L’amour, et la volonté du moment

Ainsi donc, la volonté est, en nous, ce qui accepte ou néglige de

consulter la raison; ce qui cherche ou fuit la lumière; ce qui consent à

l’effort ou ce qui s’en détourne; ce qui consolide et perfectionne ou au

contraire ce qui affaiblit et détériore les dons physiques et les dons

intellectuels; ce qui enfin assure ou compromet la valeur de la race.

Consulter la raison, chercher la lumière, consentir à l’effort en vue du

bien, respecter et cultiver les dons naturels de l’être qu’on a reçu et

qu’on est destiné à transmettre, c’est faire son devoir, c’est faire la

volonté de Dieu, c’est, pour tout dire d’un mot, faire le bien. Faire le

contraire, c’est faire le mal.

Or, faire le bien, c’est aimer le bien. Faire le mal, c’est aimer le

mal. La bonne volonté est donc l’amour du bien, et la mauvaise volonté

l’amour du mal. Et comme le bien, c’est l’être, et le mal, le manque de

bien, le défaut d’être; comme le bien c’est ce qui est, et le mal, ce

qui fait défaut, ce qui manque à l’être,--on peut dire que l’amour du

bien seul existe en tant qu’amour, et que l’amour du mal, ce n’est pas

l’amour, c’est la haine: haine du bien, haine du devoir, haine de Dieu.

La volonté, tout compte fait, vient donc du cœur. Vouloir, c’est,

finalement, aimer ou haïr. Si le cœur est bon, la volonté est bonne et

la conduite aussi. Si le cœur est mauvais, la volonté est mauvaise et la

conduite aussi. Et tout changement dans la conduite implique un

changement dans la volonté et dans le cœur, et réciproquement.

Quand on nomme le cœur comme siège de l’amour et de la volonté, on ne

s’exprime pas du tout, hâtons-nous de le dire, du point de vue

physiologique, mais du point de vue métaphorique. L’expression: «avoir

du cœur», a un sens, chacun le sait, exclusivement moral.

Physiologiquement, le cœur n’est l’organe ni de la volonté ni de

l’amour. On peut être affligé d’une maladie de cœur et posséder les

sentiments les plus nobles, les plus délicats, la tendresse la plus

exquise, la volonté la plus droite et la plus excellente. En revanche,

une détestable sécheresse d’âme, une volonté égoïste, rétive et rebelle

au bien, peut s’allier avec le plus parfait fonctionnement du cœur

physique.

Le cœur est le symbole de l’amour, parce que c’est à l’amour que toute

notre vie morale se rapporte, comme c’est au cœur que viennent se

ramifier toutes les puissances de notre vie physique.

Il faut observer ici qu’amour n’est pas synonyme d’attrait. Et c’est

pourquoi la volonté libre s’identifie à l’amour, et la volonté captive à

l’attrait. L’attrait n’est pas l’amour, quoique bien des gens prennent

l’un pour l’autre. L’attrait vient des sens, l’amour vient de l’âme. Les

sens et l’âme peuvent se trouver d’accord pour tendre vers le même

objet: et dans toutes les opérations humaines où le corps a sa part, il

est à souhaiter que cette entente se produise. Mais l’amour immatériel,

l’amour au sens supérieur du mot, est un sentiment qui dépasse et

surpasse l’attrait. L’attrait est aveugle. L’amour ne l’est pas. L’amour

comporte une appréciation de l’objet de l’amour aux lumières réunies de

la raison et de la grâce.

Lorsque Alceste nous dit, avec une mélancolie qui prouve à quel point sa

volonté du bien défaille dans son obstination à rester épris de

Célimène:

«Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour»,

il nous montre clairement que ce qui l’enchaîne à la coquette, en

réalité ce n’est pas l’amour, mais l’attrait. Cet attrait est le tyran

d’Alceste, son point faible, son talon d’Achille. S’il aimait Célimène

d’amour, eh! bien... il ne l’aimerait pas! car elle n’est pas digne de

son amour. Et c’est bien ce dont il s’aperçoit au dernier acte quand,

maître enfin de son attrait, il lui déclare:

«Allez, je vous refuse!...»

L’attrait n’est donc pas l’amour. La volonté qui agit par attrait est

une volonté esclave. La volonté qui agit par amour est une volonté

libre.

Quiconque aime le bien le fait, librement et volontairement. Quiconque

fait le mal avec lucidité, en pleine connaissance, ou dans une ombre

voulue, veut le mal et hait le bien.

Il est impossible d’aimer le bien sans le faire, comme de faire le mal

en aimant le bien.

Le distique célèbre:

«Je ne fais pas le bien que j’aime,

Et je fais le mal que je hais»,

signifie et révèle seulement un caractère de la volonté humaine sur

lequel l’attention se porte trop rarement: ce caractère, c’est

_l’instantanéité_.

Ma volonté n’est vraiment ma volonté qu’au moment précis où j’en fais

usage. Et elle n’est pas rigide, mais mobile. En elle, rien d’arrêté, de

fixe, d’immuable par nature, mais seulement par choix, et choix qui se

renouvelle ou se confirme incessamment, à mesure du temps qui s’écoule.

Ma volonté la plus persistante s’accompagne d’une perpétuelle

possibilité de changement. Je ne suis sûr de ce que je veux qu’au moment

où je le veux. Rien de ce que j’ai voulu jusqu’ici ne me répond

formellement de ce que je voudrai tout à l’heure. Ma volonté vit à

chaque seconde d’une vie neuve, inengagée, imprévue et soudaine. Vouloir

est l’acte le plus indépendant, le moins lié qui soit au passé récent ou

ancien, à l’avenir lointain ou proche. Le passé de la volonté n’enchaîne

pas son présent; son acte ou son intention du moment ne compromet pas

son avenir: ce n’est qu’à la sortie des temps, à la dernière parcelle de

seconde qui nous servira de glissoire pour entrer dans l’éternité, que,

par son acte ou son intention d’alors, notre volonté nous ouvrira pour

jamais le ciel ou l’enfer. Jusque-là, toute volonté humaine a devant

elle, dans la succession des instants futurs qui constitue son avenir,

un champ toujours vierge, lequel, même jonché des résultats et des

conséquences d’un acte antérieur,--fleurs ou ruines--pourra toujours

servir de terrain à un démenti de cet acte.

Or, c’est d’un de ces revirements, d’une de ces volte-face toujours

possibles de ma volonté que je parle, quand je dis avec le poète que

j’aime le bien sans le faire, et que je fais le mal tout en le haïssant.

Le bien que je ne fais pas, ce n’est pas le bien que j’aime: c’est le

bien que j’aimais il n’y a qu’un instant, et que tout à coup je cesse

d’aimer. Le mal que je fais, ce n’est pas le mal que je hais: c’est le

mal que je haïssais à la minute, et que tout à coup je cesse de haïr

pour me mettre à l’aimer. Je fais ce que mon amour du moment, ma volonté

du moment me fait faire.

Ma volonté du moment, mon amour du moment, c’est donc cela seul qui

compte. C’est cela seul qui, manifesté par mon acte du moment, dénote

l’état de mon cœur, et l’état de mon cœur, c’est cela seul qui me rend

bon ou mauvais.

Et nous sommes tellement faits pour le bien, et le bien c’est tellement

ce qui est, c’est tellement l’être, et le mal le manque d’être, que,

seul, celui dont la volonté se porte vers le bien est appelé _un homme

de cœur_. Celui dont la volonté se porte vers le mal on l’appelle _un

sans-cœur_. Tant le bien représente l’être et la vie,--le mal, le défaut

d’être et la mort!

Mais la vie est une perpétuelle conquête. La volonté de l’homme de cœur

est une volonté perpétuellement en éveil, perpétuellement sur ses

gardes. L’amour a beau «rendre léger ce qui est pesant, et doux ce qu’il

y a de plus amer» (_Imitation_), la volonté du bien nécessite pour se

maintenir bonne, en acte ou en puissance, un incessant effort,--puisqu’à

toutes les minutes de notre existence la question de continuité se pose;

puisque, sans relâche, notre parti doit être pris et repris, notre

intention affirmée et confirmée, par une nouvelle naissance et une

nouvelle jeunesse de notre volonté et de notre amour.

Et cette persévérance est un effort qui coûte, même à l’amour, parce que

l’amour du bien, la volonté du bien n’aboutissent pas toujours, sur la

terre, au bien sous la forme du bonheur; parce qu’il y a des échecs, des

déceptions, des insuccès provisoires; et aussi des aridités et des

ténèbres involontaires, des abandons apparents de la grâce, des

épreuves, en un mot. Et parce «qu’on ne vit point sans douleur dans

l’amour» (_Imitation_).

Mais cet effort et ces épreuves, la bonne volonté les surmonte. La

mauvaise volonté seule se rebute et capitule. Et si la volonté d’un

jour, d’une heure ou d’une seconde, s’est troublée et viciée en présence

de l’épreuve, la volonté du lendemain, la volonté de l’heure suivante,

de la seconde suivante, peut toujours se ressaisir, se purifier et se

rénover.

Notre volonté est à nous tout entière, bien à nous, rien qu’à nous. Elle

nous appartient à chaque instant, même si l’instant d’avant nous l’avons

laissée se constituer esclave. Son libre élan repose sur l’impulsion

divine donnée dans le sens du bien; il peut se déclancher soit à

l’encontre de cette impulsion, soit d’accord avec elle: mais ce

déclanchement peut incessamment revenir sur lui-même, désavouant,

corrigeant, réparant l’élan précédent. Ainsi, tant que nous vivons

ici-bas, tant que notre séjour sur la terre n’est pas achevé, tant que

notre âme n’a pas quitté le corps qu’elle enserre, informe et contient,

pas de découragement, pas de désespoir, pas de laisser-aller à la

dérive, nul abandon de soi ni des autres ailleurs qu’entre les mains de

Dieu et de sa Providence.

«Si Judas, écrivait récemment un moraliste profond et familier[5], au

lieu d’aller se pendre après son crime, était venu se jeter aux pieds de

Jésus, il y aurait peut-être sur nos autels un saint Judas. Dans la vie,

il ne faut jamais se pendre.»

[5] Pierre l’Ermite: _Comment j’ai tué mon enfant_.

De la volonté · 第 21 / 32 题