Les poésies nationales des barbares étaient accompagnées du son du

fifre, du tambour et de la musette. Les Scythes, dans la joie des

festins, faisaient résonner la corde de leur arc. La cithare ou la

guitare était en usage dans les Gaules, et la harpe dans l'île des

Bretons: il y avait trois choses qu'on ne pouvait saisir pour dettes

chez un homme libre du pays de Galles: son cheval, son épée et sa

harpe.

Dans quelles langues tous ces poëmes étaient-ils écrits ou chantés?

Les principales étaient la langue celtique, la langue slave, les

langues teutonique et scandinave: il est difficile de savoir à quelle

racine appartenait l'idiome des Huns. L'oreille dédaigneuse des Grecs

et des Romains n'entendait dans les entretiens des Franks et des

Tartares que des croassements de corbeaux ou des sons non articulés,

sans aucun rapport avec la voix humaine; mais quand les barbares

triomphèrent, force fut de comprendre les ordres que le maître donnait

à l'esclave. Sidoine Apollinaire félicite Syagrius de s'exprimer avec

pureté dans la langue des Germains: «Je ris, dit le littérateur

puéril, en voyant un _barbare_ craindre devant vous de faire un

_barbarisme_ dans sa langue.» Le quatrième canon du concile de Tours

ordonne que chaque évêque traduira ses sermons latins en langue romane

et tudesque. Louis le Débonnaire fit mettre la _Bible_ en vers

teutons. Nous savons, par Loup de Ferrières, que sous Charles le

Chauve on envoyait les moines de Ferrières à Pruym, pour se

familiariser avec la langue germanique. On fit connaître à la même

époque les caractères dont les Normands se servaient pour garder la

mémoire de leurs chansons; ces caractères s'appelaient _runstabath_;

ce sont des lettres runiques: on y joignit celles qu'Ethicus avait

inventées auparavant, et dont saint Jérôme avait donné les

signes......

Passons à la religion des barbares. Les historiens nous disent que les

Huns n'en avaient aucune: nous voyons seulement qu'ils croyaient,

comme les Turcs, à une certaine fatalité. Les Alains, comme les

peuples d'origine celtique, révéraient une épée nue fichée en terre.

Les Gaulois avaient leur terrible _Dis_, père de la Nuit, auquel ils

immolaient des vieillards sur le _dolmen_, ou la pierre druidique; les

Germains adoraient la secrète horreur des forêts. Autant la religion

de ceux-ci était simple, autant celle des Scandinaves était

compliquée.

Le géant Ymer fut tué par les trois fils de Bore: Odin, Vil et Ve. La

chair de Ymer forma la terre, son sang la mer, son crâne le ciel. Le

Soleil ne savait pas alors où était son palais; la Lune ignorait ses

forces; et les étoiles ne connaissaient point la place qu'elles

devaient occuper.

Un autre géant, appelé Norv, fut le père de la Nuit. La Nuit, mariée à

un enfant de la famille des dieux, enfanta le Jour. Le Jour et la Nuit

furent placés dans le ciel, sur deux chars conduits par deux chevaux;

Hrim-Fax (crinière gelée) conduit la Nuit: les gouttes de ses sueurs

font la rosée; Skin-Fax (crinière lumineuse) mène le Jour. Sous chaque

cheval se trouve une outre pleine d'air: c'est ce qui produit la

fraîcheur du matin.

Un chemin ou un pont conduit de la terre au firmament: il est de trois

couleurs, et s'appelle l'arc-en-ciel. Il sera rompu quand les mauvais

génies, après avoir traversé les fleuves des enfers, passeront à

cheval sur ce pont.

La cité des dieux est placée sous le chêne Ygg-Drasill, qui ombrage le

monde. Plusieurs villes existent dans le ciel.

Le dieu Thor est fils aîné d'Odin; Tyr est la divinité des victoires.

Heindall aux dents d'or a été engendré par neuf vierges. Loke est

l'artisan des tromperies. Le loup Fenris est fils de Loke; enchaîné

avec difficulté par les dieux, il sort de sa bouche une écume qui

devient la source du fleuve Vam (les vices).

Frigga est la principale des déesses guerrières, qui sont au nombre de

douze; elles se nomment Walkyries: Gadur, Rosta et Skulda (l'avenir),

la plus jeune des douze fées, vont tous les jours à cheval choisir les

morts[188].

[188] _Edda._--Voyez aussi Mallet, _Introd. à l'histoire de

Danemark_, et les _Monuments de la Mythologie des anciens

Scandinaves_ pour servir de preuve à cette introduction, par le

même auteur, in-4º; Copenhague, 1766.

Il y a dans le ciel un grande salle, le Valhalla, où les braves sont

reçus après leur vie. Cette salle a cinq cent quarante portes; par

chacune de ces portes sortent huit cents guerriers morts pour se

battre contre le loup. Ces vaillants squelettes s'amusent à se briser

les os, et viennent ensuite dîner ensemble: ils boivent le lait de la

chèvre Heidruna, qui broute les feuilles de l'arbre Lœrada. Ce lait

est de l'hydromel: on en remplit tous les jours une cruche assez large

pour enivrer les héros décédés. Le monde finira par un embrasement.

Des magiciens ou des fées, des prophétesses, des dieux défigurés

empruntés de la mythologie grecque, se retrouvaient dans le culte de

certains barbares. Le surnaturel est le naturel même de l'esprit de

l'homme: est-il rien de plus étonnant que de voir des Esquimaux

assemblés autour d'un _sorcier_ sur leur mer solide, à l'entrée même

de ce passage si longtemps cherché[189], qu'une éternelle barrière de

glace fermait au vaisseau de l'intrépide capitaine Parry?

[189] Second voyage du capitaine Parry pour découvrir le passage

au nord-ouest de l'Amérique.

De la religion des barbares descendons à leurs gouvernements.

Ces gouvernements paraissent avoir été en général des espèces de

républiques militaires, dont les chefs étaient électifs, ou

passagèrement héréditaires, par l'effet de la tendresse, de la gloire,

ou de la tyrannie paternelle. Toute l'antiquité européenne du

paganisme et de la barbarie n'a connu que la souveraineté élective: la

souveraineté héréditaire fut l'ouvrage du christianisme; souveraineté

même qui ne s'établit qu'au moyen d'une sorte de surprise, laissant

dormir le droit à côté du fait.

La société naturelle présente les variétés de gouvernement de la

société civilisée: le despotisme, la monarchie absolue, la monarchie

tempérée, la république aristocratique ou démocratique. Souvent même

les nations sauvages ont imaginé des formes politiques d'une

complication et d'une finesse prodigieuses, comme le prouvait le

gouvernement des Hurons. Quelques tribus germaniques, par l'élection

du roi et du chef de guerre, créaient deux autorités souveraines

indépendantes l'une de l'autre: combinaison extraordinaire.

Les peuples sortis de l'orient de l'Asie différaient en constitutions

des peuples venus du nord de l'Europe: la cour d'Attila offrait le

spectacle du sérail de Stamboul ou des palais de Pékin, mais avec une

différence notable; les femmes paraissaient publiquement chez les

Huns; Maximin fut présenté à Cerca, principale reine ou sultane

favorite d'Attila: elle était couchée sur un divan; ses suivantes

brodaient assises en rond sur les tapis qui couvraient le plancher. La

veuve de Bléda avait envoyé en présents aux ambassadeurs de belles

esclaves.

Les barbares, qui en raison de quelques usages particuliers

ressemblaient aux sauvages que j'ai vus au Nouveau Monde, différaient

d'eux essentiellement sous d'autres rapports. Une centaine de Hurons,

dont le chef tout nu portait un chapeau brodé à trois cornes,

servaient autrefois le gouverneur français du Canada: les pourrait-on

comparer à ces troupes de race slave ou germanique auxiliaires des

troupes romaines? Les Iroquois au temps de leur plus grande prospérité

n'armaient pas plus de dix mille guerriers: les seuls Goths mettaient,

comme un excédant de leur conscription militaire, un corps de

cinquante mille hommes à la solde des empereurs; dans le quatrième et

dans le cinquième siècle, les légions entières étaient composées de

barbares. Attila réunissait sous ses drapeaux sept cent mille

combattants, ce qu'à peine serait en état de fournir aujourd'hui la

nation la plus populeuse de l'Europe. On voit aussi dans les charges

du palais et de l'empire, des Franks, des Goths, des Suèves, des

Vandales: nourrir, vêtir, équiper tant d'hommes, est le fait d'une

société déjà poussée loin dans les arts industriels; prendre part aux

affaires de la civilisation grecque et romaine suppose un

développement considérable de l'intelligence. La bizarrerie des

coutumes et des mœurs n'infirme pas cette assertion: l'état politique

peut être très-avancé chez un peuple, et les individus de ce peuple

conserver les habitudes de l'état de nature.

L'esclavage était connu chez toutes ces hordes ameutées contre le

Capitole. Cet affreux droit, émané de la conquête, est pourtant le

premier pas de la civilisation: l'homme entièrement sauvage tue et

mange ses prisonniers: ce n'est qu'en prenant une idée de l'ordre

social qu'il leur laisse la vie, afin de les employer à ses travaux.

La noblesse était connue des barbares comme l'esclavage: c'est pour

avoir confondu l'espèce d'égalité militaire qui naît de la fraternité

d'armes, avec l'égalité des rangs, que l'on a pu douter d'un fait

avéré. L'histoire prouve invinciblement que différentes classes

sociales existaient dans les deux grandes divisions du sang Scandinave

et caucasien. Les Goths avaient leurs Ases ou demi-dieux: deux

familles dominaient toutes les autres, les Amaliet les Baltes.

Le droit d'aînesse était ignoré de la plupart des barbares; ce fut

avec beaucoup de peine que la loi canonique parvint à le leur faire

adopter. Non-seulement le partage égal subsistait chez eux, mais

quelquefois le dernier né d'entre les enfants, étant réputé le plus

faible, obtenait un avantage dans la succession.

«Lorsque les frères ont partagé le bien de leur père, dit la loi

gallique, le plus jeune a la meilleure maison, les instruments de

labourage, la chaudière de son père, son couteau et sa cognée.» Loin

que l'esprit de ce qu'on appelle la _loi salique_ fût en vigueur dans

la véritable loi salique, la ligne maternelle était appelée avant la

ligne paternelle dans les héritages et les affaires résultant d'iceux.

On va bientôt en voir un exemple à propos de la peine d'homicide.

Le gouvernement suivait la règle de la famille; un roi en mourant

partageait sa succession entre ses enfants, sauf le consentement ou la

ratification populaire: la loi politique n'était dans sa simplicité

que la loi domestique.

Chez plusieurs tribus germaniques la possession était annale;

propriétaire de ce qu'on avait cultivé, le fonds, après la moisson,

retournait à la communauté. Les Gaulois étendaient le pouvoir paternel

jusque sur la vie de l'enfant: les Germains ne disposaient que de sa

liberté. Au pays de Galles, le pencénedit, ou chef du clan, gouvernait

toutes les familles.

Les lois des barbares, en les séparant de ce que le christianisme et

le code romain y ont introduit, se réduisent à des lois pénales pour

la défense des personnes et des choses. La loi salique s'occupe du vol

des porcs, des bestiaux, des brebis, des chèvres et des chiens, depuis

le cochon de lait jusqu'à la truie qui marche à la tête d'un troupeau,

depuis le veau de lait jusqu'au taureau, depuis l'agneau de lait

jusqu'au mouton, depuis le chevreau jusqu'au bouc, depuis le chien

conducteur de meutes jusqu'au chien de berger. La loi gallique défend

de jeter une pierre au bœuf attaché à la charrue et de lui trop

serrer le joug.

Le cheval est particulièrement protégé: celui qui a monté un cheval ou

une jument sans la permission du maître est mis à l'amende de quinze

ou de trente sous d'or. Le vol du cheval de guerre d'un Frank, d'un

cheval hongre, d'un cheval entier et de ses cavales, entraîne un forte

composition[190]. La chasse et la pêche ont leurs garants: il y a

rétribution pour une tourterelle ou un petit oiseau dérobé aux lacs où

ils s'étaient pris, pour un faucon happé sur un arbre, pour le meurtre

d'un cerf privé qui servait à embaucher les cerfs sauvages, pour

l'enlèvement d'un sanglier forcé par un autre chasseur, pour le

déterrement du gibier ou du poisson cachés, pour le larcin d'une

barque ou d'un filet à anguilles. Toutes les espèces d'arbres sont

mises à l'abri par des dispositions spéciales: veiller à la vie des

forêts[191], c'était faire des lois pour la patrie.

[190] _Lex Salic._, tit. XXV.--_Lex Rip._, tit. XLII.

[191] _Lex Salic._, tit. VIII.--_Lex Rip._, tit. LXVIII.

L'association militaire, ou la responsabilité de la tribu et la

solidarité de la famille, se retrouvent dans l'institution des

cojurants ou compurgateurs: qu'un homme soit accusé d'un délit ou d'un

crime, il peut, selon la loi allemande et plusieurs autres, échapper

à la pénalité, s'il trouve un certain nombre de ses _pairs_ pour jurer

avec lui qu'il est innocent. Si l'accusé était une femme, les

compurgateurs devaient être femmes[192].

Le courage étant la première qualité du barbare, toute injure qui en

suppose le défaut est punie: ainsi, appeler un homme LEPUS, _lièvre_;

ou CONCACATUS, _embrené_, amène une composition de trois ou de six

sous d'or[193]; même tarif pour le reproche fait à un guerrier d'avoir

jeté son bouclier en présence de l'ennemi.

[192] _Leg. Wall._

[193] _Lex Salic._, tit. XXXII.

La barbarie se montre tout entière dans la législation des blessures;

la loi saxonne est la plus détaillée à cet égard: quatre dents cassées

au-devant de la bouche ne valent que six schillings; mais une seule

dent cassée auprès de ces quatre dents doit être payée quatre

schillings; l'ongle du pouce est estimé trois schillings, et une des

membranes du nez le même prix[194].

[194] _Lex Anglo-Saxonic._, pag. 7.

La loi ripuaire s'exprime plus noblement: elle demande trente-six sous

d'or pour la mutilation du doigt qui sert à décocher les flèches[195]:

elle veut qu'un ingénu paye dix-huit sous d'or pour la blessure d'un

autre ingénu dont le sang aura coulé jusqu'à terre[196]. Une blessure

à la tête, ou ailleurs, sera compensée par trente-six sous d'or s'il

est sorti de cette blessure un os d'une grosseur telle qu'il rende un

son en étant jeté sur un bouclier placé à douze pieds de

distance[197]. L'animal domestique qui tue un homme est donné aux

parents du mort avec une composition; il en est ainsi de la pièce de

bois tombée sur un passant. Les Hébreux avaient des règlements

semblables.

[195] _Lex Ripuar._, tit. V, art. XII.

[196] _Lex Ripuar._, tit. II, art. XII.

[197] _Ibid._, tit. LXX, art. I.

Et néanmoins ces lois, si violentes dans les choses qu'elles peignent,

sont beaucoup plus douces en réalité que nos lois: la peine de mort

n'est prononcée que cinq fois dans la loi salique, et six fois dans la

loi ripuaire; et, chose infiniment remarquable, ce n'est jamais, un

seul cas excepté, pour châtiment du meurtre: l'homicide n'entraîne

point la peine capitale, tandis que le rapt, la prévarication, le

renversement d'une charte, sont punis du dernier supplice; encore pour

tous ces crimes ou délits, y a-t-il la ressource des cojurants.

La procédure relative au seul cas de mort en réparation d'homicide est

un tableau de mœurs. Quiconque a tué un homme, et n'a pas de quoi

payer la composition, doit présenter douze cojurants, lesquels

déclarent que le délinquant n'a rien, ni dans la terre, ni hors la

terre, au delà de ce qu'il offre pour la composition. Ensuite l'accusé

entre chez lui, et prend de la terre aux quatre coins de sa maison; il

revient à la porte, se tient debout sur le seuil, le visage tourné

vers l'intérieur du logis; de la main gauche, il jette la terre

par-dessus ses épaules sur son plus proche parent. Si son père, sa

mère et ses frères ont fait l'abandon de tout ce qu'ils avaient, il

lance la terre sur la sœur de sa mère ou sur les fils de cette sœur,

ou sur les trois plus proches parents de la ligne maternelle[198].

Cela fait, déchaussé et en chemise, il saute à l'aide d'une perche

par-dessus la haie dont sa maison est entourée: alors les trois

parents de la ligne maternelle se trouvent chargés d'acquitter ce qui

manque à la composition. Au défaut de parents maternels, les parents

paternels sont appelés. Le parent pauvre qui ne peut payer jette à

son tour la terre recueillie aux quatre coins de la maison, sur un

parent plus riche. Si ce parent ne peut achever le montant de la

composition, le demandeur oblige le défendeur meurtrier à comparaître

à quatre audiences successives; et enfin, si aucun des parents de ce

dernier ne le veut rédimer, il est mis à mort: _de vita componat_.

[198] Voilà l'exemple de la préférence dans la ligne maternelle.

De ces précautions multipliées pour sauver les jours d'un coupable, il

résulte que les barbares traitaient la loi en tyrans, et se

prémunissaient contre elle: ne faisant aucun cas de leur vie ni de

celle des autres, ils regardaient comme un droit naturel de tuer ou

d'être tués. Un roi même, dans la loi des Saxons, pouvait être occis;

on en était quitte pour payer sept cent vingt livres pesant d'argent.

Le Germain ne concevait pas qu'un être abstrait, qu'une loi pût verser

son sang. Ainsi, dans la société commençante, l'instinct de l'homme

repoussait la peine de mort, comme dans la société achevée la raison

de l'homme l'abolira: cette peine n'aura donc été établie qu'entre

l'état purement sauvage et l'état complet de civilisation, alors que

la société n'avait plus l'indépendance du premier état et n'avait pas

encore la perfection du second.

SUITE DES MŒURS DES BARBARES.

Les conducteurs des nations barbares avaient quelque chose

d'extraordinaire comme elles. Au milieu de l'ébranlement social,

Attila semblait né pour l'effroi du monde; il s'attachait à sa

destinée je ne sais quelle terreur, et le vulgaire se faisait de lui

une opinion formidable. Sa démarche était superbe; sa puissance

apparaissait dans les mouvements de son corps et dans le roulement de

ses regards. Amateur de la guerre, mais sachant contenir son ardeur,

il était sage au conseil, exorable aux suppliants, propice à ceux dont

il avait reçu la foi. Sa courte stature, sa large poitrine, sa tête

plus large encore, ses petits yeux, sa barbe rare, ses cheveux

grisonnants, son nez camus, son teint basané, annonçaient son origine.

Sa capitale était un camp ou grande bergerie de bois, dans les pacages

du Danube: les rois qu'il avait soumis veillaient tour à tour à la

porte de sa baraque; ses femmes habitaient d'autres loges autour de

lui. Couvrant sa table de plats de bois et de mets grossiers, il

laissait les vases d'or et d'argent, trophée de la victoire et

chefs-d'œuvre des arts de la Grèce, aux mains de ses compagnons.

C'est là qu'assis sur une escabelle, le Tartare recevait les

ambassadeurs de Rome et de Constantinople. A ses côtés siégeaient non

les ambassadeurs, mais des barbares inconnus, ses généraux et

capitaines: il buvait à leur santé, finissant, dans la munificence du

vin, par accorder grâce aux maîtres du monde. Lorsque Attila

s'achemina vers la Gaule, il menait une meute de prince tributaires,

qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du commandeur des

monarques pour exécuter ce qui leur serait ordonné.

Peuples et chefs remplissaient une mission qu'ils ne se pouvaient

eux-mêmes expliquer: ils abordaient de tous côtés aux rivages de la

désolation, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariots, les

autres traînés par des cerfs ou des rennes, ceux-ci portés sur des

chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers ou sur des barques de

cuir et d'écorce. Navigateurs intrépides parmi les glaces du Nord et

les tempêtes du Midi, ils semblaient avoir vu le fond de l'Océan à

découvert. Les Vandales qui passèrent en Afrique avouaient céder

moins à leur volonté qu'à une impulsion irrésistible.

Ces conscrits du Dieu des armées n'étaient que les aveugles exécuteurs

d'un dessein éternel: de là cette fureur de détruire, cette soif de

sang qu'ils ne pouvaient éteindre, de là cette combinaison de toutes

choses pour leurs succès, bassesse des hommes, absence de courage, de

vertu, de talents, de génie. Genséric était un prince sombre, sujet

aux accès d'une noire mélancolie; au milieu du bouleversement du

monde, il paraissait grand parce qu'il était monté sur des débris.

Dans une de ces expéditions maritimes, tout était prêt, lui-même

embarqué: où allait-il? il ne le savait pas. «Maître, lui dit le

pilote, à quels peuples veux-tu porter la guerre?--A ceux-là, répond

le vieux Vandale, contre qui Dieu est irrité.»

Alaric marchait vers Rome: un ermite barre le chemin au conquérant; il

l'avertit que le ciel venge les malheurs de la terre: «Je ne puis

m'arrêter, dit Alaric; quelqu'un me presse et me pousse à saccager

Rome.» Trois fois il assiège la ville éternelle avant de s'en emparer:

Jean et Brazilius, qu'on lui députe lors du premier siége pour

l'engager à se retirer, lui représentent que, s'il persiste dans son

entreprise, il lui faudra combattre une multitude au désespoir.

«L'herbe serrée, repart l'abatteur d'hommes, se fauche mieux.»

Néanmoins il se laisse fléchir, et se contente d'exiger des suppliants

tout l'or, tout l'argent, tous les ameublements de prix, tous les

esclaves d'origine barbare: «Roi, s'écrient les envoyés du sénat, que

restera-t-il donc aux Romains?--La vie.»

Je vous ai déjà dit ailleurs qu'on dépouilla les images des dieux, et

que l'on fondit les statues d'or du Courage et de la Vertu. Alaric

reçut cinq mille livres pesant d'or, trente mille pesant d'argent,

quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en écarlate,

et trois mille livres de poivre. C'était avec du fer que Camille avait

racheté des Gaulois les anciens Romains.

Ataulphe, successeur d'Alaric, disait: «J'ai eu la passion d'effacer

le nom romain de la terre, et de substituer à l'empire des Césars

l'empire des Goths, sous le nom de Gothie. L'expérience m'ayant

démontré l'impossibilité où sont mes compatriotes de supporter le joug

des lois, j'ai changé de résolution: alors j'ai voulu devenir le

restaurateur de l'empire romain, au lieu d'en être le destructeur.»

C'est un prêtre nommé Jérôme qui raconte en 416, dans sa grotte de

Bethléem, à un prêtre nommé Orose cette nouvelle du monde: autre

merveille.

Une biche ouvre le chemin aux Huns à travers les Palus-Méotides, et

disparaît. La génisse d'un pâtre se blesse au pied dans un pâturage;

ce pâtre découvre une épée cachée sous l'herbe; il la porte au prince

tartare: Attila saisit le glaive, et sur cette épée, qu'il appelle

l'épée de Mars, il jure ses droits à la domination du monde. Il

disait: «L'étoile tombe, la terre tremble; je suis le marteau de

l'univers». Il mit lui-même parmi ses titres le nom de _Fléau de

Dieu_, que lui donnait la terre[199].

[199] _Rerum Hungararum Scriptores varii_; Francofurti, 1660.

C'était cet homme que la vanité des Romains traitait de _général au

service de l'empire_; le tribut qu'ils lui payaient était à leurs yeux

ses _appointements_: ils en usaient de même avec les chefs des Goths

et des Burgondes. Le Hun disait à ce propos: «Les généraux des

empereurs sont des valets; les généraux d'Attila, des empereurs.»

Il vit à Milan un tableau où des Goths et des Huns étaient représentés

prosternés devant les empereurs; il commanda de le peindre, lui

Attila, assis sur un trône, et les empereurs portant sur leurs épaules

des sacs d'or qu'ils répandaient à ses pieds.

«Croyez-vous, demandait-il aux ambassadeurs de Théodose II, qu'il

puisse exister une forteresse ou une ville s'il me plaît de la faire

disparaître du sol?»

Après avoir tué son frère Bléda, il envoya deux Goths, l'un à

Théodose, l'autre à Valentinien, porter ce message: «Attila, mon

maître et le vôtre, vous ordonne de lui préparer un palais.»

«L'herbe ne croît plus, disait encore cet exterminateur, partout où le

cheval d'Attila a passé.»

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 19 / 35 段