Ce n’est pas seulement pendant la dernière phase de son œuvre que
l’éducateur pourra se trouver désarmé par le mauvais vouloir de son
élève: bien des fois, au cours de cette œuvre de patience,
d’intelligence et de dévouement, pendant laquelle le bon vouloir du
disciple doit collaborer avec le bon vouloir du maître pour que des
fruits s’aperçoivent, l’enfant, de son plein gré, résistera, se
dérobera, se refusera, en sachant ce qu’il fait et en voulant le faire.
Éclairé, raisonné, chapitré, bien convaincu intérieurement qu’il a tort,
il ne cédera pas: il continuera à suivre la mauvaise route, et à manquer
aux devoirs, petits ou grands, qui sont les siens.
Que doit faire ici l’éducateur?
Tout d’abord, délimiter soigneusement les proportions réelles de ce
mauvais vouloir. Peut-être n’occupe-t-il pas toute la conscience.
Peut-être une partie seulement de cette volonté, essentiellement
divisable, nous l’avons vu, s’est-elle mise au service du mal, le reste
demeurant au service de quelque bien, visible ou secret. Il faut
quelquefois aussi fouiller dans une âme pour y découvrir la bonne
volonté cachée! Sur cette part restante de bonne volonté, l’éducateur
conservera son action: il l’éclairera mieux, la fera ainsi se porter
plus avant, agir plus vite, monter plus haut, et peut-être rallier
finalement à elle tous les fragments qui s’en étaient détachés.
Secondement, l’éducateur, lorsqu’il se trouve en face d’un mauvais
vouloir, total ou partiel, bien caractérisé et nettement défini, a
quelque chose à faire d’extrêmement important, que nous avons déjà
indiqué, mais sur quoi il faut revenir et insister: c’est de réprimer
vigoureusement les effets de ce mauvais vouloir. C’est-à-dire en arrêter
les conséquences, en protéger les victimes, et châtier le coupable.
Il est inique et scandaleux de laisser un acte mauvais produire des
conséquences heureuses ou agréables pour celui qui l’a commis: lorsque
par sa désobéissance, son larcin ou son mensonge, un enfant s’est
procuré la matière ou l’occasion de quelque plaisir, on doit annihiler,
ruiner immédiatement son fâcheux triomphe, et lui arracher sans pitié le
bénéfice de sa faute.
Lorsque la mauvaise conduite d’un enfant est cause que d’autres enfants,
ou d’autres membres de sa famille, de son entourage, souffrent et
pâtissent, subissant le contre-coup de ses révoltes, de ses manquements
ou de ses méchancetés, l’autorité doit intervenir pour empêcher dans
toute la mesure du possible l’accomplissement de cette injustice. Il est
odieux de voir,--comme cela se pratique trop souvent dans les familles,
grâce à l’aveuglement volontaire de certains parents idolâtres, flattés
par quelque cajolerie ou quelque ressemblance en laquelle ils se
complaisent,--les bons, les doux, les serviables, les modestes,
sacrifiés aux égoïstes, aux exigeants, aux vaniteux, aux dépensiers, aux
imposteurs. Il y a des sœurs qui paient éternellement pour leurs frères,
des aînés qui sont toute leur vie les victimes de leurs cadets, de
quelque benjamin gâté, corrompu par une adulation et une lâcheté
criminelles. Ce sont là de criants abus contre lesquels il faut s’élever
avec la plus grande énergie.
Les conséquences illégitimes de la faute arrêtées, les victimes
protégées, il reste à châtier le coupable d’une façon mesurée,
proportionnelle à sa culpabilité.
Laisser tranquillement s’exercer la mauvaise volonté sans la contenir et
sans la punir, c’est contribuer au règne de l’injustice sur la terre,
c’est faire servir les bons au plaisir et à l’avantage des méchants, et
c’est enfin abandonner ceux-ci à leur perdition.
Non seulement la répression du mal est nécessaire à la protection du
bien, mais cette répression ne laissera pas d’exercer, sur le méchant
lui-même, une sorte d’ascendant mystérieux. Sans doute, tant que la
volonté ne se retournera pas, tant qu’elle ne choisira pas, dans
l’intime d’elle-même, de faire face au devoir, parce qu’il est le
devoir, tout ce qu’on pourra obtenir d’elle par menace, promesse, force
vive ou châtiment, ne changera pas sa malice en bonté: il y a cependant
dans le bien, pratiqué même de mauvais gré, même avec une arrière-pensée
perverse, il y a dans le bien une telle force divine, une telle
puissance de pénétration, d’illumination et de conquête intérieure,
qu’on a vu des misérables, des êtres dépravés et corrompus, des
renégats, brusquement convertis par un acte de charité ou d’héroïsme
qu’ils avaient été conduits à accomplir malgré eux. On ne perd donc pas
son temps à l’égard du méchant lui-même quand on l’empêche de faire ce
qu’il voudrait, qu’on le prive du bénéfice de ses fautes, et qu’on le
force à faire ce qu’il ne voudrait pas.
Enfin, devant les manifestations persistantes de la mauvaise volonté,
l’éducateur a une troisième chose à faire, qui est de prier. Il devrait
même toujours commencer par là, sans attendre que s’incruste et s’étende
un mauvais vouloir passager où partiel.
La prière est la première comme la dernière arme. Je dirai même que sans
elle tous les efforts personnels, aussi bien que toutes les mesures
adoptées à l’égard d’autrui, resteront vains.
Qu’on me permette ici un souvenir... J’ai fait pendant vingt ans de ma
vie le catéchisme tous les jeudis matins. Je l’ai fait à des enfants du
Nord et à des enfants du Midi, à des petits et à des grands, à des
garçons et à des filles. J’ai la pratique de ce jeune monde. Je connais
la façon de les manœuvrer. En général, je les tenais tous en main. Ils
étaient sages. Ils m’aimaient. Ils s’intéressaient à ce que je leur
racontais. J’en ai eu qui m’ont édifiée, attendrie, émue par leurs
sentiments et leur conduite. J’en ai eu d’étourdis et de légers, dont
l’esprit s’envolait comme papillon ou moineau. J’en ai eu enfin qui
étaient de bons diables, et d’autres de francs polissons. Un de ces
derniers, le pire dont le souvenir me soit resté, s’appelait Larcher.
Non seulement il n’apprenait jamais une ligne de sa leçon, non seulement
il n’écoutait pas un mot de l’enseignement donné, mais ce n’était,
pendant toute l’heure de classe, que plaisanteries, niches aux voisins,
réponses goguenardes, et dissipation ininterrompue. Il avait inventé,
chaque fois que je m’adressais à lui en prononçant son nom, de me
répondre invariablement par ces trois mots, répétés sur le même ton
traînard et blagueur: «Pas Larcher, Jacob.» Et les autres de rire! Cette
scie avait le plus grand succès.
Ce galopin, vrai type du voyou de Paris en herbe, mine à la fois chétive
et hardie, gouailleuse et sournoise, non seulement ne gagnait rien à
venir au catéchisme, mais en faisait perdre le bénéfice à tous ses
camarades. Les dames catéchistes disposent de peu de moyens pour
récompenser ou sévir: quelques images, distribuées dans les limites du
règlement, pour ne point créer de concurrence ni soulever de jalousies,
le renvoi momentané ou définitif (et souvent le premier tourne au second
sans qu’on l’ait voulu, par la mauvaise volonté des parents), c’est à
peu près tout. Je ne voulais pas renvoyer Larcher. Observations,
reproches, sévérités, exhortations affectueuses, rien n’aboutissait. Que
faire?
Je me mis à prier pour lui de toutes mes forces, dans l’intervalle d’un
jeudi à l’autre.
La semaine écoulée, j’arrive, à l’heure de la leçon, devant la porte de
la salle où se tenaient les séances. Mon Larcher rôdait alentour, la
figure métamorphosée... Il m’aborde, contrit et docile... il entre, se
place, ne bronche plus... A partir de ce jour, ce fut un agneau. Et
comme il était fort intelligent, il apprit tout ce que je voulus.
Il faut donc prier: prier pour le petit enfant, prier pour l’écolier,
prier pour la jeunesse en proie à toutes les effervescences et à tous
les troubles de la sève en travail; et il faut prier pour l’homme
fait... et il faut prier, prier ardemment pour celui qui veut le mal!
Dieu, qui ne peut pas plus que nous, malgré sa Toute-Puissance, vouloir
pour le pécheur, dispose cependant d’influences et de moyens que nous ne
possédons pas pour transformer les affections d’un cœur et briser les
attaches d’une volonté. L’homme élève: Dieu soulève. L’homme éclaire:
Dieu aveugle, au double sens de projeter l’évidence ou de créer la nuit.
Une cécité soudaine sert parfois de préface au renfort de la grâce...
Les voies de Dieu nous sont inconnues, mais nous savons qu’elles
s’ouvrent devant la prière.
Ne désespérons donc jamais d’une volonté mauvaise, tant qu’un souffle de
vie anime encore son possesseur.
On ne peut jamais, du reste, préjuger des directions futures que prendra
ou conservera un vouloir humain. Tout demeure toujours possible, en fait
de revirement et de volte-face, dans le bien comme dans le mal, à une
conscience humaine. La vie est une partie qui ne se gagne ou ne se perd
qu’avec la dernière carte jouée. C’est une lutte, dans laquelle chacun
peut tour à tour succomber et se relever, sans jamais pouvoir avant la
mort se déclarer vainqueur ou vaincu. A plus forte raison les témoins de
cette lutte ne peuvent-ils connaître à l’avance son résultat final.
Ainsi donc, prière et confiance! donnons-nous tout entiers à notre
apostolat, en demandant à Dieu d’en faire mûrir les fruits. Ne croyons
jamais à la stérilité fatale de nos efforts, ne doutons pas de la
possibilité, mieux, de la probabilité de la moisson. Et pour assurer, de
notre côté, dans toute la mesure où nous en sommes responsables, cette
moisson, cette récolte que nos vœux appellent, commençons par nous
appliquer nous-mêmes, à nous-mêmes, le programme et la tactique dont
nous venons de parcourir les grandes lignes; dressons-nous au bien;
enchantons-nous à son service; instruisons-nous de lui de mieux en
mieux, illuminons toujours davantage nos intelligences à son rayonnement
divin. Et, en y entraînant tous ceux qui dépendent de nous, ceux que
nous avons pour mission de guider, de diriger, de sauver, n’oublions pas
que ce que nous faisons ne serait rien si Dieu ne le faisait avec nous;
et, puisque la prière est une des conditions qu’Il a mises à l’effusion
de son secours, prions! Prions pour les autres et prions pour
nous-mêmes, prions pour l’établissement du bien dans le monde, pour le
redressement des consciences et le couronnement des loyaux efforts.
Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de
bonne volonté!