A mesure que l’enfant grandit, son intelligence se développe, sa volonté
commence à en recevoir les avertissements: elle commence à se
transformer de volonté instinctive en volonté consciente et responsable,
capable de se constituer bonne ou mauvaise volonté.
Cette transformation ne se fait pas en un jour. L’éducateur a donc
encore à éduquer, et c’est-à-dire à capter, ce qui reste dans l’enfant
de volonté instinctive, en même temps qu’il va avoir à élever, et
c’est-à-dire à éclairer, ce qu’il y apparaît de volonté consciente.
Et ces deux opérations, ces deux procédés, ces deux tâches, il va
falloir les mener de front, parallèlement. En même temps qu’on fera
obéir l’enfant d’autorité, ou commencera de lui expliquer les motifs
raisonnables de son obéissance. La sanction de l’acte s’accompagnera de
l’instruction de la parole. Ce n’est plus le moment d’imposer des
habitudes par la force: mais par la répétition _ferme, persévérante, et
sereine_, des mêmes ordres et des mêmes observations.
L’esprit de l’enfant est essentiellement oublieux et léger. D’une minute
à l’autre, il perd de vue ce qu’on vient de lui faire observer.
L’éducateur doit dire et redire sans se lasser, sans s’étonner, sans
s’indigner, sans rendre l’enfant responsable d’une étourderie inhérente
à son âge, ce qu’il a déjà dit mille fois, et qu’il lui faudra redire
dix mille fois encore. Rien ne sert de s’énerver, de s’exaspérer,
d’accabler un enfant de «En voilà assez!... Tu le fais exprès!...
Veux-tu être sage?... Tu es insupportable, à la fin!...» etc., etc...
Toutes ces impatiences et toutes ces exclamations ne servent qu’à noyer
l’observation essentielle, et à l’empêcher de s’incruster dans le jeune
entendement, friable encore à l’excès, et bouleversé en pure perte par
tout ce déluge de reproches et de commentaires.
Mais on ne peut se borner à enfermer un enfant dans un cercle
d’habitudes. La vie n’est pas que la répétition monotone des mêmes
actes. Elle offre un vaste champ à l’imprévu, et l’âme, par un certain
côté, aspire à cet imprévu. Il faut tenir compte de ce besoin de
nouveauté qui existe en tout être humain, surtout à l’âge où tout est
découverte, initiation et émerveillement, et où il est si facile de
procurer des surprises joyeuses, des ravissements et des admirations
fertiles. Imaginatif et sensible, tel est surtout l’être sur lequel
s’exerce cette seconde période de l’éducation. Emprisonner un enfant
dans une enceinte de routines et de rabâchages, ce serait lui suggérer
un désir fou de s’évader, de connaître à tout prix autre chose. La tâche
ici consiste donc surtout à charmer, à séduire, à enthousiasmer cette
jeune âme, ce cœur qui s’ouvre et qui frémit de toute la poussée d’un
sang chaud et ardent... charme, séduction et enthousiasme suscités, cela
va sans dire, en faveur du bien et du devoir, qu’il s’agit de rendre le
plus attrayants possible.
Ne pas confondre ce procédé avec celui qui s’appelle vulgairement dorer
la pilule. Il n’est pas question, pour rendre le devoir attrayant, de
l’incorporer d’une manière artificielle à une apparence de plaisir.
L’enfant discerne très bien ce truquage et ne s’y laisse pas prendre.
L’huile de ricin avalée dans une tasse à fleurs n’en reste pas moins de
l’huile de ricin; et c’est la tasse à fleurs qui risque d’être prise en
grippe.
Ne pas non plus, sous prétexte d’opportune condescendance, tourner toute
chose sérieuse en amusement. N’occuper l’enfant que de jeu, c’est
cultiver en lui une puérilité qu’on a pour mission de faire peu à peu se
muer en maturité. L’enfant doit être habitué à prendre au sérieux les
choses sérieuses. Vouloir qu’il s’amuse de tout, ce n’est pas lui rendre
le devoir attrayant, c’est lui en ôter le respect.
Mais voulez-vous que votre enfant étudie et s’instruise? Faites-lui
aimer son travail, car aimer c’est vouloir. Et pour qu’il aime le
travail, rendez-lui le travail aimable en lui donnant des professeurs
sympathiques, des livres bien faits, une salle d’étude où il ne gèle pas
l’hiver et ne cuise pas l’été, et dont les murs ne suintent pas l’ennui.
Voulez-vous que votre enfant, en grandissant, reste volontiers dans sa
famille et s’attache à son intérieur? Rendez-lui cet intérieur agréable
par la paix et l’harmonie que vous y ferez régner, par la gaîté que vous
y entretiendrez, par les gentils camarades que vous réunirez autour de
lui. Voulez-vous que votre enfant devienne pieux? Rendez-lui la piété
douce et souriante par la pratique de petites dévotions faciles, par la
poésie des récits bibliques et évangéliques, ouvrant des ailes à son
imagination et touchant son cœur. Voulez-vous faire de votre enfant un
homme vertueux? Rendez-lui la vertu attirante en la lui représentant
vous-même sous des traits plaisants; montrez-lui en votre personne la
vertu enjouée, la vertu cordiale, la vertu charmante; exercez sur lui,
par votre seul exemple, la séduction de la vertu.
Tout ceci n’empêchera pas qu’en mainte circonstance, le devoir, en se
présentant à l’enfant, réclamera de lui un effort. Si l’effort le
rebute, s’il commence par s’y dérober, ne l’accusez pas tout de suite de
mauvais vouloir. Mesurez d’abord, et faites-lui ensuite mesurer à
lui-même ses possibilités. Faites-lui prendre conscience de sa valeur
musculaire et intellectuelle. Montrez-lui ce qu’il peut faire, ce qu’il
est réellement capable de faire s’il le veut. Ne lui demandez jamais un
effort exagéré, impossible, où disproportionné avec son résultat.
Surtout, ne dites jamais à un enfant qu’il n’a pas de volonté. D’abord
parce que ce n’est pas vrai. Ensuite parce que vous feriez immédiatement
se tourner toute la volonté qu’il a vers l’inaction, la paresse et le
_statu quo_.
Dites-lui au contraire qu’il possède toute la volonté nécessaire pour
faire ce qu’il doit, et que ce qu’il doit n’est jamais que ce qu’il
peut. Faites-lui chercher dans quel obscur ou tortueux repli de sa
conscience est allée se terrer cette volonté qui n’apparaît pas pour
l’effort antipathique; faites-lui comprendre que s’il ne parvient pas à
mettre sa volonté à tel acte qui serait de son devoir, c’est qu’il l’a
mise ailleurs: au jeu, au repos, ou au mal... Dites-lui que c’est là
qu’il la faut aller dénicher et reprendre, pour la mettre où elle doit
être mise; et montrez-lui qu’en somme, pour vouloir ce qu’on ne veut
pas, il s’agit d’abord de _dévouloir_ ce qu’on voulait: ce qui sera lui
faire toucher du doigt l’existence réelle de cette volonté, toujours
employée à quelque chose, et jamais abolie chez personne, en aucun cas.
En même temps que vous éclairerez ainsi peu à peu la conscience de votre
élève, vous continuerez à vous servir, pour aiguiller et lancer sa
volonté à l’assaut du bien, de l’amorce de l’attrait: attrait-immanence,
et aussi attrait-récompense.
Faire choisir à la volonté le devoir pour le devoir, c’est là sans doute
le but le plus élevé, le but final de l’œuvre. Mais on n’y arrive pas
d’un coup et sans étapes. On n’y arrive même jamais que si celui que
l’on dirige veut bien s’y porter librement. Nous l’avons dit: on ne peut
vouloir pour personne. On montre le chemin au voyageur: on n’y marche
pas pour lui. On n’éduque, on ne dresse, en la captant, que la volonté
instinctive. On n’éduque, on n’élève, en l’éclairant, que la bonne
volonté. On n’éduque pas, on n’élève pas le mal. Il est oiseux et
superflu d’éclairer la mauvaise volonté qui, par définition, fuit la
lumière, ou s’en sert pour diriger sa marche à l’opposé du bien. On
peut, toutefois, réprimer dans ses effets une volonté mauvaise; on peut
aussi l’engager, par l’amorce de la récompense ou la peur du châtiment,
à se porter vers le bien dont elle se détournait: mieux vaut le devoir
rempli par intérêt ou par crainte que le devoir qui n’est pas rempli du
tout! L’éducation ne servirait-elle qu’à brider par la contrainte,
enchaîner par l’habitude, captiver par l’attrait ou terroriser par le
châtiment un vouloir en révolte contre le devoir, qu’elle serait encore
fort utile à la société.
Le système des récompenses et des punitions, levier d’encouragement pour
la bonne volonté et de défense contre la mauvaise, n’est d’ailleurs pas
le procédé avilissant et grossier que des penseurs hautains méprisent.
Dieu lui-même ne néglige pas de s’en servir à notre égard. Le sentiment
du devoir peut faire corps avec le désir de la récompense, quand
celle-ci représente un bien de qualité noble, un bien supérieur aux
appétits bassement matériels. C’est un devoir pour le chrétien de
désirer le bonheur du ciel. C’est un devoir pour l’enfant de désirer le
regard et le sourire approbateurs dont sa mère le paie pour une bonne
action accomplie. C’est un devoir pour le soldat d’ambitionner la croix
des braves. Nul n’a le droit de dédaigner les témoignages d’estime
attachés à l’accomplissement du devoir: et ce serait offenser gravement
le chef qui les décerne que de les refuser par un prétendu
désintéressement sous lequel se cacherait l’orgueil d’une présomption
insolente.
L’art de l’éducateur consistera donc à n’employer comme récompenses que
des choses pouvant élever l’enfant, et non l’avilir; à n’utiliser que
des attraits nobles, ou tout au moins innocents; à proscrire ce qui
développerait les tendances médiocres ou fâcheuses. Bourrer un enfant de
friandises parce qu’il a été sage, c’est le rendre gourmand, beaucoup
plus que lui faire aimer la sagesse. Promettre à une petite fille une
jolie robe si elle apprend bien sa leçon, c’est l’inciter à la
coquetterie bien plus qu’à l’amour du travail. Que de défauts on donne
ainsi aux enfants, gratuitement, bénévolement, pour s’étonner ensuite,
et se scandaliser, en constatant qu’ils les détiennent!
Et ce n’est pas seulement par le choix de récompenses maladroites qu’on
donne aux enfants des défauts et même des vices. Lorsqu’on les humilie
par certaine punitions, notamment en révélant sans nécessité leurs
méfaits devant des étrangers, on développe ou l’on crée en eux l’esprit
de rancune et de vengeance. Il est bon de faire, parfois, qu’un enfant
s’humilie: il est toujours mauvais de l’humilier. On les détourne de la
franchise en accueillant sans indulgence l’aveu de leurs fautes. On les
rend colères, hargneux et grossiers, en se livrant devant eux à la
violence, à la mauvaise humeur, à la grossièreté de langage. On
compromet la pureté de leur cœur, la saine éclosion de leurs sentiments,
lorsqu’on tient en leur présence des propos déplacés, des conversations
scabreuses, coupées de réticences, qui les incitent à la fois à la
curiosité malsaine et à la sournoiserie, car ils font souvent semblant
de ne pas comprendre tout en comprenant fort bien! Enfin, on fausse leur
jugement, on fait dérailler leur volonté, en leur donnant sur la vie et
sur la morale des notions inexactes ou mal étayées, comme en laissant
sans réponse leurs interrogations et leurs inquiétudes, exprimées ou
latentes.
L’enfant se demande plus tôt et plus souvent qu’on ne croit le pourquoi
des choses. Il faut le renseigner sur les lois de la vie avec prudence,
en mesurant les initiations à son âge et à son caractère, mais sans
jamais lui mentir. Et dans le domaine de la morale, non seulement il ne
faut jamais refuser de lui donner les explications qu’il réclame, mais
il faut aller au-devant de ses questions et de ses recherches, en basant
tout ce qu’on lui enseigne, et l’autorité sous laquelle on le tient, et
le respect qu’on exige de lui,--sur l’enseignement divin, l’autorité
divine, et le respect dû à Dieu.
L’éducation sera religieuse ou ne sera pas. Il est impossible d’ancrer
dans une âme le caractère obligatoire du devoir sans le faire remonter à
son principe, qui est la volonté maîtresse du Dieu Père et Créateur des
hommes. Si l’on s’en tient au devoir dicté par les hommes eux-mêmes,
l’enfant n’aura de respect pour ce devoir humain qu’autant qu’il sera
trop faible pour s’y soustraire, et, devenu homme à son tour, il le
modifiera selon sa conception personnelle, c’est-à-dire selon sa
fantaisie et son bon plaisir.
L’enseignement humain étayé, fondé sur l’enseignement divin, et se
reliant, se rattachant en tout et toujours à cette base, à ce point de
départ, est le seul qu’une volonté bien intentionnée puisse, en toute
loyauté, se reconnaître le droit de répandre; comme il est le seul
auquel une volonté bien intentionnée puisse, en toute sécurité de
conscience, aller demander conseil.