L’éducation de la volonté: troisième période

La troisième phase de l’éducation de la volonté--et l’on peut dire de

l’éducation tout court, car élever la volonté c’est élever tout

l’individu--est celle qui correspond à l’ébullition dans le jeune

cerveau de toutes les idées en tumulte, de toutes les conceptions

frémissantes, de toutes les chimères et de tous les rêves, de toutes les

inductions et déductions nées de la pensée en travail, pensée alimentée

au hasard de tout ce que l’adolescent découvre, voit, entend, soupçonne

et croit inventer. En même temps que se produit en lui cette

effervescence générale, un désir d’indépendance, un besoin violent

d’émancipation commence à l’agiter, et quelquefois furieusement: il se

sent pressé de vivre par lui-même, de se conduire d’après ses propres

directives, d’utiliser et surtout de manifester les facultés qu’il

aperçoit en lui et dont il a hâte de revendiquer à la fois l’usage et la

propriété.

C’est à ce moment formidable que l’éducateur peut intervenir comme un

bon génie ou comme un sorcier néfaste, selon qu’il versera dans ce chaos

la goutte de bon sens, l’élixir divin qui va tout clarifier, ou le

poison qui va tout corrompre.

S’il n’intervient en aucune façon, s’il se borne à regarder en

spectateur amusé ou indifférent le redoutable précipité qui s’opère chez

son élève, il se conduit en sceptique. S’il intervient pour faire, dans

cet esprit en gestation, triompher ses idées à lui, ou les idées de son

parti, il agit en sectaire. S’il intervient pour faire triompher les

idées reconnues par l’élite de l’humanité, depuis que le monde est

monde, pour des idées bonnes, justes et sages, et découlées des vérités

révélées de Dieu, il agit en apôtre.

Scepticisme, sectarisme ou apostolat: l’homme qui enseigne, professe,

gouverne ou légifère, ne peut s’écarter d’un de ces trois systèmes.

Le scepticisme a fait ses preuves. N’offrant ni ligne de conduite à la

volonté, ni boussole aux esprits en quête d’absolu, ni consolation aux

cœurs troublés, il est le père du désarroi, de l’anarchie, de la débâcle

universelle. Le sectarisme sera toujours avec juste raison la bête noire

de tous les gens de bien: ennemi-né de la liberté et de la justice, fils

de l’orgueil et de l’intérêt personnel, il ne peut engendrer que haine

et discorde. L’apostolat seul, c’est-à-dire le dévouement sans

arrière-pensée au vrai et au bien puisés à leur source divine, est

capable d’élever en l’éclairant la volonté consciente et libre;

d’apporter aux êtres qui se débattent dans le conflit de leurs passions

naissantes, de leurs désirs fougueux, de leurs aspirations confuses, de

leurs angoisses intellectuelles et morales,--le savoir utile, judicieux,

qui les fixera dans la vérité, la parole de paix, de vie et de lumière

qui contiendra les emportements sans valeur, et donnera l’essor à toutes

les envolées fécondes.

A cette époque de fermentation de la mentalité, caractérisant le passage

de l’enfance à la jeunesse, les deux grands écueils que nous avons

signalés chapitre IX: suffisance et insuffisance intellectuelles,

guettent, pour la faire trébucher, la volonté consciente et réfléchie.

L’éducateur doit mettre son élève en garde contre chacun de ces deux

écueils. Tout en le rendant respectueux des premières certitudes

naturelles déposées dans l’intelligence par une sorte de révélation

privée, il lui fera reconnaître et avouer les erreurs, les

contradictions, les déraillements inévitables de la raison humaine

livrée à ses seules ressources. Il lui montrera que nous n’avons tous

qu’un moyen d’échapper aux perpétuels flottements d’un savoir tronqué, à

la menace permanente d’une faillite totale ou partielle de nos systèmes

philosophiques les plus ingénieux, voire géniaux: c’est de chercher le

vrai à une source qui nous dépasse, et de nous soumettre humblement aux

authentiques transmissions qui en découlent.

Mais la volonté frémissante du jeune homme ou de la jeune fille piaffe

d’impatience devant vos raisonnements et vos conseils. Elle n’aura de

cesse que vous lui ayez ôté le mors, et donné le droit de bondir enfin

_sans vous_ dans le champ de l’avenir, qui s’ouvre devant son regard

avide et enivré.

Le but suprême de l’éducation, ne l’oublions pas, est de rendre l’élève

capable de se passer du maître.

Vous apaiserez, vous contenterez ce qu’il entre de logique, de dignité

et de noblesse dans ce désir de «self-government» en engageant

spontanément votre disciple à s’élever du «moi» au «je», c’est-à-dire de

la règle subie à la règle adoptée; à devenir maître de ses habitudes,

maître de ses attraits, même des bons, même de ceux que vous aurez

vous-même enracinés en lui avec le plus de soin. Vous le sauverez du

délire égarant de l’orgueil en lui faisant constater de combien de

traits hérités, de combien d’empreintes et d’emprises reçues se compose,

qu’il le veuille ou non, sa personnalité actuelle. Et vous l’amènerez à

déclarer de lui-même que pour vivre et penser librement il ne s’agit

point de jeter par terre ce qu’on trouve en soi de tout bâti, quand

l’édifice est habitable, harmonieux et solide: mais seulement d’y

apposer son écusson et son chiffre.

Lorsqu’un professeur de natation met pour la première fois un enfant à

plat ventre sur l’eau, il commence par l’entourer d’une ceinture de

liège et le soutenir de la main, tout en lui faisant exécuter les

mouvements par lesquels le petit nageur se soutiendra et évoluera tout

seul un jour. Peu à peu, l’habitude prise et le savoir venu, le

professeur lâche son élève, le délivre de sa ceinture, et l’abandonne à

son initiative. L’élève qui a voulu vraiment apprendre à nager ne va ni

oublier ni renier les instructions reçues: il ne va pas essayer de s’en

déprendre pour barboter à sa façon; il va au contraire s’en servir pour

évoluer à la fois en liberté et en sécurité, en se dirigeant lui-même de

la façon dont il a été dirigé jusqu’alors.

C’est ainsi que la volonté libre, à l’âge du plein développement de la

raison, s’empare du gouvernement de l’être; et, sans balayer les

habitudes innées ou les données acquises qu’un heureux atavisme et une

éducation salutaire y auront déposées, cette volonté libre, si elle est

bonne, dirigera l’être d’une manière consciente et désormais méritoire

vers le bien pratiqué jusque-là plus ou moins inconsciemment.

Mais la volonté libre peut se constituer volonté mauvaise. Échappant à

toute captation dès qu’elle cesse d’être le moins du monde instinctive,

elle peut faire litière de tous les principes et de tous les

enseignements reçus, fouler aux pieds le trésor des dons acquis et des

bienfaisantes accoutumances, tourner le dos à la lumière, s’orienter

exprès à l’encontre du bien et du devoir, et s’enfoncer délibérément

dans l’erreur et le mal.

Et de cela rien ni personne ne pourront l’empêcher.

Nous avons dit qu’on n’éduque pas, qu’on n’élève pas le mal... N’y

a-t-il donc rien, absolument rien à faire à l’égard de la mauvaise

volonté?

C’est ce que nous allons examiner pour finir.

De la volonté · 第 27 / 32 题