On ne peut ni créer, ni développer la volonté d’un être. Mais on peut
l’éduquer, et l’élever.
On éduque la volonté instinctive en la captant. Puis, on élève la
volonté consciente en l’éclairant.
L’enfant n’a d’abord qu’une volonté instinctive. Il vient au monde avec
des habitudes innées, les unes bonnes, les autres mauvaises, les unes et
les autres dues à une hérédité complexe, à des atavismes divers,
lointains ou proches, le tout absolument physique. Cet ensemble
d’habitudes innées constitue la nature particulière de l’être, et cette
nature lui crée des attraits que le vouloir instinctif ne demande qu’à
suivre. Contrarier cet instinct lorsqu’il se révèle pernicieux; imposer
à l’enfant le contraire de ce qu’il réclame, lorsque ce qu’il réclame
doit lui nuire physiquement ou moralement; lui faire, en dépit de son
attrait, subir tout traitement approprié à son bien, et exécuter coûte
que coûte les actes qui lui seront profitables, c’est la tâche première
et immédiate de l’éducateur, tâche élémentaire, aussi aisée que
capitale.
Certes, on ne peut vouloir pour personne, et pas même pour un enfant qui
vient de naître. Mais comme on peut, au moyen d’un tuteur lié à ses
jeunes branches, obliger un arbuste à pousser dans la direction où l’on
veut le faire croître, on peut s’emparer de la personne molle et fragile
d’un enfant au berceau, et diriger vers le but qu’on désire lui faire
atteindre les gestes, les attitudes et les actes qu’on lui impose. Et
alors il se produira ceci: le traitement appliqué à l’enfant lui
deviendra d’autant moins antipathique, d’autant plus naturel, que plus
soutenu; les attitudes, les gestes et les actes imposés se
transformeront en habitudes, et c’est-à-dire en attraits: car tout acte
répété, devenant plus facile à mesure qu’il se répète, incline à la
récidive; tout acte contrarié, devenant plus difficile, incline à
l’abandon de cet acte. L’acte qui se trouve facilité devient attrayant,
celui qui est rendu difficile tourne à la répugnance. Attraits acquis,
habitudes acquises, se substituant aux attraits et aux habitudes innés,
s’imposeront au vouloir instinctif de l’être comme une force de nature,
et en commanderont la direction. La volonté instinctive se trouvera
captée.
Cette première phase de l’éducation ne présente pour les parents, pour
les éleveurs, d’autres obstacles que ceux qu’ils se créent eux-mêmes.
L’extrême faiblesse physique de l’enfant le plaçant totalement dans la
dépendance et à la merci des grandes personnes, celles-ci ont en mains
tout ce qu’il faut pour contraindre et diriger à leur gré cette volonté
instinctive. L’énorme supériorité de leur force matérielle sur la force
matérielle d’une petite créature qu’elles peuvent manier comme bon leur
semble ne laisse aucun doute sur la réussite d’une telle entreprise.
Mais il est des personnes qui justement se laissent arrêter, dirait-on,
par la trop grande facilité de cette tâche. Se servir ainsi de leur
supériorité leur apparaît comme un abus et une lâcheté. Contrarier un
innocent leur fait l’effet d’un crime et de quelque chose d’inhumain. Et
les voilà prêtes à désarmer devant les sourires, les pleurs ou les
caresses du petit être confié à leurs soins, et dont elles ne
s’efforceront que de contenter les caprices!
Il y aurait abus, certes, de la part des grandes personnes, si elles
allaient dans l’emploi de leur force jusqu’à la violence ou à la
brutalité, ou si elles se servaient de leurs prodigieux avantages pour
dresser un enfant au mal, ou pour lui imposer des choses contre-nature.
Mais diriger un enfant dans le sens du bien, ce n’est pas violenter sa
nature, car le bien est son but naturel. L’usage de la force en vue du
bien, quand on a charge d’âmes, n’est pas plus un abus que l’acte du
chirurgien qui ligote un malade pour pouvoir l’opérer, ou que celui du
sauveteur qui étourdit d’un coup de poing son naufragé pour l’empêcher
de les faire, en se débattant, couler tous les deux.
Le bien obtenu de l’enfant par le dressage ne sera pas encore pour lui
le bien méritoire, qui ne peut exister que dans l’être conscient et
réfléchi. Ce sera du moins le bien en fait, le résultat pratique
satisfaisant, auquel il convient d’aboutir le plus tôt possible.
L’enfant bien dressé sera vite un enfant mieux portant, plus gentil et
plus heureux que l’enfant livré aux caprices de son instinct. Ce sera en
outre un enfant tout disposé et tout prêt à se conduire de lui-même
comme on l’aura fait se conduire dans sa petite enfance.
On garde toute sa vie certains plis pris pendant le premier âge. On aime
ce à quoi l’on a été accoutumé. On conserve le goût du genre de
nourriture que l’on a d’abord connu, l’attachement aux horizons
familiers dans lesquels on a grandi. On reste sensible au charme des
anciens airs par lesquels on a été bercé, à la première musique ayant
chanté dans l’âme. Toute une aimantation de l’être, aimantation d’une
puissance et d’une portée extraordinaires, résulte de ces toutes
premières accoutumances, qui semblent à certaines personnes si
insignifiantes et si puériles!
Au cours de cette œuvre du dressage, se trouve tout indiqué l’emploi de
l’attrait-récompense et celui de la répugnance-punition. Dans l’esprit
de l’enfant, si inconscientes encore que soient les opérations de sa
mentalité, un lien se forme vite entre l’acte et sa conséquence.
Lorsqu’il aura constaté à deux ou trois reprises que se rouler par terre
lui vaut le fouet et qu’obéir lui vaut un baiser, il ne tardera pas à
choisir de se ranger à la façon d’agir dont le résultat lui est le plus
agréable. L’instinct, du reste, suffit ici pour opérer ces
rapprochements: le chien savant, le chien de chasse, le cheval de
course, tous les animaux que l’on dresse, n’arriveraient jamais à
posséder les talents qu’on leur inculque, si leurs maîtres ne faisaient
usage tour à tour du morceau de sucre et de la cravache.
Le dressage, période de l’éducation par la force,--commencé dès la
naissance pour ne pas laisser aux tendances mauvaises le temps de se
développer et de s’affermir par l’exercice,--dure jusqu’au moment où la
vigueur physique de l’enfant commence à contrebalancer la vigueur
physique de l’éducateur ou de l’éducatrice.
Il y a de pauvres mamans, il y a même d’infortunés papas, qui,
réellement, ne sont plus de force à lutter contre leur petit garçon
lorsque celui-ci, parvenu à l’âge de cinq ou six ans,--cela dépend des
santés!--donne des coups de pied et des coups de poing, galope,
s’échappe, s’enferme, se livre enfin à toute la défense matérielle qu’il
peut organiser contre l’emploi de la contrainte pour un purgatif à
absorber ou une correction à recevoir. Il est à l’éloge des parents que
cette lutte,--déshonorante pour l’autorité,--devienne superflue et
impossible moralement, à l’époque précise où elle deviendrait redoutable
physiquement, parce qu’à cette époque le dressage doit avoir opéré son
œuvre, et l’enfant se trouver plié à l’obéissance.
S’il n’en est pas ainsi, c’est que les éducateurs n’ont pas su, ou pas
voulu, s’y prendre comme ils auraient dû s’y prendre.
Quoique cette toute première phase de l’éducation ne s’adresse encore
qu’à la volonté instinctive, il ne faut pas remettre à plus tard de
prononcer devant l’enfant le mot _bien_, le mot _devoir_ et le mot
_Dieu_. Le sens, d’abord nul ou confus, de ces mots lui deviendra
rapidement, malgré leur abstraction, aussi intelligible que celui de
tous les autres mots dont le son frappe constamment son oreille, et
qu’il situe parfaitement dans leur domaine. Du reste, on ne sait jamais
au juste à quel âge la notion du bien et du mal commence à s’agiter
obscurément dans la conscience. En général, cette notion est plus
précoce qu’on ne croit. En tous cas, joindre les mains de l’enfant pour
la prière, lui faire baiser l’image pieuse suspendue à la tête de son
lit, l’habituer au silence et à l’immobilité dans l’église, à une
attitude respectueuse en présence des personnes et des choses
respectables, c’est le dresser par une pratique machinale à la pratique
volontaire, délibérée et méritoire que sa raison et la grâce divine lui
feront adopter plus tard en toute connaissance de décision.