O Folie, superbe ivrognesse, quand, d’un coup de pied tu ouvres ta porte
et badines devant le public;
quand tu vides ton sac en une nuit et fais la nique à la prudence;
quand, sans rime ni raison, tu marches dans d’étranges sentiers et joues
avec des babioles;
quand, naviguant au milieu des orages, tu casses en deux ton gouvernail;
...alors, je te suis, ma camarade, je m’enivre avec toi et je me donne
au diable.
* * * * *
J’ai perdu mes jours et mes nuits dans la compagnie de sages et honnêtes
voisins.
Beaucoup de savoir a grisonné mes cheveux et beaucoup de veilles ont
obscurci mon regard.
Pendant des années j’ai recueilli et entassé des bribes et des morceaux
de science:
que maintenant je les écrase, que je danse sur eux et que je les jette à
tous les vents.
Car je sais que la suprême sagesse est d’être ivre et de se donner au
diable.
Que s’évanouissent tous les scrupules trompeurs. Laissez-moi
désespérément perdre ma route.
Qu’un transport de vertige sauvage vienne et me balaye loin du port.
Le monde est peuplé de gens honorables, de travailleurs utiles et
habiles.
Il y a des hommes qui se tiennent aisément au premier rang; d’autres qui
occupent décemment le second.
Laissez-les être utiles et prospères et laissez-moi être futile et fou.
Car, je le sais, là est la fin de tous les travaux: être ivre et se
donner au diable.
* * * * *
Je jure de renoncer désormais à toute prétention de dignité et de
décence.
J’abandonne mon orgueil de savoir et mon jugement du vrai et du faux.
Je brise le réceptacle de mes souvenirs, éparpillant jusqu’aux dernières
gouttes de mes larmes.
Je me plonge dans l’écume du vin rouge des baies et j’en illumine mon
rire.
La politesse et la gravité, je les déchire en lambeaux.
Je fais le serment sacré d’être indigne, d’être ivrogne et d’aller au
diable.