Rien n'indiquait, dans la rue Descartes, l'existence d'une chapelle, si
ce n'était une simple croix de bois appliquée contre le mur au-dessus
d'une porte, et sur laquelle on lisait, en caractères à demi effacés:
SANCTO MARTINO. Un aveugle se tenait perpétuellement sur le pas de cette
porte avec une sébile de plomb à la main; il avait la figure rongée par
les piqûres de la petite vérole et il semblait que ses lèvres se fussent
épaissies et desséchées à force de murmurer, sans répit, du même ton de
mélopée plaintive: «Ayez pitié, Messieurs, Mesdames; ayez pitié d'un
pauvre aveugle...»
Les deux marches franchies, et avant de pousser les tambours de cuir
noir, on trouvait, à droite, un guichet ménagé au centre d'une étroite
vitrine où pendaient des chapelets et des scapulaires. En appliquant
l'oeil aux mauvais petits carreaux, on distinguait dans une pièce exiguë
et mal éclairée, des rangées de casiers et de tiroirs, une petite table,
et un «Frère à rabat bleu» fort laid, et portant sur un nez biblique une
énorme paire de lunettes aux verres du même ton que son rabat, ce qui le
faisait appeler communément le _Frère bleu_ par les personnes ignorant
qu'il avait reçu en religion le nom de Frère Gédéon.
La plupart de ces dames, en entrant dans la chapelle, avaient un mot à
dire ou une question à adresser au Frère Gédéon. Il était le vivant
répertoire de toutes les nouvelles ecclésiastiques, et sa complaisance
était sans bornes. Derrière son guichet, pareil au préposé aux
renseignements dans une banque ou une gare de chemin de fer, la lèvre
soulevée d'un facile sourire et la courbe du nez flexible comme un arc
décochant ses traits avec précision et sans cesse rebandé par un génie
mystérieux, il répondait et renseignait sur les offices, sermons,
bénédictions, missions, pèlerinages, déplacements d'évêques ou de
prédicateurs, nouvelles de Rome, nominations, mouvement de la
propagande, échelles des guérisons miraculeuses, etc., etc., au point de
constituer à lui seul une concurrence appréciable à la _Semaine
religieuse_. Beaucoup de fidèles négligeaient depuis qu'il était là de
s'abonner à cet organe de l'archevêché sous le prétexte que le Frère
Gédéon avait des renseignements de meilleure main.
Quand Mlle Cloque arriva pour la messe de neuf heures, au milieu d'un
sombre remous de vieilles dames, elle risqua un oeil au guichet, malgré
l'heure avancée. Elle était si avide d'apprendre ce que l'article du
_Journal du Département_ contenait de fondé! Le Frère Gédéon se leva,
contrairement à son ordinaire; il ouvrit même la porte de sa petite
boutique et fit signe à Mlle Cloque: «Entrez donc, Mademoiselle...»
Le coeur de la pauvre fille battait. Qu'est-ce qu'il pouvait y avoir,
mon Dieu?
--Eh bien, fit-elle, nous avons du nouveau?
--Je le crois bien! lui glissa le Frère, sur un ton confidentiel, et
c'est pour cela que je ne veux pas vous le dire devant tout le monde:
hier soir à neuf heures, le sous-lieutenant Marie-Joseph de
Grenaille-Montcontour s'est rendu aux bureaux du _Journal du
Département_, accompagné de deux officiers, et il a souffleté le
rédacteur en chef.
--Seigneur Jésus! s'écria Mlle Cloque.
Et elle ressentit à cette nouvelle un mouvement de soulagement et même
d'orgueil. Cette affaire était très désagréable à cause des suites
qu'elle comportait, mais elle lui donnait une haute satisfaction morale,
contrairement à ses appréhensions. C'était bien, ce qu'il avait fait là,
ce jeune homme; ce mouvement de bravoure chevaleresque flattait
immédiatement les plus intimes penchants de Mlle Cloque. Ce ne fut
qu'en se ressaisissant qu'elle se demanda: mais pourquoi a-t-il fait
cela?
Les yeux du Frère bleu brillottaient derrière ses conserves, et l'arc de
son nez se bandait et se détendait successivement sans qu'il prononçât
un mot. Enfin, voyant l'anxiété de la vieille fille, il dit tout bas, et
d'un air qui voulait signifier beaucoup de choses:
--Ce jeune homme est bien, imprudent...
Soudain, les yeux de Mlle Cloque chavirèrent. Elle crut comprendre la
réticence du Frère; elle la rapprocha, ainsi que la provocation du jeune
Grenaille, de la queue du fameux article.
--Quoi! fit-elle; c'étaient eux que l'on visait dans l'article? Mais je
vais me désabonner en sortant de la messe!... Comment c'étaient eux!
Mais c'est une infamie!
--Ce jeune homme, répéta le Frère, a été bien imprudent... Vous allez
manquer le commencement de la messe, Mademoiselle. M. le vicaire général
est à l'autel; je vous recommande son allocution, elle sera
intéressante.
Tout émue, toute frémissante, Mlle Cloque entra dans la chapelle déjà
entièrement garnie de monde. Elle s'engagea dans une contre-allée
qu'assombrissaient les tribunes, et se heurta à la chaisière qui lui fit
un signe de tête amical et, la main en cornet sur la bouche, lui
chuchota confidentiellement:
--Le sermon, Mademoiselle, écoutez-le bien: tout le monde en tremble
déjà!
Au troisième rang, devant la sainte-table, une seule chaise restait
libre, avec un prie-Dieu garni d'une petite boîte fermant à clef et
d'une plaque de cuivre portant gravé: «Mademoiselle Cloque.» Cette
chaise était placée au bord de l'allée; sa titulaire l'occupa sans
déranger personne et sans même lever les yeux pour répondre à une foule
de petits saluts tout prêts, suspendus à ce signe des paupières qu'elle
eût pu faire, mais que l'on ne se permet plus quand le prêtre en est
déjà à l'offertoire. Cependant elle fit une exception en faveur du comte
et de la comtesse de Grenaille, en raison de l'abominable calomnie dont
ils venaient d'être l'objet, et leur adressa en passant un fin sourire à
la fois douloureux et sympathique.
A gauche et à droite d'une sorte de balcon faisant face à l'assistance,
et servant de chaire, deux escaliers de bois conduisaient au choeur très
surélevé et orné d'une profusion de bannières portant des noms de villes
de France, adressées en hommage à saint Martin. Contre la balustrade du
balcon, étaient appendus des sabres et des épées, en ex-voto, formant
panoplies autour de cadres à fond de velours épinglé de nombreuses
décorations parmi lesquelles les anciennes croix de Saint-Louis et du
Saint-Esprit côtoyaient la Légion d'honneur et la médaille militaire.
Toute la surface des murailles, d'ailleurs, aussi bien du choeur que de
la grande et unique nef à toiture de bois, que Mariette appelait une
grange, était couverte de plaques de marbre revêtues d'inscriptions
chaleureuses et touchantes: «Reconnaissance à saint Martin»,
«Reconnaissance éternelle. Un père sauvé», avec les initiales et la
date; «Gloire à saint Martin: un mari et un fils conservés, 1870-71»,
«Grâce obtenue,» «Grâce obtenue,» etc., etc. Ces murs simples et qu'on
disait nus avaient la grandeur même et la beauté des angoisses humaines
et de l'inébranlable foi des créatures. Sous les hommages militaires des
panoplies et des croix, s'ouvrait une arcade grillée donnant sur la
crypte où reposaient les restes du Thaumaturge.
Beaucoup d'hommes, surtout des officiers, étaient mêlés au flot des
dévotes de saint Martin; çà et là, la tache claire du dolman d'un
chasseur ou une toilette de femme élégante fleurissaient la foule.
La chaisière allait de l'un à l'autre. Le tulle de deuil flottant sur
les ailes blanches de son bonnet, sa vivacité, sa façon de se poser
brusquement contre l'oreille d'une personne en lui vrillant toute la
longueur d'un cancan, puis de s'échapper soudain, butinant de ci de là,
jusqu'à telle autre oreille complaisante, l'avaient fait surnommer la
Mouche. Rarement la Mouche avait manifesté une aussi grande fébrilité
qu'aujourd'hui. Par son contact multiplié, chaque groupe venait de
recevoir, en même temps que la petite piqûre, une maladive impatience
touchant le sermon de M. l'abbé Janvier, vicaire général.
Cependant, quand il parla, on eut la secousse du coup de foudre attendu
et qui surprend infailliblement.
C'était un homme très savant et très écouté qui, six mois de l'année,
faisait à la chapelle Saint-Martin une sorte d'instruction positive et
documentée agréable aux esprits précis. Il s'enflammait rarement et ne
parlait que pour dire quelque chose, ce qui lui valait une réputation
d'originalité diversement appréciée. Quelques-uns le trouvaient froid et
sec, d'autres un peu terre à terre, sous le prétexte qu'il s'attachait
plutôt à l'histoire religieuse qu'à la théologie; certains l'accusaient
d'avoir l'esprit protestant.
Du même ton impassible et un peu monotone qu'il employait à raconter les
batailles de Constantin, il aborda le sujet brûlant de la construction
d'une église digne des précieux restes de saint Martin. Il tenait, comme
toujours, dans la main gauche, sa montre d'argent assujettie par une
petite ganse noire qui enmaillottait l'annulaire. Il parlait vingt
minutes, jamais plus, et son seul geste consistait à regarder l'heure au
creux de sa main.
Il affecta d'ignorer absolument qu'il eût jamais été question de
construire une Basilique. A l'entendre, c'était là un projet dont il
n'avait même pas eu vent. Il décida que l'heure était venue de réaliser
le voeu cher à tous les chrétiens. Grâce à la générosité des fidèles,
les capitaux recueillis étaient suffisants non seulement à entamer, mais
à parachever, dans un délai aisément appréciable, le pieux édifice
appelé à remplacer la présente chapelle provisoire. On eût dit qu'il
s'agissait de construire un bazar pour une vente de charité. A aucun
instant le souffle de l'enthousiasme n'ébranla sa parole. Et il y avait
là des centaines de personnes qui eussent vendu leur lit pour voir
surgir le monument grandiose, le manifeste universel de la puissance
catholique!
M. l'abbé Janvier poursuivait l'énumération des travaux prochains. Il
possédait pierre par pierre la future église de Saint-Martin. Il en
connaissait les moindres détails. Aucun terme technique ne lui manquait
ni ne lui faisait peur. Il ne s'excusa point de prononcer des chiffres,
et de donner à son allocution l'allure d'un mémoire d'architecte, au
pied même des autels. C'était, à lui, sa méthode. Au lieu d'évoquer dans
les esprits l'idée du monument à l'aide d'images apocalyptiques, il en
dressait petit à petit les assises solides, étayées à mesure sur ce
qu'il ne craignait point d'appeler: «ce point d'appui essentiel: les
capitaux disponibles».
Personne ne broncha. Autour de cette parole glaciale l'air lui-même se
figeait. Les assistants se pétrifiaient. Par tant de flegme et d'audace
ils semblaient anéantis. M. Janvier en qualité de vicaire général était
le porte-parole de l'archevêché. Ce que l'on annonçait là, c'était
l'irrévocable. Demain, probablement, les ouvriers entoureraient déjà
cette chapelle noble et belle dans sa pauvreté toute nue, pour la
remplacer par l'odieuse construction moderne dont le dessin et la plate
silhouette étaient en ce moment si distinctement évoqués par les plates
expressions de M. Janvier.
Peu à peu, une sorte de dégel se produisant à la suite de la première
surprise, des têtes se tournèrent, on échangea des regards
significatifs, une houle passa sur les épaules. Le respect du saint lieu
interdisait toute manifestation. Pas un fidèle ne sortit. Mais on
sentait comme à certains jours, sous la surface terne de la mer, la lame
profonde, plus dangereuse que la tempête.
Quand la vingtième minute fut écoulée, M. l'abbé Janvier avait achevé de
décrire jusqu'à la pointe du clocher futur et de prouver la possibilité
matérielle de son exécution. Alors, comme un maçon parvenu au faîte de
son ouvrage y plante un petit drapeau, il dit un mot qui, d'un seul
coup, parut résumer toutes ses réticences et faire claquer son pli
impertinent sur les creuses chimères d'une partie des cervelles
présentes: «Mes frères, il faut être de son temps. Ainsi-soit-il.» Puis
il fit son signe de croix et continua la messe.
On se contint jusqu'à la fin; mais la sortie fut fiévreuse. L'officiant
n'avait pas fermé le livre sur le dernier Évangile, que nombre de
personnes se hâtaient vers la porte, pressées d'échanger leurs
impressions. D'ordinaire, beaucoup descendaient à la crypte déposer un
cierge près du tombeau. Seuls, quelques soldats et des femmes pauvres se
dirigèrent aujourd'hui du côté de l'escalier. La porte extérieure, sur
la rue Descartes, était comparable à l'ouverture d'une ruche d'abeilles.
--Ayez pitié, messieurs, mesdames, ayez pitié d'un pauvre aveugle...
La malheureuse prière de l'aveugle était couverte par la rumeur
bourdonnante d'une centaine de femmes qui aussitôt à l'air libre
éclataient, laissaient fuser à grands jets leur indignation et leur
colère. Elles restaient là, sur place, coude à coude, par groupes confus
qui se déformaient ou se pénétraient d'un simple pivotement sur les
talons, une phrase commencée au nez de quelqu'un s'achevant brusquement
contre une autre figure: propos sans suite, incohérents, mais
s'emboîtant les uns les autres à cause d'une aigreur, d'une violence
communes; le ton seul harmonisait ce pot-pourri d'idées dont la
plupart, émises posément, se fussent trouvées contradictoires. Les plus
acharnées étaient les vieilles; on en voyait qui relevaient leur
voilette sur le front pour parler mieux, et qui brandissaient leur gros
paroissien entre leurs mains gantées. Et elles ne pouvaient se résigner
à s'en aller, comme si, à elles toutes, là, en force, elles allaient
faire quelque chose. Elles n'étaient plus cent; elles semblaient
innombrables; les tambours noirs vomissant toujours deux torrents de
lave humaine qui élargissaient, épaississaient et ranimaient cette
grande flaque de matière en ébullition.
La rue, peu fréquentée, permettait ce rassemblement. Quelques rares
fiacres rasaient le bord du trottoir opposé, le long du mur du couvent
de l'Adoration perpétuelle. Deux ou trois voitures attendaient des
personnes ayant assisté à la messe, entre autres le landau des
Grenaille, avec deux chevaux fort bien attelés.
Plusieurs avaient cherché un épanchement au guichet du Frère bleu, mais
le guichet était fermé.
Lorsque Mlle Cloque sortit, longtemps après le gros de la foule, il y
eut une forte poussée vers elle. D'un accord tacite et unanime, ce
mouvement la proclamait l'âme même de l'opposition. Nul ne doutait de
son opinion, déjà maintes fois exprimée; son importance morale au milieu
de tout le monde de la dévotion, et de plus, sa qualité actuelle de
présidente de l'ouvroir de Saint-Martin la plaçaient d'emblée à la tête
de la résistance.
Elle eut un mot heureux qui courut de bouche en bouche et donna une
consistance et une force inattendues au parti de la Basilique: près des
personnes qui l'entourèrent, elle étiqueta les plans et devis que venait
d'étaler le vicaire général, de «projet républicain». Le _Journal du
Département_ n'avait jamais poussé si loin, et c'était un tort, car,
prononcés en temps opportun, de tels mots ruinent un parti. Le Saint
Père n'ayant pas encore parlé à cette époque, aucun simulacre de paix
n'existait entre l'Église et la République. Le projet que venait
d'adopter l'archevêché, et que favorisait en secret le ministère, était
bien un projet teinté de républicanisme. On s'en doutait; mais il
fallait le dire. C'était fait.
Et toutes ces dames achevaient de se monter la tête avec cette épithète
malsonnante. Aucune d'elles ne doutait qu'il ne fût suffisant de la
prononcer pour rendre odieuse désormais l'idée même de toute
construction autre que l'ancienne, la grandiose, la sainte Basilique
démolie et rasée par les mains révolutionnaires. D'un coup, la question
qui, depuis des mois, agitait les esprits, changeait d'aspect. Elle
cessait de se présenter sous le caractère purement religieux et
esthétique qu'elle avait jusqu'alors revêtu, pour s'aggraver d'un
caractère politique. Il ne s'agissait plus de savoir s'il était ou non
plus convenable d'élever une église colossale ou une église moyenne.
L'église moyenne s'identifiait avec la République. Un bon catholique ne
frayait pas avec la République. Voilà qui était net. Cela allait éviter
à bien des esprits indécis ou paresseux à se prononcer, l'embarras de
formuler un jugement.
On n'osait pas trop parler de Monseigneur, car il est délicat de
s'exprimer sur la trahison d'un chef, et toute l'acrimonie s'accumulait
sur la tête du vicaire général.
--Est-il sorti? demandait-on.
--Non; on ne l'a pas vu.
--Peut-être déjeune-t-il avec M. le Chapelain?
--Ce n'est pas probable; il y a un grand déjeuner à l'archevêché en
l'honneur de Monseigneur l'évêque d'Héliopolis.
--Mademoiselle Cloque! Vous devez savoir cela, vous, par vos amis. M. le
comte de Grenaille n'est-il pas lié avec l'évêque d'Héliopolis?
--Certainement! certainement! fit l'héroïne de la matinée.
Elle était plus curieuse de voir sortir les Grenaille-Montcontour que le
vicaire général. Selon le raisonnement qu'elle s'adressait, M. de
Grenaille ne pouvait plus hésiter à déclarer son opinion, tenue
jusqu'ici si scrupuleusement secrète. Et, après l'article du journal
d'hier, auquel son propre fils avait attribué le sens précis d'une
insinuation injurieuse à son adresse, il était inadmissible qu'il ne
donnât pas à ses ennemis un éclatant démenti en se rangeant ouvertement
du côté des protestataires.
On eût voulu que le vicaire général se montrât au moment où
l'agglomération des fidèles dans la rue gardait un aspect imposant.
Quelle tête ferait-il en face de la manifestation? C'est ce dont il
serait assez plaisant d'être témoin. Quelques personnes, notamment Mlle
Jouffroy, deux soeurs âgées, pensionnaires au couvent de l'Adoration
perpétuelle, se déclaraient d'avis qu'on lui fournît un témoignage
démonstratif du mécontentement général. Qu'entendaient-elles par là? A
voir les plis courroucés de leur visage et le froncement de sourcils de
ces deux filles agitées par une pieuse colère, on pouvait s'attendre à
tout.
Malheureusement, le public commençait à se répandre et à se clairsemer.
On vit sortir l'organiste, M. Houblon, homme maigre et haut qui prêtait
gracieusement le concours de son talent à la chapelle de Saint-Martin
ainsi qu'à sa paroisse. Il éleva des bras pareils à des signaux de
détresse, et, suivi de ses quatre filles, se confondit dans la foule des
dévotes. Le vicaire général ne paraissait point, non plus que la famille
de Grenaille-Montcontour. Les chevaux du landau avaient des impatiences,
et le cocher était obligé de leur faire exécuter un mouvement de
va-et-vient dans la rue, tout en prêtant l'oreille à l'appel du groom
établi près de la porte de la chapelle.
Tout à coup, celui-ci siffla. M. et Mme de Grenaille causaient
amicalement avec le Frère bleu qui rentrait à son guichet. Mlle Cloque
s'avança les saluer, et ils descendirent ensemble le trottoir en se
dirigeant du côté de la voiture.
Le comte était un homme d'une soixantaine d'années, portant beau, de
haute taille, le teint chaud, les cheveux blancs, le menton rasé, avec
des moustaches et des favoris d'ancien blond, fort soignés, d'une vraie
distinction. La comtesse était une grande et forte femme, qui eût paru
obèse sans le port de grenadier qu'elle avait et qui semblait lui donner
la force de soutenir allègrement toute surcharge physique. Elle
conservait les dents superbes et des cheveux châtain foncé durs comme
crins. Elle conduisait elle-même, chassait à courre et tenait le verbe
haut. Avec cela, une mise toute provinciale: pas plus de goût pour sa
toilette que pour l'intérieur de sa maison.
Mlle Cloque n'osa placer aucune parole importante. Ils causaient du
beau temps qu'il faisait, lorsqu'un mouvement se produisit dans la
foule. On venait de voir surgir dans l'entre-bâillement de la porte la
figure ronde et rosée de M. le vicaire général. Il n'était pas encore
couvert et causait assez vivement avec quelqu'un demeuré à l'intérieur.
Que de malheureuses femmes frissonnèrent! On s'attendait à un scandale.
Il salua la personne avec qui il s'était attardé et s'avança
délibérément jusqu'au seuil de la chapelle, où il leva le nez, prit le
vent, mit son chapeau et se dirigea pour sortir, dans l'espace libre
qu'ouvraient devant lui instinctivement les manifestants. Il considéra
ce recul comme une marque de respect et avança en s'inclinant légèrement
jusqu'au groupe formé par les Grenaille-Montcontour et Mlle Cloque,
entre le landau et une grande porte ouverte sur la cour d'un droguiste.
La manifestation épiait ces quatre personnes. La pauvre Mlle Cloque
blêmit, et les jambes faillirent lui manquer.
Avec la plus chaleureuse cordialité, M. l'abbé Janvier aborda M. et Mme
de Grenaille-Montcontour. Il fut tout de suite apparent qu'ils
s'attendaient là, que c'était un rendez-vous. En effet, la comtesse dit
à Mlle Cloque que ces messieurs déjeûnaient à l'archevêché avec Mgr
l'évêque d'Héliopolis; et sur quelques mots très aimables et pleins de
promesses sous-entendues, pour sa charmante petite Geneviève, elle
tendit la main à la vieille fille. Le vicaire général monta à côté de la
comtesse; le comte s'assit lestement sur le strapontin; et le landau se
dirigea vers la rue Néricault-Destouches où il tourna et disparut.
Mlle Cloque murmura intérieurement:
--Mon Dieu! donnez-moi des forces; faites-moi la grâce de ne pas
tomber!...
Et, d'un courageux effort sur elle-même, elle se redressa et se tint
ferme.
La situation était plus tragique pour elle que pour aucune des personnes
présentes à cette volte-face. Car elle seule, sans doute, était informée
du véritable sens de l'article ambigu du _Journal du Département_. Elle
seule savait, à l'heure actuelle, la gravité de l'attitude que venait de
prendre le comte de Grenaille. En adoptant le parti de l'archevêché et
le «projet républicain», non seulement il trahissait la cause du parti
catholique dont il était l'ornement, mais il endossait la responsabilité
des insinuations calomnieuses du journal; il reniait l'acte
chevaleresque de son fils Marie-Joseph! C'était un coup d'état, une
révolution. Demain, ce soir, tout à l'heure peut-être, par les
feuilles de l'après-midi, tous apprendraient que M. le comte de
Grenaille-Montcontour publiquement accusé de soutenir les projets
gouvernementaux «_dans un but qu'il restait à élucider_» n'avait répondu
qu'en affirmant son adhésion à ces projets. C'était pour les Basiliciens
la perte d'un appui des plus précieux et sur lequel beaucoup avaient
témérairement compté; mais pour Mlle Cloque c'était la question du
mariage de sa nièce vis-à-vis de quoi venait de se creuser un précipice
beaucoup plus terrible qu'elle n'avait osé le redouter.
Les deux demoiselles Jouffroy vinrent les premières au-devant d'elle.
Elles ne dirent rien. La colère et l'indignation atteignent parfois un
degré d'intensité que l'expression verbale est inhabile à traduire. Mais
leur contenance parlait pour elles. Leurs traits, leurs bras, toute leur
personne étaient affaissés, échoués, abîmés. Leurs coques grises
tremblotaient de chaque côté de leurs yeux noyés. Toutes les deux
pareilles, elles se ressemblaient comme deux jumelles. Leur dépit
s'augmentait de la déconfiture de leurs belles menaces. Elles avaient
donné à entendre qu'elles briseraient les vitres au nez du vicaire
général. Et elles s'étaient écartées à son passage, comme tout le monde,
sans oser proférer un cri. Elles avaient assisté, comme tout le monde, à
l'espèce de défi que leur jetait à la face leur ennemi plein
d'insouciance et de bonne humeur en transformant en hommage--par
inconscience ou par une souveraine habileté--leur équivoque
manifestation.
Quelques mines abattues se joignirent à elles, tandis que la plupart
s'en allaient derrière M. Houblon dont les grands bras de sémaphore
annonçaient la tempête.
Ce fut la jeune femme du libraire catholique, Mme Pigeonneau-Exelcis,
qui fit remarquer la pâleur excessive de Mlle Cloque; et elle se hâta
de la soutenir en lui donnant le bras. Il n'était que temps; Mlle
Cloque allait céder à un étourdissement. Par bonheur, la porte du
couvent était entre-bâillée; ces demoiselles n'eurent qu'à la pousser,
et on installa promptement la malade sur une chaise qu'avança la soeur
tourière, dans une petite cour pavée où il y avait des lis en pots au
pied des murs. On alla chercher des sels, de l'éther, et tout en se
livrant à cette besogne charitable, on racontait à la tourière les
événements. La bonne vieille soeur, la figure embobelinée dans un bonnet
blanc tuyauté du front au menton, ne se laissait guère atteindre par ce
qui s'agitait de l'autre côté du cloître où elle était enfermée depuis
un demi-siècle, et elle dit, après le récit de si grandes choses:
--Monsieur l'aumônier a été pris d'une attaque de goutte ce matin, et la
messe de huit heures a eu quarante minutes de retard...
Mlle Cloque revint doucement à elle. On apercevait, par le jour d'un
porche, la verdure du jardin planté de hauts tilleuls. Deux formes
blanches passèrent au bout d'une allée. Puis on ne vit plus rien remuer;
et l'on n'entendait que le bruit d'un torchon époussetant les chaises du
parloir d'où il venait une grande fraîcheur. Mme Pigeonneau-Exelcis
demanda si elle ne pouvait pas profiter de l'occasion pour emmener sa
fillette, avant le déjeuner. Mais la soeur ouvrit des yeux comme si on
lui demandait d'abjurer sa religion:
--Y pensez-vous, madame Pigeonneau? Ces demoiselles sont à l'Instruction
religieuse, à cause du retard de la messe de ce matin...
--Ah! la messe a été en retard?
Et la bonne soeur répéta ce qu'elle avait dit un instant auparavant et
qu'on n'avait point écouté. Puis, pour réveiller tout à fait Mlle
Cloque, elle la taquina sur un sujet passé à l'état d'habitude:
--Vous voyez bien, Mademoiselle, si votre nièce était en pension ici,
elle serait venue vous embrasser, et c'est ça qui vous aurait
ragaillardie!...
--Mais non, dit en souriant la malade, puisque c'est l'heure de
l'Instruction religieuse...
--C'est vrai! c'est vrai! Ah! mademoiselle Cloque a réponse à tout.
Et ce sujet était plein d'amertume pour la vieille tante de Geneviève.
Car elle l'avait mise au Sacré-Coeur parce que l'on ne cite rien de
mieux que le Sacré-Coeur pour l'éducation d'une jeune fille. Elle allait
toujours aux extrêmes, en toutes choses. Et que de mérite elle avait à
cela! Car on ne cite rien non plus de plus coûteux que l'éducation au
Sacré-Coeur. Le couvent de l'Adoration perpétuelle eût été beaucoup plus
à la portée de ses ressources. Mais le moyen de marier brillamment une
jeune fille élevée côte à côte avec la petite Pigeonneau, fille du
libraire?
--Ma bonne amie, firent Mlles Jouffroy, vous déjeunerez avec nous. Nous
ne vous laisserons pas vous en aller chez vous après cette faiblesse...
--Vous êtes bien bonnes! Je n'ai guère d'appétit. Il faut pourtant que
je reprenne des forces pour aller voir ma Geneviève cet après-midi...
Mais Mariette; que dira Mariette si elle ne me voit pas rentrer?... Vous
ai-je averties que Loupaing va être conseiller municipal?
Tout le monde haussa les épaules.
--On fera prévenir Mariette, ne vous inquiétez pas; madame Pigeonneau va
avoir la complaisance d'envoyer un commissionnaire jusqu'à la rue de la
Bourde; n'est-ce pas, chère petite dame?
--Mais comment donc! Mais trop heureuse de pouvoir vous être agréable!
Je vais y aller moi-même, parce que votre bonne croirait sa maîtresse
perdue si un homme de peine lui expliquait cela tout de travers...
--Non, madame Pigeonneau, vous ne ferez pas cela, je ne le souffrirai
pas!
--J'y cours; j'en ai pour un moment. Au revoir, Mesdemoiselles, bonjour
ma chère soeur: je viendrai prendre ma fillette à deux heures et
demie...
Elle fit sonner l's douce: «z et demie» et s'esquiva.
--Vous êtes trop gentille! Au revoir, chère madame Pigeonneau.
Et quand la femme du libraire fut partie:
--Quelle excellente petite femme! dit Mlle Cloque.
--Bah! fit Mlle Jouffroy, la cadette, elle est enchantée de vous rendre
service; c'est une façon de vous dire: n'oubliez pas de prendre chez moi
le livre de mariage...
--Oh! la mauvaise!
Mlle Jouffroy, la cadette, avait la dent pointue. On reprochait
d'ailleurs, en secret, à madame Pigeonneau-Exelcis d'être jolie. Non pas
que personne eût pu jamais l'accuser de mésuser de sa beauté; mais, le
charme physique laisse toujours planer quelque inquiétude morale.
Mlle Cloque eut la force de monter jusqu'au premier, dans l'appartement
qu'occupaient ses amies. Le couvent recevait une douzaine de
pensionnaires libres, veuves ou célibataires, qui, moyennant un prix
modique, jouissaient dans cette paisible maison d'un confortable des
plus avantageux. La tante de Geneviève ne gravissait jamais sans un
profond soupir les larges escaliers de pierre à rampe de fer forgé,
donnant sur des paliers plus spacieux que son jardin et où s'ouvraient
les doubles portes soigneusement calfeutrées, rembourrées et lourdes
comme des portes d'église. De beaux christs d'ivoire, des images de la
Vierge, un peu mesquins sur l'immense surface des panneaux blanchis; une
atmosphère de quiétude et d'ordre intime; le parfum du voluptueux
servage divin et de l'éternité assurée, ornaient et emplissaient cet
enviable refuge. Quel délice de reposer ses yeux, par les hautes
fenêtres, sur la crête bien taillée des tilleuls, sur le pieux
va-et-vient des religieuses toutes blanches et sur les ébats innocents
d'enfants dont les voix et les cris venaient trois ou quatre fois par
jour vous revigorer l'esprit et le coeur! Ne plus voir l'oeil louche du
futur conseiller municipal, sa lance braquée sur le revers des fusains,
ni l'accablante tristesse du «drapeau blanc» de la folle, c'était le
rêve de Mlle Cloque; et elle y ajoutait encore le désir d'économiser le
loyer de la rue de la Bourde qui absorbait ses maigres revenus. Mais à
cause de Geneviève il fallait faire figure; tant que Geneviève ne serait
pas mariée, il ne fallait pas songer à venir s'enterrer dans une «maison
de retraite» dont le nom sonne une certaine fêlure de pauvreté.
Une soeur converse, au doux visage de bienheureuse, apportait le repas
dans de grands paniers cylindriques à plusieurs étages, en fer blanc
pour les plats chauds, en jonc pour le pain et les desserts. Elle était
chaussée de sandales de feutre, et son pas insonore la laissait prendre
tout à coup pour une apparition. Elle faisait sa besogne et recevait les
observations avec un étrange contentement; on eût dit qu'elle servait à
la table des Anges.
--Eh bien! soeur Brigitte, ça ne vous fait donc rien que le bon Dieu
soit frustré d'une si belle Basilique?
Soeur Brigitte sourit et répondit sans hésitation:
--Notre Seigneur Jésus-Christ a dit: «Mon royaume n'est pas de ce
monde...»
Et elle emporta le fromage, déjà retournée, quant à elle, à sa
tranquille béatitude.