relancé; il revint,

bondit à nouveau; chacun le voulut prononcer à son tour. On l'unit à

l'épithète jaillie la veille de la colère de Mlle Cloque, et l'église

future fut dès lors stigmatisée du nom de _Chalet républicain_.

--Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria Mme Pigeonneau, mais, où irons-nous?

--Rassurez-vous, Madame, fit M. Houblon avec fermeté, il passera encore

d'ici là de l'eau sous les ponts, et le parti des honnêtes gens n'a pas

dit son dernier mot!...

--Que comptez-vous donc faire? demanda M. d'Aubrebie.

--D'abord nous organiser...

--Oh! oh! mais, cela sent la guerre civile?

--Pourquoi pas? fit M. Houblon en se redressant de toute sa taille.

On admira beaucoup sa décision et sa hardiesse. Mlle Cloque, assise sur

une chaise qu'on s'était empressé de lui offrir, applaudit en criant:

--Bravo! cher monsieur, bravo!

Ce «pourquoi pas?» était encore un mot qui resterait.

--Cependant... allait répliquer M. d'Aubrebie.

Mais on lui ferma la bouche de dix cotés à la fois. D'abord il n'était

qu'un parpaillot, il n'avait pas voix au chapitre. Pouvait-on nier qu'il

y eût des guerres saintes? On cita les Croisades. Le mot de «Dieu des

armées» fut prononcé.

Le marquis était tout petit vis-à-vis de M. Houblon. Il avait la figure

rasée, mobile, expressive; il faisait peu de gestes, parlait sans

passion et n'élevait presque pas la voix. Il semblait que son

adversaire, pareil à un don Quichotte et qui ne remuait pas un membre

sans avoir l'air d'agiter des ailes de moulin à vent, l'assommât.

--Permettez! insista M. d'Aubrebie: c'est entre chrétiens que vous rêver

de vous exterminer, et mon modeste rôle ne saurait consister qu'à

marquer les points. Puis-je, en simple curieux, vous interroger sur les

forces respectives des deux camps?

--Peu importe! dit M. Houblon; nous combattons pour la justice: Dieu et

saint Martin sont avec nous!...

--Seront-ils contre l'archevêque?

Le débat allait s'échauffant et pouvait donner de l'inquiétude

lorsqu'entrèrent Mlles Jouffroy qui s'étaient attardées à converser

avec le Frère bleu. Les premiers mots qu'elles prononcèrent causèrent un

si grand étonnement que le ton de la discussion devenue générale baissa

d'un coup.

Elles apportaient un air résigné qui contrastait singulièrement avec

leur attitude provocante de la veille.

--Après tout... dirent-elles, et sur le ton particulier qui promet

toutes les concessions.

--Comment! «après tout»? leur fut-il vertement répliqué. Il n'y a pas

d'«après tout!»

C'est tout l'un ou tout l'autre, n'est-il pas vrai, Mesdames? C'est

l'Église digne de Dieu et du saint Thaumaturge, ou c'est la maçonnerie

des conseillers municipaux. Est-ce que ces demoiselles nous

apporteraient un projet intermédiaire?

Ce disant, M. Houblon ploya sa taille flexible en une sorte de point

d'interrogation dont l'impertinence provoqua un mouvement approbatif.

Ces demoiselles se retranchèrent aussitôt derrière leurs autorités:

--Le Frère Gédéon, dirent-elles, vient de nous parler d'une façon, ma

foi, fort sage...

--Le Frère Gédéon? interrompit Mlle Cloque, mais, mes bonnes amies,

nous venons de le quitter, monsieur Houblon et moi; est-ce qu'il serait

plus sage qu'il y a un quart d'heure?

--Toujours est-il, ma chère amie, que nous n'avons point entendu

jusqu'ici de paroles si sensées, si mesurées, n'est ce pas, Hortense?

--Ah! çà, mais de quoi se mêle-t-il, le Frère Gédéon? Il ne nous a

jamais donné son avis sur ces histoires!

--Le Frère Gédéon, insinua finement M. d'Aubrebie, est un garçon d'une

excessive prudence: il trie son grain et le sème selon la convenance des

terrains...

--Que voulez-vous dire? fit l'une des demoiselles Jouffroy?

--Rien du tout, Mademoiselle, continuez donc votre récit.

--Le Frère Gédéon nous disait tout simplement que c'était sur l'avis

formel du Pape, que monseigneur l'Archevêque avait penché vers

l'adoption du projet...

On s'exclama de nouveau. L'avis formel du Pape? Ah! par exemple! on ne

s'attendait pas à celle-là! L'avis formel du pape! Mais qu'est-ce qu'il

en savait, le Frère Gédéon? Est-ce que c'était à lui que Mgr Fripière

était venu raconter ses entretiens avec Sa Sainteté? Ne dirait-on pas en

vérité que le Frère Gédéon est à tu et à toi avec l'Archevêque;

n'allait-on pas aussi bientôt apprendre qu'il mangeait à sa table?...

--S'il ne mange pas à sa table, opina Mme Chevillé, tenez compte qu'il

est du dernier bien avec des personnes qui ne se font pas faute d'y

manger...

Tout le monde comprit l'allusion au comte de Grenaille-Montcontour. Le

déjeuner de la veille à l'archevêché, le départ en landau avec l'abbé

Janvier avaient fait assez de bruit. Par égard pour Mlle Cloque, on ne

la releva point, mais la pauvre fille sentit le poids de ce silence

intentionnel, et reçut une première fois, d'une manière positive, la

sensation du grand malheur qui la frappait, elle et sa nièce. On

comprenait qu'il ne fallait plus prononcer devant elle le nom du comte

de Grenaille.

Mais, M. Houblon, fouetté par le sentiment du danger s'exalta, pérora,

pesta, invoqua tous les saints du paradis, électrisa son auditoire,

l'étourdit, le tint comme fasciné sous l'éclat de son éloquence. Ah! il

avait de quoi foudroyer le Frère Gédéon; il eût retourné bout pour bout

l'avis du Pape! Tout au moins durant le temps qu'il parlait, Mlles

Jouffroy recouvrèrent leur première opinion. Il était magnifique. On eût

dit qu'il tenait les grandes orgues. Il fit tant de bruit que le

libraire Pigeonneau ouvrit la petite porte de son atelier de reliure et

parut, en longue blouse blanche, l'air effrayé derrière ses lunettes de

travailleur modeste.

Pigeonneau était un homme timide et calme qui se montrait rarement et

passait pour un niais à côté du brillant de sa femme. Cette apparition

et cette figure effarée donnèrent à comprendre à quel point l'air était

ébranlé; ce fut comme le signe tangible de la période de troubles qui

s'ouvrait.

Assurément il n'y avait là que le marquis d'Aubrebie qui ne tremblât

point. Il dit, sur un ton plaisant qui fit l'effet d'un jet d'eau froide

sur toutes les cervelles flambantes:

--Eh bien! monsieur Pigeonneau, vous voilà, encore là au lieu de

préparer vos paquets: il paraît qu'on vous fait déménager!...

--Déménager? dit Pigeonneau, complétement ahuri.

--Ces messieurs prétendent, lui dit sa femme, que l'on va commencer les

travaux de Saint-Martin.

--Ah! fit Pigeonneau.

On crut qu'il allait ajouter une réflexion appropriée au sujet, mais il

dit simplement, en homme qui n'a pas de temps à perdre, et du côté de sa

femme:

--Dis donc, ma bonne, as-tu prévenu monsieur le proviseur que ses

volumes seront prêts pour les quatre heures?

--Oui, oui, dit Mme Pigeonneau qui se hâta de baisser la tête en

inscrivant des chiffres sur une facture.

Mais quelques fines mouches s'étaient aperçu qu'elle avait rougi

légèrement à cause de l'impair que venait de commettre son mari en

risquant une allusion à l'établissement de l'État.

--Comment! dit une dame pincée qui venait d'entrer. Vous fournissez le

Lycée, à présent?

Cette phrase amère était prononcée par Mme Bézu, personne importante et

qui avait été candidate à la présidence de l'Ouvroir en même temps que

Mlle Cloque. On la soupçonnait de jalousie.

--Oh! se hâta de répondre Mme Pigeonneau, sans redresser encore la

tête, ce n'est rien: de simples impressions en or sur volumes de prix;

vous savez: deux petites branches de laurier et en dessous: «Offert par

le conseil général.» Il n'y a que mon mari qui fasse ici ce genre de

travail, vous comprenez, on ne peut pas refuser...

Et, comme ce petit incident était suivi d'un silence, Mme Pigeonneau

ajouta ingénuement:

--Encore, pour les branches de laurier, leur avons-nous mis celles qui

nous servent pour les Révérends Pères Jésuites...

--Mme Pigeonneau! s'écria le marquis, après cette réflexion charmante,

vous êtes adorable et Pigeonneau est le plus heureux des hommes.

Cela fit rougir encore Mme Pigeonneau toute courbée sur le pupitre de

la caisse, au point qu'on ne voyait d'elle que ses beaux cheveux, le

bout de son nez, et sa gorge bien serrée qui caressait les feuilles

commerciales. Mais le libraire n'entendant point les allusions

spirituelles, rentra à la reliure sans faire attention à ce que l'on

disait, et rassuré quant à lui, du moment qu'on ne se battait pas.

--Prenez garde, ma belle petite, reprit Mme Bézu, c'est par des

inconséquences de cette sorte que l'on perd sa maison. On ne peut pas

servir à la fois Dieu et le diable, fût-on aidée dans cette besogne par

tous les beaux esprits de la ville.

Le marquis répondit d'un sourire gracieux à l'inclinaison de tête qui

avait accompagné ce trait à son adresse.

--Les affaires sont les affaires, hasarda quelqu'un.

--Hélas! Madame, on ne le voit que trop! dit Mme Bézu dont les yeux

brillaient comme si elle avait une révélation à produire. Et il y a

mieux à dire: c'est que tout devient affaires par le temps qui court...

Voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée? eh bien, jusqu'à

preuve du contraire, je ne serais pas éloignée de croire que ce sont des

hommes d'affaires qui mènent en ce moment-ci la barque de

Saint-Martin...

--Oh!

--Il y a trop d'argent à remuer pour que quelque bon financier ne se

soit pas trouvé là et n'ait pas imposé adroitement sa volonté.

Ces paroles firent naître un nouvel embarras chez les personnes qui

voulaient éviter que l'on parlât de cette question en présence de Mlle

Cloque. Quelques-unes, gênées, se retirèrent; les autres souhaitaient

que M. Houblon reprît la parole: au moins celui-ci n'était pas

compromettant; on sentait qu'il disait toujours des choses excellentes,

quoiqu'on ne se souvînt jamais de ce qu'il avait dit.

M. Houblon était soufflant encore, non pas épuisé toutefois, et

visiblement prêt à recommencer au moindre signe, tant sa bonne volonté

était grande.

Mlle Cloque lui évita cette peine. L'âme de la malheureuse souffrait

toutes les angoisses. Elle comprenait les réticences généreuses de ses

amis, sans en pressentir encore complètement le sens. Elle résolut, en

rassemblant son courage, d'aborder carrément la question. Ses membres

tremblaient; il lui semblait qu'elle tînt sur les genoux sa chère petite

Geneviève et qu'elle l'étouffât comme un pauvre pigeon. Elle la

revoyait, hier encore, la tête sur son épaule, lui faisant son joli aveu

d'amour et de confiance en le jeune homme dont elle allait elle-même

placer le père sur le banc des accusés.

Elle avait fait signe qu'elle voulait parler, ce qui avait rendu

attentif autour d'elle, car elle était ordinairement comme un oracle

pour toutes ces dames; et l'émotion lui coupait la voix. Enfin, elle

dit:

--Il faut savoir tout sacrifier quand les grands intérêts de la religion

sont en jeu. Je ne voudrais pas que l'on s'interdît de rechercher la

lumière qui peut être très cruelle pour nous, mais qui peut aussi

innocenter ceux qui souffrent de nos soupçons...

Cinq ou six dames, qui parurent lancées par un ressort, sautèrent

confusément dans la brèche qu'ouvrait Mlle Cloque:

--Ma bonne amie, croyez qu'il est aussi douloureux pour notre coeur que

pour le vôtre de nous voir contraintes à juger sévèrement la conduite de

personnes...

--Ah! ça, s'écria M. Houblon, qu'est-ce que c'est que tout cela? De qui

voulez-vous donc parler?

--Comment! objecta quelqu'un, vous ne savez rien? D'où sortez-vous?

Immédiatement les demoiselles Jouffroy se ressaisirent:

--Vous nous parlez depuis une heure; vous nous dites des choses!... On

ne sait plus où en donner de la tête, et au fond vous n'êtes pas du tout

informé!...

--J'avoue... balbutia M. Houblon, que ce mystère...

--Allons! taisez-vous donc! dit vivement Mlle Jouffroy, la cadette, ce

n'est pas la peine de faire des embarras quand on en est à l'A. B. C. Si

vous voulez nous permettre de prendre l'histoire _ab ovo_, nous ne

serons pas en peine de vous prouver avec le Frère Gédéon...

--Pardon! mademoiselle, dit Mme Bézu qui avait allumé la mèche et qui

tenait absolument à mettre le feu aux poudres, si bien informées que

vous soyez par le Frère Gédéon, je doute que ce soit l'ancien protégé de

la famille Niort-Caen qui ait pris soin de vous éclairer sur la seule

question qui nous intéresse en ce moment: à savoir, s'il y a quelqu'un

qui ait été en mesure de mener en sous ordre l'affaire de la

construction de Saint-Martin; et, au cas où quelqu'un aurait été en

mesure de le faire, qui est le personnage. Or, nous nous trouvons

aujourd'hui en présence de deux faits: _primo_: la vente des maisons

dites de l'oeuvre de Saint-Martin à une société financière; _secundo_:

la présence, non officielle, bien entendu, mais effective et constatée

à la tête de ladite société d'une personne dont j'ai déjà prononcé le

nom...

--M. Niort-Caen! acheva elle-même Mlle Cloque.

Et elle fit un suprême effort pour supporter cette terrible nouvelle qui

dépassait ses appréhensions.

--Vous l'avez dit, ma chère, fit l'ancienne candidate à l'Ouvroir, en se

rengorgeant.

--Comment! fit-on de tous côtés, c'est Niort-Caen qui est à la tête de

la Société?

--Ce M. Niort-Caen n'est-il pas Israélite? demanda M. Houblon.

--Ça se sent assez! fit Mme Bézu. Il est vrai, ajouta-t-elle,

pour ceux qui pouvaient avoir oublié son union intime avec les

Grenaille-Montcontour, il est vrai qu'il a marié sa fille dans une

maison si catholique!...

--Mais, observa Mlle Cloque qui n'avait pas perdu la tête, qu'est-ce

que cela prouve? Il fallait bien vendre ces maisons à une société

quelconque, si l'on était résolu à ne pas en user, et la présence de M.

Niort-Caen dans cette société ne signifie pas...

--Comment! ne signifie pas! Mais c'est un juif, ma chère amie, faut-il

vous répéter que c'est un juif?... Tout le monde sait qu'il est fort

riche, riche à entretenir plusieurs familles--(ceci était d'une perfidie

atroce,)--et l'on connaît l'influence dont il dispose. Et vous voudriez

nous faire croire qu'il n'a pas usé de son ascendant pour faire échouer

un grand projet religieux?...

--Son ascendant! son ascendant sur le monde des libres-penseurs, je vous

le concède; mais il s'agissait là d'un projet intéressant surtout les

autorités ecclésiastiques...

--Et c'est vous, ma chère amie--vous qui avez mis hier en voiture M. le

comte de Grenaille-Montcontour avec M. le Vicaire général--qui allez

nous dire que M. Niort-Caen n'a pas dans son entourage de quoi peser sur

les autorités ecclésiastiques? Ah! non, je ne reconnais plus vos

lumières!... Perdrions-nous nos facultés, ma bonne? Serions-nous

décidément nous aussi en décadence? Qui ne sait deviner ne sait point

gouverner!...

Mme Bézu se vengeait en torturant sa concurrente à la présidence de

l'Ouvroir dans le présent, et en essayant de la compromettre dans

l'avenir.

Mlle Cloque avait trop de chagrin pour comprendre autre chose que la

gravité de la nouvelle.

Mademoiselle Clocque · 第 13 / 43 题