Selon le préjugé courant, le vieux et tenace préjugé que cet essai
cherche à combattre et à détruire,--les préjugés n’étant pas tous des
raisons qui s’ignorent--l’effort serait le criterium, la pierre de
touche de l’existence même de la volonté: l’individu qui exécute un acte
difficile a de la volonté; celui qui s’y dérobe n’en a point. C’est très
simple, et très commode d’ailleurs comme excuse.
En réalité, le refus tout aussi bien que l’acceptation de l’effort est
le propre de la volonté. On n’exécute pas un acte difficile sans le
vouloir. Mais on ne s’y dérobe pas non plus sans le vouloir. Prenons
l’acte le moins compliqué, le plus banal qui se puisse proposer comme
exemple: sortir de son lit, le matin, quand on aurait encore envie d’y
rester. Faut-il dire que le fait de se lever courageusement comporte et
dénote plus de volonté que le fait de demeurer à paresser entre ses
draps? Point du tout! Car si celui qui se lève se lève parce qu’il veut
se lever, celui qui paresse paresse tout de même parce qu’il veut
paresser. Il le veut peut-être d’une volonté tiraillée, indécise,
taquinée par le sentiment et la honte d’une certaine lâcheté: mais, tout
compte fait, c’est cela qu’il veut plutôt que le contraire: car, s’il ne
le voulait pas, il ne resterait pas au lit, il se lèverait. Il ne reste
pas au lit sans le vouloir, à moins qu’il ne se soit rendormi, terrassé
par le sommeil.
Si l’effort consenti était une preuve de l’existence de la volonté,
l’effort refusé une preuve de son inexistence, comment expliquer que la
même personne, dans des occasions différentes, ou même dans des
occasions semblables renouvelées, tantôt accepte, et tantôt refuse
l’effort, ainsi que cela se voit? Cette personne, donc, tantôt a de la
volonté et tantôt n’en a point? Cette volonté qu’elle a tout d’un coup,
où donc la prend-elle? Et cette volonté qu’elle n’a plus, qu’est-ce donc
qu’elle en a fait?
Nous avons tous éprouvé un jour ou l’autre cette surprise de voir un
être lymphatique et mou, un caractère indécis, faible et sans courage,
prendre brusquement, dans telle circonstance donnée, une vigoureuse
détermination dont nous ne l’aurions pas cru capable. Inversement, il
nous est arrivé de constater avec étonnement de subites défaillances
d’énergie chez des individus que nous estimions trempés pour l’effort
courageux et viril. Si c’est la dose de volonté qui fait la différence
entre ces deux espèces de caractères, comment donc, tout d’un coup, en
face de l’effort, chacun des deux peut-il se conduire au rebours de ce
qu’on était en droit de préjuger de lui?
La vérité est que l’acceptation de l’effort n’atteste pas plus
l’existence de la volonté que le refus n’en atteste l’inexistence. La
volonté se détermine à l’acceptation ou au refus de l’effort, à son
choix, comme elle se détermine _ad libitum_ en faveur ou à l’encontre de
n’importe quel devoir ou de n’importe quel attrait. L’effort n’est le
criterium, la pierre de touche, que de la qualité de la volonté: la
bonne volonté consent à l’effort dû, la mauvaise volonté s’y refuse.
Effort et devoir ne sont d’ailleurs pas toujours accouplés, tant s’en
faut: il y a quelquefois de très gros efforts à réaliser pour aboutir à
la réussite d’une entreprise détestable, d’une machination criminelle.
La résistance à la grâce est, dans son genre, un effort, dont nous avons
déjà eu l’occasion de parler, au précédent chapitre.
Effort et attrait ne sont pas toujours, non plus, antagonistes. Tout
effort ne comporte pas nécessairement une répugnance surmontée. L’effort
physique--et dans l’effort physique il faut comprendre l’effort
intellectuel--est très souvent une forme de plaisir. La lutte corporelle
contre un adversaire; la lutte contre les éléments, voire le péril; la
lutte contre la difficulté dans la découverte de la science, dans la
recherche de l’art, loin de répugner à certains tempéraments, les tente
et les attire; il y a pour eux, dans le fait de lutter ainsi avec leurs
muscles, leurs nerfs, leur cerveau, une dépense de vie qui est comme la
santé de leur organisme. Pour d’autres, c’est exactement le contraire.
Il est des efforts négatifs qui coûtent autant à certaines personnes
qu’à d’autres les plus grands efforts positifs du même ordre: se taire
est un supplice pour les bavards, parler en est un pour les timides;
rester tranquille crucifie les remuants par nature, bouger désespère les
empaillés et les contemplatifs. (Faisons toutefois ici une différence:
les empaillés détestent bouger, même pour l’action intéressante ou
l’effort opportun; les contemplatifs ne détestent que l’activité
inférieure et l’agitation stérile.)
L’effort physique se résout en effort moral, ou plus exactement en
effort psychique, lorsqu’il comporte une violence faite à la nature, ou
une résistance à la grâce. La résistance à la grâce, et la violence
faite à la nature en vue du mal, constituent un effort psychique
immoral, et par conséquent coupable. La résistance à la nature en vue du
bien constitue un effort psychique moral, et par conséquent méritoire.
Cet effort est le fruit de la bonne volonté, c’est-à-dire de la volonté
se dirigeant dans le sens du bien. L’effort immoral est le fruit de la
mauvaise volonté, c’est-à-dire de la volonté se dirigeant dans le sens
du mal.
La volonté se rendant bonne devant l’effort, et se dirigeant vers le
devoir difficile au lieu de s’en détourner, c’est proprement ce qu’on
nomme la force morale. Il ne s’agit pas ici de quantité, mais bien de
qualité. La quantité de volonté dont nous disposons tous est illimitée,
à l’image de celle de Dieu. Non pas infinie sans doute, mais immesurable
et inépuisable. Lorsque nous parlions, chapitre VI, des directions
diverses du vouloir, nous avons vu qu’une partie de notre volonté
appliquée à un but donné ne nous fait défaut pour atteindre un autre but
que si les deux buts sont opposés entre eux, divergents, inconciliables.
Toutes les choses susceptibles d’être voulues à la fois, sans se faire
tort mutuellement, peuvent être voulues par la même volonté, ce qui
prouve manifestement son pouvoir indéfini d’expansion et d’amplitude.
La force morale n’est donc pas autre chose que la volonté s’orientant
vers le bien ardu, consentant à l’effort pénible et coûteux quand cet
effort représente le devoir.
Et cette orientation, la volonté libre peut toujours l’adopter; cet
effort coûteux et pénible, la volonté peut toujours y consentir: car le
«don de force», c’est-à-dire l’accroissement de grâce, l’augmentation
d’impulsion dont elle a besoin pour avancer dans le sens voulu par Dieu,
ne lui est jamais refusé.
Que de fois, cependant, n’entend-on pas retentir cette phrase, toujours
la même, refrain commun à tous les découragés, à tous les impuissants, à
tous les faibles, et aussi à tous les lâches: «Je voudrais bien, mais je
ne peux pas!»
Qu’est-ce à dire, je ne peux pas? Si cela signifie: «Ce qu’on me demande
m’est trop désagréable», il ressort de votre «Je ne peux pas» que vous
préférez votre agrément à votre devoir, et voilà tout. Si la déclaration
est loyale et doit être prise au pied de la lettre, c’est qu’il y a
impossibilité matérielle, impuissance physique, dans l’exécution de
l’effort requis: il est clair alors que cet effort ne représente pas le
devoir, car le devoir n’ordonne jamais l’impossible. Mais le devoir peut
ordonner la mise en jeu des plus extrêmes possibilités. Le devoir facile
est celui qui demande quelques-unes des possibilités dont on dispose; le
devoir difficile est celui qui en demande un grand nombre; le devoir
héroïque est celui qui les exige toutes.
La limite suprême des possibilités, c’est la mort. On dit couramment:
«Un tel peut bien faire cela, il n’en mourra pas.» On a vu des êtres
faire tout ce qu’ils pouvaient jusqu’à en mourir. D’autres se refuser à
un effort entraînant pour eux la perte de leur vie ou de leur santé.
Ceux qui disent: «Je voudrais bien, mais je ne peux pas», sous-entendent
parfois: «... Je ne peux pas, sans me tuer ou me rendre malade; et cela,
je ne le veux pas.»
Et dans certains cas, ils ont parfaitement raison de ne pas le vouloir.
S’il y a des occasions où préserver ainsi sa peau accuse une ignoble
couardise, il y en a d’autres où raisonner de cette façon est tout
simplement faire preuve de bon sens. Pour qu’un devoir comporte l’effort
le plus grand que puisse fournir un être, il faut que le résultat de cet
effort en vaille la peine. Ceux qui se refusent à courir un danger tout
à fait inutile, à tenir un pari stupide, à user leurs réserves vitales,
leurs nerfs et leur cerveau dans l’exercice d’une carrière pour laquelle
ils ne sont pas taillés, ceux-là font très bien de se dérober à des
efforts hors de proportion avec leurs résultats. «Ça ne vaut pas la
peine» est une excellente raison à donner dans des cas pareils.
Un enfant quelque peu maladif, ou mal doué pour les études qu’on
s’acharne à lui faire poursuivre, obéit à un instinct qui l’inspire au
mieux de son bien réel, et par conséquent de son devoir, lorsqu’il
oppose une résistance passive mais irréductible aux exigences de ses
maîtres. S’il répond invariablement aux exhortations qu’on lui adresse
pour qu’il essaie d’obtenir de meilleures notes en classe: «Je voudrais
bien, mais je ne peux pas», ce n’est pas du tout mauvaise foi ni
mauvaise volonté de sa part, même s’il peut, en s’y efforçant, fournir
le travail qu’on lui demande; mais il sent très bien que cet effort
l’épuisera, le mettra à bout... et il se rend confusément compte que «ça
ne vaut pas la peine»; que sa croissance, son développement,
l’acquisition d’une santé normale, sont mille fois préférables à la
gloriole d’une place de premier.
Être médecin à contre-cœur, en faisant violence à une vocation d’un tout
autre ordre, en surmontant des répugnances dont on sent qu’on ne se
débarrassera jamais, «ça ne vaut pas la peine»: car c’est doter la
société d’un piètre médecin, et la priver des services peut-être
précieux qu’on lui aurait rendus dans une profession différente. Être
médecin avec la vocation, et sacrifier ses membres ou sa vie dans de
terribles expériences de laboratoire, pour le bien de l’humanité, «ça
vaut la peine!»
Pour qu’un effort pénible et coûteux représente le devoir, il faut que
le résultat de cet effort soit non seulement un bien, mais un bien
surpassant en valeur celui qu’il coûtera, celui dont on fera le
sacrifice. A égalité de bien procuré et sacrifié, l’effort, si pénible
soit-il, est toujours dû quand il s’agit d’un bien général mis en regard
d’un bien particulier. Donner sa propre fortune est un devoir quand il
s’agit de sauver la fortune de sa famille ou de son pays. Donner sa vie
en est un quand il s’agit de préserver ses compatriotes de la mort ou de
l’esclavage. Il y a des cas où la volonté n’a le choix qu’entre le crime
et l’héroïsme.
Mais en revanche, lorsque les circonstances d’une destinée la font
s’écouler toute parmi des sentiers fleuris de roses; lorsque les
penchants instinctifs d’un être l’inclinent tout naturellement vers ce
qui se trouve coïncider avec son devoir; lorsque ses goûts, son attrait,
l’entraînent précisément dans le sens même où la grâce le sollicite, il
semble qu’il n’y ait plus ici place pour aucun effort, ni petit ni
grand.
Prenons garde que ceci n’est qu’une apparence. Car s’il en était
réellement ainsi, non seulement le bonheur serait incompatible avec la
haute vertu; mais il faudrait encore conclure que les plus belles et les
plus riches natures sont les moins méritantes, que ceux qui se dépensent
et se dévouent avec le plus de joie et d’enthousiasme ont droit à
beaucoup moins de reconnaissance que ceux qui se sacrifient en
rechignant... et ainsi de suite. Conclusion qui révolte à la fois le bon
sens et la justice. Tout le monde sait, tout le monde reconnaît que
donner et se donner de bon cœur double la valeur du don.
Discernons, sous la brutale carapace des faits, le délicat mécanisme du
vouloir intime et caché.
Assurément, accomplir un devoir qui ne coûte rien à la nature, qui au
contraire lui agrée, ce n’est pas fournir un effort tangible; ce n’est
même pas, semble-t-il, produire un acte libre, puisque c’est laisser
tout bonnement sa volonté au service de son attrait. Mais l’être pensant
qui accomplit ce devoir sans _effort actuel_ peut exécuter, ce faisant,
un _effort virtuel_. Il peut se libérer de la servitude de l’attrait
s’il est animé de l’intention (que nous signalions déjà chapitre VI) de
remplir son devoir même si celui-ci se trouvait ou devenait difficile,
contrariant, crucifiant... Dépourvue de cette intention, latente ou
explicite, la volonté, tout en se portant vers ce qui se trouve
coïncider avec son devoir, ne peut mériter le nom de bonne volonté.
Animée de cette intention, elle peut atteindre au mérite du martyre, au
milieu d’une destinée capitonnée de soie et de velours[3].
[3] Il n’est pas bon, toutefois, il est même dangereux, de se
représenter en temps ordinaire, dans le détail, les circonstances
rébarbatives d’une épreuve qui ne se propose pas en fait:
l’imagination, qui parfois exalte et entraîne la volonté, peut aussi
l’effrayer et la mettre en fuite. La grâce actuelle, d’ailleurs,
n’est donnée qu’au moment voulu. Il suffit que la volonté, sachant
qu’elle peut compter sur cette grâce, soit disposée à n’y pas
résister.
L’effort virtuel peut également suppléer à l’effort actuel quand ce
dernier est rendu impossible par les circonstances; comme le baptême de
désir peut suppléer au baptême administré sacramentellement. Le pauvre
qui est empêché par sa pauvreté de faire l’aumône établit dans son cœur
la volonté et le mérite de la charité en pensant: «Si j’avais de quoi
donner, je donnerais.» L’infirme, dispensé de partir en temps de guerre,
ne laisse pas pour cela d’être un brave lorsqu’il se dit: «Si j’avais la
force et la santé, je les mettrais de toute mon âme au service de mon
pays.»
Les impossibilités matérielles ou les impuissances physiques ne sont que
des accidents, auxquels peut toujours parer, pour sauvegarder notre
responsabilité et assurer notre mérite, le désaveu de notre vouloir. Par
contre, les conditions favorables dans lesquelles nous nous trouvons,
nos bons instincts naturels, nos atavismes heureux, les bonnes habitudes
qui nous ont été inculquées par une éducation bienfaisante, ne sont
qu’un cadeau du ciel: rien de tout cela n’influe sur la valeur secrète
de notre vouloir, tant que nous n’y aurons pas acquiescé par un acte
libre.
Les bonnes habitudes acquises ainsi que les bons attraits innés ont
besoin, pour nous servir moralement à quelque chose, d’être rechoisis et
revoulus librement par notre volonté raisonnable et consciente[4]. Ils
constituent alors le plus bel état de perfection auquel puisse atteindre
un être humain: perfection de la nature et perfection de la grâce,
adoptées avec le même amour par la volonté.
[4] Voir dans l’_Hérédo_, de Léon Daudet, la donnée et les
intéressants développements de ce principe.
D’un homme qui, toute sa vie, exécute machinalement des actes dont son
jugement n’a jamais ratifié le choix, on dit, bien à tort, qu’il a des
habitudes. Ce n’est pas vrai: ce sont ses habitudes qui l’ont. Cet homme
ne possède pas ses habitudes: il est possédé par elles.
Que de gens sont aussi possédés par leur fortune, par leur situation, au
lieu de les posséder vraiment, c’est-à-dire d’en faire un libre usage,
réfléchi et personnel!
On est possédé par ses bonnes qualités naturelles beaucoup plus qu’on ne
les possède lorsqu’on se borne, dans sa conduite, à suivre leur pente,
sans se donner la peine d’apporter aux actes qu’elles inclinent à
produire une intention raisonnée, délibérée, et volontairement
directrice.
Les petits enfants, les hommes simples et primitifs, emploient pour
s’exprimer et pour parler d’eux-mêmes ce qu’on est convenu d’appeler le
langage nègre. Ils disent: «Moi aime ceci, moi veux cela.» L’homme
conscient et éclairé dit: «J’aime», et «je veux».
Le _Moi_, c’est l’être instinctif, ignorant et esclave. Le _Je_, c’est
l’être réfléchi, instruit et détaché. Le _Moi_, c’est la résultante
involontaire des atavismes et des habitudes. Le _Je_, c’est la
personnalité raisonnable et libre.
Le _Je_ ne chasse pas le _Moi_. Il le surveille, le contrôle et
l’utilise. Le _Je_ devient le chef du _Moi_. C’est pourquoi l’homme dit:
_Je me_ décide. Mais malgré la formule verbale employée, il arrive
fréquemment que le _Moi_ décide et mène le _Je_, celui-ci ayant
abandonné le pouvoir, et fait abdiquer l’intelligence au profit de
l’instinct, la liberté au profit de la passion.
La volonté mauvaise est celle qui souscrit à cette abdication, ou qui
établit et maintient la hiérarchie du _Je_ sur le _Moi_ en faveur du
mal. La volonté bonne est celle qui établit et maintient la hiérarchie
du _Je_ sur le _Moi_ en faveur du bien.
Le _Moi_ doit toujours être et peut toujours être gouverné par le _Je_,
au moins virtuellement. En fait, le _Je_ ne peut pas toujours réduire,
mater, vaincre le _Moi_. Le moral ne peut pas toujours, pratiquement,
dompter le physique. Mais il le peut plus souvent qu’on ne croit. Le
pouvoir moral arrive à restreindre considérablement le champ même des
réflexes, des spasmes, des impulsions violentes, des distractions,--ces
réflexes de l’esprit--de toutes les méprises et inadvertances du
mouvement, des sens et de la pensée, bref, de tous les actes dits
involontaires, qui se passent en quelque sorte dans le dos de la
volonté. Une volonté avertie, perspicace, sait se retourner à temps; une
volonté poussée très loin pénètre de part en part l’outil corporel dont
elle dispose... et dans bien des cas il lui est loisible d’en obtenir un
rendement très supérieur à celui dont elle se contente en général.
X
Action de la volonté sur la santé, l’intelligence, et leur transmission
héréditaire
«Les mauvais ouvriers, dit le proverbe, ont toujours de mauvais outils.»
Cela signifie-t-il qu’une perpétuelle malchance s’acharne après les
incapables, les paresseux, les maladroits? Si l’on veut appeler
malchance leur constant insuccès, tout le monde conviendra que cette
malechance est généralement leur œuvre: et qu’il faut attribuer à la
gaucherie, à la mollesse ou à la brutalité avec lesquelles ils manient
les instruments de leur travail le piètre résultat qu’ils en tirent. Car
le plus excellent outil, mis entre les mains d’un de ces mauvais
ouvriers, non seulement ne lui servira pas à faire une meilleure
besogne, mais sera bientôt détérioré par lui au point de ne plus pouvoir
être employé à rien de valable.
La caractéristique du bon ouvrier, au contraire, c’est qu’il est capable
de produire un ouvrage excellent même avec un outil médiocre; et c’est
surtout que, l’outil dont il se sert, au lieu de le gâter en
l’employant, il le conserve intact, et même l’améliore.
Un bon ouvrier aime et respecte sa machine, l’entretient en bon état, la
nettoie, la ménage, la préserve à la fois de la rouille et de l’usure; à
force d’ingéniosité et d’application, souvent, la perfectionne, et au
besoin l’invente.
On prétend que, dans la nature, la fonction crée l’organe. Ceci n’est
pas plus à prendre au pied de la lettre que l’énergique axiome: «Vouloir
c’est pouvoir.» La fonction ne crée pas véritablement l’organe: car,
d’une part, une fonction qui n’existe pas ne peut rien produire, et la
fonction n’existe que quand l’organe est produit, au moins dans son
embryon; d’autre part, créer au sens littéral du mot n’appartient qu’à
Dieu, et nul organe à son origine ne peut être créé que par lui. Mais le
désir de remplir la fonction fait découvrir et utiliser tout ce qui peut
lui servir d’organe. C’est dans ce sens que le savant invente. Aucun
ingénieur ne crée, c’est-à-dire ne tire du néant les moindres matériaux,
les moindres éléments de son œuvre: mais il les trouve, les rassemble,
les expurge, les combine, les adapte, et les emploie à la réalisation de
son désir, de son idée: c’est cela qu’on appelle son invention, sa
création.
L’ouvrier, l’ingénieur, ici, c’est notre volonté. Les outils, les
matériaux mis à sa disposition, ce sont tous nos organes physiques:
organes de l’action, de la sensation, de la pensée. Sans doute, ces
organes sont par eux-mêmes plus ou moins bons, plus ou moins défectueux,
plus ou moins perfectionnés chez tels hommes que chez tels autres: l’un
naît boiteux, l’autre bossu, le troisième magnifiquement constitué... à
ces réelles et fondamentales différences la volonté ne peut rien. Mais
que de différences secondaires, ultérieures, amplifiées ou réduites la
volonté ne peut-elle pas établir! De combien ne peut-elle pas accroître
ou amoindrir la valeur des facultés innées, selon la façon dont elle
traite les organes qui servent à leur fonctionnement!
Tous les hommes sont d’accord pour reconnaître que se bien porter est
ici-bas un avantage de premier ordre. Et si chacun, en naissant, pouvait
réclamer et obtenir un brevet de parfaite santé pour tout le cours de
son existence, quel est celui de nous qui dédaignerait de s’en munir?
L’homme qui vient au monde ne peut tout d’abord que subir les conditions
physiques, heureuses ou malheureuses, dans lesquelles il se trouve
appelé à la vie: mais dès que sa raison, en s’éveillant, rend lucide sa
volonté, celle-ci devient à son choix complice ou réformatrice de ces
conditions. Notre santé, cette santé que nous considérons à juste titre
comme le premier des biens terrestres; cette santé que nous faisons si
fréquemment examiner, surveiller; pour laquelle nous sommes toujours
prêts à abandonner notre fortune, cette santé, pour une large part, est
entre les mains de notre volonté.
Est-ce que les plus répandues de nos maladies ne viennent pas de nos
excès? Est-ce que l’atrophie de nos muscles ne vient pas de notre
paresse? Est-ce que l’épuisement de notre système nerveux ne vient pas
de notre surmenage? Est-ce que la mauvaise hygiène, le défaut ou l’abus
de nourriture, d’exercice, de repos, n’engendrent pas mille tares
physiques, mille infériorités, mille infirmités? Et ces excès, ces abus,
ce défaut, cette paresse ou ce surmenage, n’est-ce pas nous qui les
avons voulus, puisque nous nous y sommes abandonnés? Même, les maladies
occasionnelles qui fondent sur nous: fièvres, congestions, attaques,
paralysies, etc..., sans parler des accidents: écrasements, noyades,
empoisonnements, etc... ne sont-ce pas en général choses dues à nos
imprudences? Et nos imprudences ne sont-elles pas le résultat d’un
vouloir mal orienté?
Que les hommes ne disent donc pas qu’ils estiment la santé le meilleur
des biens: car ils ne sont pas sincères. Ils lui préfèrent trop de
choses! Ils lui préfèrent une cigarette, une promenade, une gageure, une
mode, un petit verre... ils lui préfèrent le farniente; ils lui
préfèrent la débauche et le plaisir; ils lui préfèrent les honneurs et
l’argent; ils lui préfèrent tout! Et si, au contraire, ils la
préféraient à tout, ils le lui prouveraient dès qu’ils auraient à
choisir entre ce qui la fortifie et ce qui la compromet. Mais ils ne se
contentent pas de la trahir presque à chaque fois que ce choix se
présente: cette santé trahie, ils l’accusent, et c’est à elle qu’ils
s’en prennent lorsqu’ils ne peuvent plus obtenir de leurs organes les
services qu’ils en réclament, et lorsque certaines de leurs tâches leur
deviennent, de ce fait, impossibles à remplir.
Oui ou non, la volonté est-elle responsable de ces déchéances?
Il est des cas, bien entendu, où la volonté ne fait pas ce qu’elle veut,
c’est-à-dire où des obstacles extérieurs l’empêchent de réaliser en acte
ce qu’elle adopte virtuellement: on ne demanderait pas mieux que de se
soigner, se ménager, ou s’entraîner à certains exercices salutaires: et
la nécessité du gagne-pain, des charges de famille, des obligations
sociales, s’oppose aux exercices comme aux soins et aux ménagements
opportuns. Il est aussi des devoirs supérieurs qui exigent précisément
le sacrifice de cette santé dont le bon entretien, la conservation
légitime, est un devoir naturel et courant. Ces cas particuliers ne
prouvent rien contre le principe ici établi: à savoir qu’une certaine
bonne volonté est à la base de la plupart des santés en bon état, comme
une certaine mauvaise volonté est à la base de la plupart des santés
détruites.
Un autre grand bien de la personne humaine, devant lequel s’accumulent
les hommages admiratifs, et que chacun souhaiterait certainement
posséder au plus haut degré, c’est l’intelligence.
L’intelligence, comme la santé, fait partie du bagage imposé à l’être
humain par les conditions de sa naissance. La finesse, la profondeur,
l’étendue de l’intelligence dépendent en premier lieu de l’état plus ou
moins sain, normal et perfectionné du système cérébral. Mais là encore
la volonté, lorsqu’elle entre en jeu, s’exerce en maîtresse sur un champ
beaucoup plus vaste qu’on n’est disposé à le croire. On sait, à moins
d’être dénué de toute clarté raisonnable, à moins d’être inconscient à
la façon d’un idiot ou d’un fou, que l’intelligence peut se cultiver,
tout comme elle peut être laissée en friche; on admet les fruits de
l’étude, du travail intellectuel: mais on ne soupçonne pas assez
l’influence de la volonté sur l’amélioration ou l’altération de l’outil
lui-même, de l’organe physique de l’intelligence.
On reconnaîtra cependant, si l’on veut simplement y réfléchir et prendre
la peine de le constater, que certains genres de vie, choisis et voulu
délibérément par ceux qui les adoptent, abêtissent et abrutissent. Tout
ce qui alourdit le corps, tout ce qui épaissit le sang, appesantit,
enfume et embrume le cerveau. Tout ce qui anémie le corps, tout ce qui
dilue le sang, étiole et vide le cerveau. Nous avons à vivre d’une vie à
la fois animale et spirituelle: toutes les fois que nous donnons trop à
celle-là, nous affaiblissons celle-ci; toutes les fois que nous
engraissons exagérément la matière, nous diminuons la netteté de notre
jugement, la puissance de notre intellect; et toutes les fois que nous
refusons au corps ce qui lui est nécessaire pour servir de substratum à
la faculté de penser, nous nous appauvrissons mentalement.
Il est des vocations exceptionnelles, des vocations d’ascète, qui
comportent une réduction extrême, sinon contre-nature, du moins
hors-nature, des exigences de la vie animale: chez les êtres ainsi
appelés à un genre de vie extraordinaire et en quelque sorte
supra-terrestre, on voit le sens intellectuel, le sens moral, le sens
spirituel se développer avec une intensité et une acuité d’autant plus
grandes que le corps est plus négligé, plus privé, plus mal nourri, plus
rudement traité. Ces états sont le fait d’une intervention quasi
miraculeuse de la grâce. La Providence les crée et les distribue à son
gré, et ce serait une grande présomption que de vouloir en faire
ordinairement sa règle de conduite. La règle de la sagesse ordinaire est
celle-ci: pour entretenir la vie normale de la pensée, il faut
entretenir normalement la vie physique par une alimentation à la fois
large et sobre, par un exercice mesuré à la force des organes, par un
repos en rapport avec la fatigue contractée, par tous les soins
d’hygiène propres à rafraîchir, à renouveler, à rajeunir le corps tout
entier. L’oubli de ces préoccupations amène tôt ou tard un déraillement
des facultés cérébrales. Leur exagération conduit d’autre part à des
phobies, à des rétrécissements de vue, à des enlisements dans la
matière, qui entraînent un amoindrissement considérable de notre valeur
intellectuelle.
Là encore, notre volonté n’est-elle pas responsable de la plupart des
déchéances qui se produisent?
Vous qui vous plaignez de manquer de mémoire, de ne pouvoir suivre un
raisonnement, d’être traqué par des idées fixes, poursuivi par des
chimères, hanté d’inquiétudes, énervé de soucis puérils, accablé par les
plus petites responsabilités; vous qui vous sentez enfin les victimes
d’une mentalité misérable, influant désastreusement sur votre conduite,
n’avez-vous pas fait tout le contraire de ce qu’il aurait fallu pour
prévenir cet état de choses ou y remédier? Vos cellules nerveuses
demandaient peut-être le lessivage d’un sommeil réparateur: vous les
avez encrassées par des veilles, nuits de jeu, ou soirées de labeur à
outrance... Vous avez peut-être accueilli, pendant des années, par des
lectures, des conversations, des spectacles, tout un peuple d’images
frivoles, nocives ou désolantes, qui se sont installées dans votre
substance cérébrale; pour les en déloger, il n’est qu’un moyen: en
mettre d’autres à leur place. Le faites-vous? Lisez-vous d’autres
livres, entretenez-vous d’autres conversations, assistez-vous à d’autres
spectacles?... Peut-être encore avez-vous laissé se rouiller, se
pétrifier votre système cérébral dans un désœuvrement plus ou moins
déguisé; sciemment ou inconsciemment, vous vous êtes--pardonnez-moi le
mot--embêté; or, analysez un peu, s’il vous plaît, le sens de cette
expression: s’embêter, c’est s’enfoncer dans la bêtise... de s’embêter à
s’abêtir, il n’y a qu’un cheveu de différence; et le cheveu, c’est tout
simplement le degré de stupidité auquel on descend. Pour sortir de cet
état, vous n’avez qu’un parti à prendre; unique, mais infaillible: vous
occuper, coûte que coûte, à un travail utile, n’importe lequel, pourvu
qu’il rende service à quelqu’un. La vie occupée, accompagnée du
sentiment que ce que l’on fait sert à quelque chose, c’est le salut de
tous les désemparés. Y recourez-vous?
Ne me dites pas, pour vous dispenser d’appliquer votre vouloir au
rétablissement de votre santé ou au relèvement de votre mentalité: «Il y
a trop longtemps que je vis de telle ou telle manière, ce n’est pas à
mon âge qu’on change ses habitudes.» Pourquoi? Une habitude de dix ans,
de vingt ans, de cinquante ans, que l’on a contractée soi-même, est-elle
donc plus difficile à vaincre qu’une habitude plusieurs fois séculaire
déposée par l’atavisme dans la nature d’un enfant? Cependant, cet
enfant, tout chargé d’hérédités malsaines, vous attendez de lui qu’il
s’amende, qu’il se réforme; et cet effort que vous exigez parfois
rigoureusement, impitoyablement, d’un être en qui la raison commence à
peine à se faire jour, vous, homme mûr, averti, instruit par
l’expérience, vous invoqueriez précisément votre maturité pour vous y
soustraire! C’est à la fois inique et absurde.
Ne me dites pas non plus: «J’ai beau faire, je n’arrive à rien.» On
arrive toujours à quelque chose. Pas à tout. Mais à quelque chose. Je ne
prétends pas que la volonté ait tout pouvoir sur l’organisme. Mais je
prétends et j’affirme, en m’appuyant sur des exemples faciles à
relever,--et la main sur la conscience, vous êtes obligé d’avouer et
d’affirmer avec moi,--que la volonté ne va presque jamais jusqu’au bout
du pouvoir qu’elle a: elle reste en chemin, ou revient sur ses pas...
dès lors, elle est la cause, la vraie cause, d’un grand nombre des
désordres de cet organisme à elle confié. La volonté ne remplit pas son
métier de chef, ou elle le remplit mal. Et lorsque les effectifs qu’elle
commande sont faussés, diminués, hors d’usage, les trois quarts du
temps, c’est à elle qu’ils doivent cette détérioration et cette ruine.
Ce n’est donc pas, tout au rebours de ce que l’on s’imagine trop
complaisamment, la bonne santé qui est source et productrice de bonne
volonté: c’est la bonne volonté qui, dans une large mesure, est source
et productrice de bonne santé. Et c’est aussi la volonté qui, dans une
large mesure également, est cause que l’esprit demeure ou devient plus
ou moins ouvert, plus ou moins fermé, par l’épanouissement ou l’atrophie
de son organe, à la vie intellectuelle.
Et cette grande responsabilité, qui incombe ainsi au vouloir de chaque
être pensant, il ne la détient pas seulement pour lui, mais encore pour
les autres êtres qui reçoivent ou recevront de lui l’existence.
La perfection relative dans laquelle nous entretenons ou à laquelle nous
faisons parvenir nos organes, nous la transmettons à nos descendants,
jusqu’aux plus lointaines générations; comme nous leur transmettons les
tares, les maladies, les débilités contractées par nos agissements ou
nos inerties.
La santé et l’intelligence de la race proviennent en grande partie de la
volonté des hommes.
Dieu seul est l’auteur perpétuel de la vie, Dieu seul est le créateur
incessant des âmes. Mais les organes de vie, mais les corps auxquels
s’adaptent les âmes sortant des mains de Dieu, c’est nous, depuis le
premier couple, qui les faisons, et qui les faisons de nous, selon ce
que nous sommes nous-mêmes. Encore une fois, nous ne créons pas les
éléments de ces corps: mais nous disposons, nous modifions, en bien ou
en mal, les éléments du nôtre: et c’est en quoi nous faisons ce qu’ils
seront les corps qui descendront de nous.
Quelle répercussion immense a donc notre bon ou notre mauvais vouloir!
Quel canon à longue portée est donc en nous cette faculté de choisir,
que nous manœuvrons le plus souvent avec une folle insouciance! Dès
notre propre jeunesse, notre propre enfance, nous commençons à façonner,
en nous façonnant nous-mêmes, le tempérament futur de nos enfants, de
nos arrière-petits-enfants. Qui est-ce qui y prend garde? Qui est-ce qui
se dit: «Par mes sottises, par mes dérèglements, par mes lâchetés, par
les mauvaises habitudes que je contracte, je prépare aux êtres qui
naîtront de moi une vie sotte, lâche, déréglée, des tics et des manies,
des tentations effroyables, des oppositions terribles à la pratique du
bien, à la conquête du bonheur!»
Et qui donc se préoccupe, en fondant une famille, des conséquences du
choix de son inclination sur sa descendance? Une jeune fille pure et
sensée, résolue à former selon le plus bel idéal de loyauté et de
droiture les fils qui lui seront donnés, épousera un libertin ou un
homme à jugement faux: et s’étonnera, une fois mère, de rencontrer
d’étranges résistances dans la tâche éducatrice qu’elle s’efforcera de
remplir. Un homme intelligent prendra pour compagne une jolie poupée ou
une brave petite bécasse: et sera tout surpris et tout vexé un jour de
constater la niaiserie et la nullité de ses héritiers.
Chaque nouveau venu ici-bas possède, je le sais bien, pour se tirer
d’affaire, sa volonté personnelle qui échappe, grâce à Dieu, à tout
atavisme. Mais quelles facilités ne lui prépareraient pas des parents
qui, s’étant soumis eux-mêmes de bonne heure et continuant à se
conformer sans cesse aux règles d’une vie saine et droite,
transmettraient à cet enfant né de leur chair un sang pur, des membres
vigoureux, des nerfs à la fois délicats et solides, un tempérament
harmonieusement équilibré, prêt à obéir sans grincements aux ordres de
l’âme qui sera appelée à le gouverner!