Lorsqu’ils se levèrent de table, la nuit était venue, le repas s’était
éternisé, grâce à la gaieté franche, presque exubérante de Maurice et de
Cady. Mlle Denise, d’abord émue, bouleversée, avait fini par se mettre à
peu près à l’unisson de ses convives.
Pourtant, elle n’arrivait point à comprendre leur aisance, et elle
s’étonnait de l’entrain inusité, de la bonhomie radieuse de son frère
autant que de l’air «jeune fille» et insouciant de Cady.
Comment, entre ces personnages, pouvait-il y avoir le drame dont elle
connaissait les faits essentiels, si graves, et autour duquel elle
devinait tant d’autres abîmes?...
Le voyageur était entré dans la villa une heure après l’arrivée du
train, correct, élégant, avec la mine tranquille d’un visiteur attendu.
On l’avait accueilli sans démonstrations; pas une fois une allusion
n’avait été faite aux événements récents, à la situation de Cady. Et,
tout de suite, entre eux trois une camaraderie amicale s’était établie,
avec, de la part de Maurice, vis-à-vis de Cady, cette nuance d’émotion
respectueuse, attendrie, du fiancé envers sa jeune fiancée.
--Allons faire un tour sur le boulevard, proposa Cady. Nous entendrons
la musique de loin. Nous n’approcherons pas du jardin, car vous
n’imaginez pas combien c’est provincial ici... Toutes ces bonnes gens
rangés, bien sages, dodelinant de la tête aux éclats du piston ou du
tambour, cela me porte sur les nerfs.
--En effet, reconnut Deber, l’endroit est plutôt paisible. Mais pourquoi
vous y êtes-vous éternisées si vous vous y ennuyiez?... J’avais dit à
Denise de vous emmener à Nice, à Cannes ou à Saint-Raphaël dès que votre
santé serait remise.
Mlle Denise s’excusa.
--Je le lui ai proposé; elle a refusé.
--Nous étions parfaitement bien ici, déclara Cady. J’adore les endroits
tranquilles maintenant, et j’ai fait de merveilleuses promenades aux
environs... Denise n’étant pas très bonne marcheuse et ne pouvant pas
m’accompagner, c’était charmant de ne rencontrer personne pour s’étonner
de me voir seule...
Elle s’interrompit.
--Parce que tout le monde, ici, m’appelle «mademoiselle!»
Mlle Denise affecta de soupirer.
--Au lieu qu’on me donne d’insolents «madame»! Vraiment, chacun croit
qu’elle est ma fille.
Cady l’embrassa.
--Pardi! Vous ne protestez jamais... Au fond, vous en êtes ravie.
Ils longeaient la mer, qui s’étendait sombre, unie, avec d’interminables
traînées lumineuses rouges et blanches tombant des phares. Au ciel,
étonnamment ténébreux, des étoiles palpitaient. Dans la brise tiède du
soir, la musique lointaine chantait doucement un air suranné de Lulli,
chacune des notes piquées se détachant, grêle et cristalline, dans le
silence. L’odeur de la cigarette que fumait Deber se mêlait à la senteur
marine.
Maurice, qui s’attardait rarement au charme des ambiances, annonça avec
une imperceptible ironie:
--J’ai causé, à Paris, avec Mme Darquet et Mlle Jeanne... Il leur tarde,
à toutes deux, de revoir leur chère Cady... Elles m’ont chargé de lui
dire que sa chambre l’attend rue de la Boétie, et on espère qu’un long
séjour à la Brolière lui sera agréable l’été prochain.
Cady avait eu un haut-le-corps.
--Non, vrai?
--Tout ce qu’il y a de plus vrai.
--Elles ont le culot de m’inviter à présent, après s’être défilées il y
a six mois.
Deber sourit.
--Sans doute trouvent-elles que la situation n’est plus la même...
Cady jeta vivement:
--Eh bien, elles peuvent m’attendre!...
Maurice répondit avec douceur, feignant de ne point comprendre le sens
de l’exclamation de la jeune femme.
--Sans doute, puisque vous accepterez la proposition.
--Non! fit Cady violemment.
--Mais si... Réfléchissez... Comme vous le disiez très bien tout à
l’heure, vous êtes redevenue en quelque sorte jeune fille... cela,
forcément, pour près d’un an encore...
Cady l’interrompit.
--Je resterai avec Denise!...
Il secoua la tête.
--C’est impossible. Jusqu’ici, vivre auprès d’une amie était à la
rigueur acceptable, mais, outre que cette amie a d’autres devoirs à
remplir, qu’elle ne peut pas rester éternellement éloignée de sa
famille, il ne serait plus correct dans les circonstances présentes que
vous demeurassiez avec elle... Un seul bercail est indiqué... le toit
maternel. Je vous répète que Mme Darquet a parfaitement admis
actuellement votre divorce, et elle accepte avec la joie la plus sincère
l’avenir dont, naturellement, je lui ai touché un mot... C’est, au fond,
une femme de grand sens, et dont la forte situation dans le monde vous
sera d’un utile concours.
Cady ne répliqua rien; la promenade se continua en silence. Mlle Denise,
dont la jeune femme avait pris le bras, la sentit peser contre son
épaule.
--Vous êtes fatiguée? dit-elle avec sollicitude.
--Un peu, fit Cady d’une vois morne. J’ai beaucoup marché ce matin.
--Rentrons, proposa Maurice. Denise nous fera du thé, et nous irons nous
reposer.
--Je t’ai fait préparer une chambre, dit Denise avec timidité.
Son frère répondit sèchement:
--Je suis descendu à l’hôtel... C’est plus convenable.
Dans le jardin de la villa, Cady et Maurice s’assirent sous la véranda,
tandis que Mlle Denise s’éclipsait, se devinant importune.
Cady parla tout de suite, d’une voix basse, pénétrée d’émotion.
--Je voudrais, Maurice, que vous vous rendiez compte que c’est une grave
erreur, une faute irréparable de me ramener dans le milieu où évolue ma
mère... J’ai beaucoup changé depuis quelques mois, j’ai saisi une foule
de choses qui m’étaient étrangères... J’ai retrouvé de vieilles
impressions d’enfance--celles qui étaient bonnes--et qui, peut-être,
avec un peu de culture, se développeraient tout à fait en moi... mais
enfin, mon caractère n’est pas encore modifié assez profondément...
Songez à tout ce que je vais retrouver... Et cela, au moment où,
réellement, ce monde me devenait odieux, où je commençais à goûter celui
où votre sœur, cette excellente Denise, s’efforce de m’attirer...
Certainement, je me suis ennuyée d’abord parmi les vôtres, mais peu à
peu cet ennui ne m’a plus été pénible... et il me semble que les années
se passant, je m’acclimaterais complètement à cette atmosphère si
différente de celle qui a entouré ma jeunesse...
Elle s’arrêta, découragée soudain, sentant au silence hostile de son
auditeur qu’il ne la comprenait pas.
Il dit avec une imperceptible nuance d’impatience:
--Je crains que vous n’envisagiez pas du tout la réalité de votre
situation... de notre situation. Dans le monde, un divorce a toujours un
côté scandaleux que chacun exploite si on ne l’impose pas hardiment...
C’est ce que Mme Darquet est disposée à faire, et je lui en suis
reconnaissant... Votre mère, approuvant ouvertement votre divorce, le
légitime aux yeux du public, et ferme la bouche à toutes les
insinuations malveillantes... Quant au contact que vous redoutez,
laissez-moi vous dire que vous exagérez les choses... Vous savez si je
suis l’ennemi de beaucoup de gens de votre entourage... Mais il faut
reconnaître que parmi les familiers de votre mère il en est de
parfaitement honorables... Vous pouvez rechercher ceux-là et écarter les
autres... Du reste, nombre de ces gens, les pires, sont précisément en
froid à l’heure actuelle avec Mme Darquet, et vous n’avez pas à craindre
de les rencontrer dans l’intimité comme autrefois.
Cady demanda, les yeux sur lui:
--Vous tenez énormément à l’opinion du monde?
Il hésita.
--Pas pour ce qui me concerne personnellement... mais, à l’égard de
vous, oui... Il me serait extrêmement pénible que ma femme fût l’objet
de racontars venimeux.
Elle s’écria avec amertume.
--Et vous supposez que ma mère les empêchera de naître, d’être
colportés?... Que vous êtes jeune!
Il affirma, subitement violent:
--Elle les écrasera!... Elle l’a promis, et elle y est intéressée comme
nous.
Cady fit un geste de détachement.
--Oh! parlez pour vous!... moi, je vous avoue que les jugements d’un
clan dont je voudrais m’éloigner me sont indifférents...
Il se rapprocha, la voix plus douce, un rien passionnée.
--Moi aussi, Cady, je souhaite ardemment m’enfuir avec vous... Mais, je
ne veux pas savoir que derrière nous on clabaude... cela m’inquiète,
cela m’irrite... Tenez, que je vous dise... J’ai trouvé et j’ai loué,
auprès de Gênes, une maison... une propriété, un site de rêve... C’est
là, si vous le permettez, que je vous emmènerai dès le lendemain de
notre union... C’est là que nous oublierons aussi longtemps que vous le
voudrez bien le monde et les hommes... leur stupidité, leur méchanceté,
leur bassesse... Vous serez la petite reine de cet empire de verdure, de
fleurs, de rocs, de terrasses dominant la mer bleue... Ah! nous y
vivrons des jours rares, inouïs... des jours que j’ai imaginés tant de
fois avec ivresse, avec désespoir, là-bas, dans la solitude et
l’exil!...
Elle posa sa main sur celle de Deber.
--C’est une excellente idée... mais pourquoi n’irions-nous pas tout de
suite dans votre paradis?...
Il sursauta.
--Impossible!... Ne savez-vous pas que la loi ne permet pas le mariage
immédiatement après le divorce?
Elle dit bas, sans le regarder.
--Qu’importe?...
Il se leva brusquement, et se mit à arpenter le jardin, en proie à un
trouble extrême. Enfin, il revint à elle, et, sans l’approcher, d’une
voix altérée, il prononça:
--Non, non! il ne faut pas!... Je vous adore, Cady, mais il me faut vous
respecter... si je veux qu’on vous respecte!...
Cady se leva nerveusement.
--Vous avez parfaitement raison, mon ami! fit-elle narquoise.
Et elle courut à la fenêtre ouverte du salon, criant gaiement:
--Et ce thé, Denise?
--Il vous attend! répondit la vieille fille avec empressement.
Elle n’osait déranger leur tête-à-tête, et se maudissait d’avoir si vite
versé l’eau dans la théière. Sans doute le thé serait trop fort!...
Cady bavardait, insoucieuse, joyeuse, évoquait les petites galettes,
avalait mandarines et fruits confits avec appétit. Maurice Deber restait
silencieux et soucieux, le cœur et les sens chavirés, évitant de
regarder la jeune femme.
Cady avertit:
--Vous pouvez fumer. Vous ne mangez pas, vous ne buvez pas, c’est
insupportable... Au moins, occupez-vous à quelque chose!...
Il sourit d’un air préoccupé, et tâta sa poche machinalement. Il fit un
geste de ressouvenir, et atteignit un écrin.
--Tenez, Cady, voici ce que j’avais cru pouvoir vous offrir.
Elle ouvrit vivement la boîte qui contenait une bague de dimensions
volumineuses, ornée d’énormes diamants.
Penché vers elle, Maurice dit bas, avec émotion:
--Vous souvenez-vous, il y a douze ans? Vous m’aviez demandé de vous
apporter des diamants à mon retour... Ce sont ceux-là...
Un sourire ambigu vint aux lèvres de Cady. Elle essaya le bijou et le
retira aussitôt, prononçant froidement:
--Oh! je ne pourrais pas porter une aussi grosse machine!... Voyez, j’ai
les doigts palmés... il n’y a pas de place...
Deber se redressa, frappé.
--Vous refusez ma bague, Cady?
Elle répondit avec tranquillité.
--Celle-là, oui... ou, du moins, je vous préviens que je ne pourrai pas
la porter à l’ordinaire... Mais, si vous voulez me faire un grand
plaisir, vous donnerez à monter un autre diamant...
Elle chercha parmi les breloques de son sautoir et ouvrit un petit
médaillon.
--Voici une pierre qui vient aussi de vous... La reconnaissez-vous?...
C’est précisément le diamant dans sa gangue que vous aviez donné à mon
père, et qui excita tant ma convoitise, autrefois.
Un flot de joie orgueilleuse emplit subitement le cœur de Maurice.
--Oh! Cady! s’écria-t-il éperdu. Vous aviez conservé cette pierre?...
Elle le regarda audacieusement, et scandant ses mots:
--Oui... et si vous voulez vraiment m’être agréable, vous la ferez
monter en bague... Je ne la quitterai jamais, celle-là.
Il promit avec empressement.
--Dès demain, je la porte à Nice, et vous l’aurez dans le plus bref
délai possible.
Cady éclata d’un petit rire aigu.
--C’est cela!... Denise, nous l’accompagnerons... Car je veux choisir la
monture de ce diamant... Je la veux très jolie, et pas banale,
surtout!... Vous ne pouvez vous douter à quel point je tiens à cette
pierre... et de tout ce qu’elle représente pour moi...
Deux heures plus tard, Maurice Deber, ayant quitté la villa pour
regagner l’hôtel; Denise déjà endormie dans sa chambre; Cady, enfermée
chez elle, la fenêtre ouverte sur la nuit calme et pure, fouilla dans
son petit sac. Elle en retira la lettre de Félix Argatte, et une autre
que l’avocat lui envoyait avec différents papiers... Une lettre qui
était restée un jour sur le bureau du jeune homme, tandis que l’on
emportait Cady délirante...
Et, ce soir, relisant pour la centième fois les caractères tracés par la
main chérie de Georges, elle s’arrêtait à ce passage, y posait ses
lèvres frémissantes.
«Ma Cady, je suis parti droit devant moi et je ne sais pas ni ce que
je ferai, ni ce que je deviendrai. J’ai pensé à mourir, mais je n’ai
pas pu, parce que nous sommes trop jeunes pour qu’un jour ne revienne
pas où nous nous retrouverons. Déjà, nous avons été séparés, et tu
vois, il y a eu du soleil pour nous.
«Garde ton diamant comme je garde le mien, et ne me chasse jamais de
ta pensée.»
Une horloge, très loin, sonna minuit. Cady tressaillit, replia la
lettre, la cacha, et vint fermer la croisée.
Dans les ténèbres du ciel, il lui sembla que la grande ombre un peu
voûtée de Maurice Deber se dessinait, la guettant...
Alors, dressée, méprisante, rancunière, elle jeta, d’un ton indicible:
--Imbécile!