Le devoir libérant le vouloir de la servitude de l’attrait

L’attrait commande à la volonté.

C’est exact.

Mais la volonté n’est pas obligée de lui obéir.

C’est non moins exact.

Car quelque chose, qui n’a rien à voir avec l’attrait, se dresse dans la

conscience. Ce quelque chose, qui intervient, _apparemment pour

enchaîner la volonté, en réalité pour la rendre libre_, c’est le

sentiment du devoir.

Je ne cherche pas à entamer ici une dissertation morale. Je continue, et

je me borne à relever des faits.

Le sentiment du devoir est un sentiment humain qu’il n’est ni permis ni

possible de négliger, de nier ou de récuser.

Ce sentiment existe en toute créature raisonnable.

La raison, nous l’avons dit, peut se tromper sur l’appréciation des

biens vers lesquels l’attrait porte la volonté, c’est-à-dire sur

l’_objet du bien_. Elle peut également se tromper sur l’_objet du

devoir_, et il y a de ce fait des consciences erronées. Mais elle ne se

trompe ni sur la notion même du bien, ni sur la notion même du devoir.

Il n’y a pas de raison en qui n’existe la recherche d’un bien

quelconque, pas de conscience en qui n’existe le sentiment du devoir, ni

qui se méprenne sur le caractère du devoir, qui n’en reconnaisse

l’autorité.

Et cette autorité consiste, justement, à conférer au vouloir une liberté

pleine et entière.

La volonté reste, il est vrai, contrainte d’obéir à l’attrait

instinctif, quand celui-ci occupe toute la conscience, ou en tient lieu:

la volonté de l’animal n’est pas libre, celle du petit enfant non plus,

celle de l’idiot ou du fou pas davantage.

Mais en toute créature humaine possédant l’usage de la raison, la

volonté est libre de suivre où de ne pas suivre l’attrait. Et elle doit

cette liberté au seul sentiment du devoir.

Le devoir ne violente personne. Il se présente. Il met la main au collet

de la volonté et lui dit: «Au nom de Dieu, tu es libre.» Aussitôt la

volonté, qui allait fatalement et en esclave suivre son attrait, se sent

maîtresse de son choix. Qu’elle suive maintenant cet attrait ou qu’elle

s’en détourne, ce sera librement, et parce qu’elle en décidera ainsi de

son plein gré.

Si elle va vers le devoir en tournant le dos à l’attrait, la

démonstration de sa liberté est éclatante. Si elle suit son attrait au

détriment de son devoir, elle aura son remords,--autre sentiment humain

indéniable, corollaire de celui du devoir,--pour témoin et pour

accusateur, attestant qu’elle aurait pu faire autrement.

Si le devoir coïncide avec l’attrait, et que la volonté n’ait pas à

changer sa direction pour se décider en faveur de l’attrait, il y aura

cependant quelque chose de changé, quelque chose à quoi l’on ne prend

point garde et qui est d’importance: la volonté aura agi dans le sens

même où elle s’apprêtait à agir, mais elle aura agi dans ce sens _avec

attrait_, et non _par attrait_. Ce ne sera pas l’attrait qui l’aura

déterminée. L’attrait pourra se trouver, du même coup, satisfait; mais

il n’aura pas imposé sa loi, la volonté se sera décidée toute seule.

Agir _avec attrait, avec passion_, où agir _par attrait, par passion_,

ce n’est pas du tout la même chose. Si on ne remplit son devoir que

parce que ce devoir coïncide avec un attrait ou une passion, où agit par

attrait, par passion; si on le remplit parce qu’il est le devoir, tout

en y trouvant la satisfaction d’un attrait, d’une passion, on agit par

devoir.

Qu’on ne dise pas que lorsqu’il y a coïncidence entre le devoir et

l’attrait la facilité du choix ôte toute sa valeur à l’acte de la

volonté: car celle-ci peut conserver, dans l’accomplissement du devoir

coïncidant avec l’attrait, _l’intention de l’accomplir quand bien même

il se trouverait ou deviendrait contraire à l’attrait_. Le vouloir

intentionnel, le vouloir virtuel, peut persister à l’égard du devoir

quel qu’il soit, agréable ou désagréable, plaisant ou déplaisant, chez

celui qui accomplit avec attrait une besogne choisie par devoir.

Et c’est cette racine cachée de l’intention qui fait toute la qualité,

toute la valeur du vouloir[2].

[2] Il existe dans la langue française une équivoque au sujet du mot

intention: on l’emploie souvent dans le sens de projet. Et c’est

ainsi que l’on dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions: il

faut comprendre que cela ne signifie qu’une chose, c’est que les

réprouvés ont pris des résolutions qu’ils n’ont pas tenues, formé

des projets qu’ils n’ont pas réalisés. Lorsqu’on déclare, tout en

s’asseyant dans un fauteuil: «J’ai l’intention de prendre le train

pour Paris», cela veut dire: «J’ai le projet d’aller à Paris», et

non, bien entendu, «Je crois prendre le train pour Paris en

m’asseyant dans ce fauteuil.» Mais si, ayant l’intention de partir

pour Paris, on monte par mégarde dans le train qui va à Bordeaux,

l’acte ici, malgré l’erreur du fait, correspond bien à l’intention

présente dont est animée la volonté: et c’est ainsi que l’on dit que

l’intention fait l’action.

Ce vouloir intentionnel ne serait jamais libre si nous n’avions en nous

que des attraits. Il le devient par ce fait qu’il existe en nous un sens

du devoir.

Nous ne créons pas nos devoirs plus que nous ne créons nos attraits,

nous les subissons. Mais le sens du devoir est une donnée morale pure de

toute contingence contraignante. Lorsque nous agissons après avoir reçu

le mot d’ordre du devoir, nous savons très bien, quel que soit le parti

que nous prenons, que nous aurions pu en prendre un autre.

Dire que le devoir oblige, c’est proclamer son droit souverain. Mais le

droit n’est pas la contrainte. Nous pouvons être contraints par les

circonstances où par la volonté d’autrui de remplir tel ou tel devoir:

si nous ne le remplissons que parce que nous y sommes forcés, notre

volonté n’y est pour rien. Le soldat que l’on fait marcher au feu malgré

lui sous la menace des baïonnettes n’a pas la volonté de se battre.

Inversement, le chrétien qu’on maintiendrait de force courbé à deux

genoux devant une idole n’adorerait pas cette idole: sa volonté

demeurerait aussi libre et aussi résolue que celle de Polyeucte courant

briser les statues des faux dieux.

Nous faisons ce que nous voulons, quand nous le pouvons en fait, quand

nous savons que nous le pouvons, et quand nous le voulons: mais pouvoir,

savoir et vouloir n’aboutissent précisément à l’acte libre que sous

l’inspiration du devoir.

Si le devoir n’intervenait pas pour nous faire opter librement dans un

sens ou dans l’autre, nous obéirions toujours, avec la plus parfaite

servilité, à l’attrait le plus impérieux.

Moralement, le devoir s’impose.

En fait, il ne s’impose pas: il se pose.

Et la liberté existe pour le vouloir dès que le devoir est posé.

Or, cette liberté existe toujours: car toujours, minuscule ou capital,

le devoir se pose. Il n’est rien dans notre conduite qui n’en relève.

Tout est cas de conscience, subtil, moyen ou formidable. De tout ce que

nous faisons, de tout ce que nous omettons, de tout ce que nous disons

et de tout ce que nous pensons, rien n’est indifférent, rien n’est sans

importance.

Sans doute, les degrés de cette importance varient de l’énorme à

l’insignifiant... et, dans le cours ordinaire de la vie, nous laissons

beaucoup de choses se régler par notre obéissance machinale à ces

attraits familiers que sont la routine et l’usage, sans éprouver dans

notre conscience le rappel à l’ordre du devoir.

Il se peut, du reste, que par un choix initial, dont les conséquences

s’étendent quelquefois assez loin, nous ayons mis, à un moment donné,

notre volonté dans la direction voulue par le devoir, et que cette

décision première nous permette de fermer les yeux un certain temps sur

les entraînements de certaines habitudes prises.

C’est ainsi que l’on n’a pas toujours présente à l’esprit,--quand on

remplit les charges de son état, quand on se livre à ses occupations

journalières, quand on visite ses amis, qu’on se met à table, au piano

où dans son lit,--la notion de la liberté de tous ces actes.

Mais lorsqu’une conscience ferme trop longtemps les yeux, il lui arrive

de tomber dans un léger assoupissement ou dans un profond sommeil. Et

alors, la notion de la liberté de nos actes, qui ne fait qu’un avec le

sentiment du devoir, disparaît du champ de notre conduite. Ce n’est que

dans les cas de rencontre imprévue, d’arrêt soudain de cette existence

machinale, de nouveauté donnant à réfléchir, que la conscience sursaute

et se réveille. Comme un somnambule que l’on secoue brusquement et qui

se demande où il est et ce qu’il fait, comme un automobiliste qui filait

grand train sur une route droite et unie, et qui se trouve subitement

devant un tournant ou un obstacle auquel il ne s’attendait pas, nous

prenons tout à coup conscience de notre liberté d’action, mais parfois,

emportés par la vitesse acquise, nous ne nous réveillons pas assez vite

pour parer à l’accident.

Plus le sens du devoir imprègne et pénètre notre vie tout entière, plus

nous sommes libres et maîtres de nous-mêmes. Plus ce sens s’oblitère

dans une conscience qui commence à s’endormir, plus nous redevenons

esclaves.

Le sommeil de la conscience n’est pas du tout un besoin naturel,

légitime, semblable au sommeil réparateur de notre être physique. C’est

une faiblesse à laquelle on se laisse aller quand on le veut bien. C’est

un attrait comme un autre, en face duquel le sens du devoir ne manque

pas de se dresser. Mais ici le vouloir, au lieu de se borner à tourner

le dos au devoir, s’efforce de le réduire au silence. Lorsqu’on veut

endormir sa conscience, on obéit tout d’abord à l’attrait qui, non

seulement contredit le devoir, mais le bâillonne et le ligote. Bâillonné

et ligoté, le devoir, du reste, est toujours là, protestant par sa seule

présence... On ne peut jamais se débarrasser tout à fait de lui en le

jetant par la fenêtre. Mais enfin il ne parle ni ne bouge plus. C’est

déjà quelque chose. Et la conscience pourra dormir.

Le veilleur de nuit, décidé à ne pas abandonner son poste, prend tous

les moyens possibles pour se tenir éveillé, parce qu’il sait que le

sommeil pourrait avoir raison de la nature vaincue; il boit du café,

entretient feu et lumière, et, quand il veut se reposer, s’assied comme

les bergers de Suisse sur un tabouret à un seul pied, dont la chute le

rappellera fatalement à lui-même s’il lui arrive de céder au sommeil.

Celui qui veut endormir sa conscience fait exactement le contraire: car

il sait que la conscience ne s’endort pas toute seule. Pour que la

conscience s’endorme, il faut le faire exprès: il faut verser à la

conscience des narcotiques. Et l’on sent bien que c’est très grave.

Aussi la plupart d’entre nous ne cherchent-ils pas à endormir à fond

leur conscience; ils se contentent de la mettre en état plus ou moins

accentué de somnolence, en laissant par ailleurs au devoir le moyen de

proférer quelques syllabes ou d’esquisser quelques gestes.

Endormir sa conscience, après avoir fait taire le devoir, est donc un

acte libre, lequel ne requiert et par conséquent ne décèle, de la part

de celui qui l’accomplit, ni plus ni moins de volonté que l’acte

contraire, lequel consiste à tenir sa conscience éveillée, et à

recueillir avec attention les moindres oracles du devoir.

C’est donc bien librement qu’on se délivre ou qu’on s’enchaîne; c’est

donc librement qu’on se rend maître ou esclave de son attrait quel qu’il

soit.

Il n’y a donc entre nos volontés humaines d’autre différence que celle

qui provient d’une disposition prise en faveur ou à l’encontre du

devoir.

La volonté qui se dispose en faveur du devoir s’appelle la bonne

volonté. La volonté qui se dispose à l’encontre du devoir s’appelle la

mauvaise volonté. Il n’y a au monde, parmi les êtres pensants, que ces

deux volontés-là. Et chacun de nous fait librement de la sienne, en

totalité ou en partie, pour un instant, pour un jour, pour une vie ou

pour une éternité,--une de ces deux volontés-là.

De la volonté · 第 13 / 32 题