IV

Après un dîner plantureux et fin qui s’était prolongé, les convives de

Mme Cyprien Darquet, au nombre d’une quinzaine, se trouvaient en cet

état heureux qui suit un repas savamment ordonnancé, tant au point de

vue de la chère que de la composition des voisinages et de l’aimable

ambiance. Ils s’étaient rendus à la terrasse, s’égrenant au long des

allées illuminées autour du château; puis, rentrant graduellement dans

l’ombre discrète du parc.

La terrasse, c’était, la nuit aussi bien que le jour, le joyau de la

Brolière. Longue de plus de trois cents mètres, elle rangeait ses

balustres de pierre au sommet d’une falaise à pic de cinquante mètres de

haut, au bas de laquelle coulait la Seine. Des chênes, des châtaigniers

quatre fois centenaires l’ombrageaient, réunis par un mur d’épaisses

charmilles.

Ce soir-là, bien que la lune ne fût pas levée, la nuit était assez

claire pour que l’on distinguât nettement le dessin de la balustrade

sombre sur le lointain, ainsi que les massifs bancs de pierre échelonnés

à intervalles réguliers. Dans la brise tiède courait un pénétrant parfum

de chèvrefeuille. En bas, des bateaux passaient, traînant des feux

rouges et verts; et, à l’horizon, à gauche, c’était la splendide

illumination de toute la ville de Rouen étalée sur la plaine, escaladant

la colline, avec ses myriades de taches étincelantes, en files

symétriques, en zigzags, formant des figures compliquées, ou semées au

hasard des demeures.

Maurice Deber, à l’écart des autres convives, fumait, non point les fins

et opulents cigares de leur hôtesse, mais de ces minces et longs

rouleaux noirs, à la saveur âcre, opiacée, dont il avait pris l’habitude

aux colonies, bien qu’à la vérité il n’en fît que peu usage, n’y

recourant qu’aux heures de détresse et de suprême irritation.

Ce soir-là, il y avait en lui excès de ces deux sentiments.

Depuis l’arrivée de Cady, il n’avait pu échanger avec elle que les

banalités de rigueur en présence d’étrangers. Soit que la jeune femme

s’y prêtât malicieusement, soit que cela fût seulement l’œuvre du

hasard, il la voyait continuellement s’isoler en des tête-à-tête

suggestifs avec d’autres, alors que lui-même ne pouvait obtenir une

minute de cette précieuse solitude au milieu d’une nombreuse assistance

que savent se procurer les mondains.

Il l’avait devinée dans la plus brûlante intimité de pensée, de regards,

de paroles murmurées, tour à tour avec Hubert Voisin et Paul de Montaux,

qui, ainsi que sa femme, Marie-Annette, comptaient parmi les hôtes du

château. Laumière, et jusqu’à ce forban de Paul Durand avaient bénéficié

de ces faveurs mystérieuses, audacieusement accordées en pleine lumière,

et il n’avait pu lui aussi la joindre, lui exprimer librement sa colère,

essayer de reprendre sur elle l’avantage qu’il croyait avoir acquis

auparavant.

Du reste, la vie champêtre, chez Mme Darquet, ne comportait guère de

répit. Tout l’après-midi avait été rempli par la réception d’une mission

de savants japonais, de passage à Rouen, et qui avaient accepté avec

joie de venir saluer la veuve de l’ancien président du conseil. Ç’avait

été un interminable défilé d’autos, de landaus, de victorias amenant de

Rouen, sans cesse, de nouveaux visiteurs; la plupart des fonctionnaires,

et le préfet lui-même, s’étant précipités sur l’occasion de faire leur

cour au ministre que l’on savait en court séjour, incognito, à la

Brolière. Vers cinq heures, sur l’incomparable terrasse, où un succulent

lunch était servi, la foule était considérable, on eût dit un brillant

garden-party dans quelque ministère. Mme Darquet exultait et se

multipliait, radieuse, tout en conservant cet extérieur imposant, calme

et détaché, qui lui attirait tant de respect et de si nombreuses

jalousies de la part des nouvelles venues des cercles officiels, qui

manquaient totalement de cette science mondaine qu’elle-même possédait

au suprême degré.

Au dîner, on s’était retrouvé dans la relative intimité des seuls

habitants du château. A la place d’honneur, en face de la maîtresse de

la maison, Edmond Vivien présidait, un peu marri d’avoir à sa droite la

vénérable et sourde épouse du sénateur du département, et à sa gauche la

toute simple et gentille femme du consul français, à Yokohama; tandis

que le voisinage envié de Cady était dévolu à Hubert Voisin et Paul de

Montaux. Avec Paul Durand et Marie-Annette, ils formaient un coin où le

flirt aigu et les propos susurrés de façon inintelligible pour le reste

de la table semblaient dépasser toutes les bornes permises. Au lieu qu’à

l’extrémité opposée, le sénateur, Mme Durand de l’Ile, le consul, Jeanne

Darquet, le jeune secrétaire du sénateur, Laumière distrait et Maurice

Deber rongé de fureur se morfondaient dans l’inanité consacrée des

conversations de repas officiels.

Le café pris, occasionnant une courte mêlée de tous les convives, les

groupes des sympathies ou des désirs qui s’attiraient s’étaient

naturellement reformés dans le parc. Voisin, Paul Durand et Montaux

semblaient ériger une garde jalouse et exacerbée autour de Cady qui les

excitait, les harcelait, bien moins pour eux-mêmes qu’en vue d’exaspérer

Maurice Deber. Le désarroi, la souffrance de celui-ci lui causaient une

délicieuse sensation à la fois superficielle et profonde: satisfaction

puérile de gamine malicieuse, frisson de femme qui hait et se venge.

Car sous la griserie, sous la gaieté apparente de Cady, la blessure

cachée ne se fermait point. Lorsque par hasard--et c’était cent fois le

jour--quelque chose remettait devant ses yeux, devant son cœur, devant

sa pensée, l’image du disparu, c’était en elle un subit afflux de

douleur poignante, suraiguë, qu’elle chassait désespérément, épouvantée

de l’affolement, du désespoir aveugle qui montait en elle, malgré elle.

Et, parallèle à sa souffrance d’avoir perdu Georges, croissait sa

rancune violente, vindicative, contre le machinateur de sa misère.

Marie-Annette, Montaux, Voisin, Paul Durand n’étaient que des pantins

qu’elle agitait pour meurtrir, pour tenailler ce spectateur désarmé, à

qui elle rendait avec science, avec raffinement, torture pour torture.

Et, tandis que, à l’insu de tous, se jouait entre eux ce drame, le

dégoût de sa propre colère envahissait peu à peu Deber. Il n’avait plus

la force de s’indigner, de rouler dans sa tête en feu des projets de

représailles: il se sentait veule, lâche, il se laissait aller à la

dérive.

Assis contre la balustrade, au-dessus de l’abîme de nuit profonde d’où

montaient les senteurs fraîches du fleuve, un coude sur la pierre, il

fumait en silence, son intelligence endolorie, presque anesthésiée,

gardant à peine la faculté de noter l’écho assourdi du murmure de rires

et de paroles qui parvenait à ses oreilles.

Cady était là, non loin, accoudée, elle aussi, entre Marie-Annette et

Hubert Voisin, serrés à trois sur un petit canapé de rotin. Paul Durand,

debout, à côté de Laumière, faisait avec sa cigarette, au-dessus de

leurs têtes, un nuage de vapeur blanche très distinct dans les ténèbres,

et qui s’étendait lentement, sans se dissiper.

De leur conversation--déjà peut-être incohérente--il ne venait à Maurice

Deber que des tronçons informes, et qui, néanmoins, suffisaient pour

aggraver sa désolation... Son âme était comme la plaine disgraciée sur

laquelle le vent impitoyable apporta peu à peu l’aridité, et que,

acharné, il dénude encore de ses derniers buissons, de ses ultimes

petites plantes fragiles.

Pour que ces hommes, cette femme tinssent devant Cady un pareil langage,

pour que de tels secrets de honteuses, d’effrayantes sensualités fussent

effleurés entre eux avec des rires aussi légers, il fallait que les

confessions de la jeune femme dans l’appartement maudit fussent vraies,

il fallait que tous les fantômes hideux qu’elle avait évoqués devant lui

et qu’il niait avec révolte fussent réels... Il fallait!...

Sa tête s’inclina, une sorte de vertige le gagna. A son tour, il

souhaita âprement, follement, la mort, l’anéantissement.

La voix aiguë, vibrante, la voix névrosée de Marie-Annette prononçait

avec un ricanement voluptueux puissamment évocateur:

--Comme c’est bon sous les doigts, Cady, ta chair ferme et chaude au

travers des mailles lâches de cette laine... On dirait que l’on palpe

l’épiderme saignant d’un petit mouton incomplètement écorché...

Les yeux clos, Deber avait la vision de Cady en sa robe de mousseline de

soie décolletée sur laquelle, pour sortir dans le parc, elle avait passé

un paletot de tricot de laine blanche... Tressaillant, les doigts

exacerbés, il croyait toucher, lui aussi, cette chair frémissante...

Quand il s’éveilla, il perçut l’accent spécial, très étranger et très

parisien, de Paul Durand racontant:

--... Ils étaient trois, le mari, la femme et leur ami à tous deux...

Ils ignoraient l’un et l’autre totalement cette preuve touchante de

leurs goûts communs... Ils se rencontraient, le mari les jours pairs, la

femme les impairs, dans une boîte que certainement aucun de vous ne

connaît, dans la chambre verte à la décoration saugrenue de...

--... de coquilles de Saint-Jacques! interrompit Cady, en une fusée de

rire échappée des lèvres de Marie-Annette.

--Est-ce vrai, madame de Montaux, demanda Voisin, que cette bonne

Garnier fut jadis votre très correcte institutrice?...

Paul Durand poursuivait:

--Ils y avaient leurs vêtements «de nuit» dirai-je improprement, puisque

les rendez-vous furent toujours diurnes... Or, il arriva qu’il y eut

deux déshabillés bleus presque semblables, et que, par erreur, un jour,

on fit échange. Madame rapporta au domicile conjugal et revêtit un bien

qui, pour être élégant, ne lui appartenait quand même point... Et, par

malheur, le mari possédait des yeux de lynx, une mémoire indéroutable...

Apercevant son épouse drapée dans ces délicieuses fanfreluches qu’il

reconnaissait trop bien, il pâlit, il rougit.

«--Madame, s’écria-t-il, d’où vient ce vêtement?»

--Vous nous rasez! Paul Durand, interrompit Mme de Montaux. Il y a huit

jours qu’on la connaît, votre histoire... Et, d’ailleurs, elle est

fausse d’un bout à l’autre.

--Par exemple! protesta le journaliste.

--Certainement, puisque, en réalité, il ne s’agit point de deux hommes

et d’une femme, mais bien de deux femmes et un homme...

--Pardon! pardon!... c’est qu’il y a deux aventures, la vôtre et la

mienne!...

--Comme chroniqueur, vous êtes au-dessous de tout, affirma

Marie-Annette. Vous n’apprenez jamais rien qu’après tout le monde;

alors, pour rajeunir vos nouvelles surannées, vous brodez... Si vous

voulez le vrai potin d’hier, je vais vous le dire... Vous connaissez la

grosse mère...?

--Pas de noms, sacrebleu! s’écria Voisin, en lui mettant sans façon la

main sur la bouche.

Et il ajouta à demi-voix:

--Je parie qu’elle va nous conter l’aventure de la vieille veuve

qu’Edmond Vivien épouse...

Il y eut une explosion de rire, Marie-Annette avoua:

--J’avais complètement oublié qu’il était encore là!... Eh bien,

imaginez-vous...

Sa voix tomba à un murmure dont le sens ne parvint plus jusqu’à Deber.

Le colonial se leva nerveusement et précipita le reste de son cigare

dans le vide. Laumière, qui le rejoignit, posa la main sur son bras avec

un rire.

--Diable! on dirait le geste d’un justicier!...

Maurice secoua cette légère étreinte avec une brusquerie inexplicable.

--Ah çà, passe-t-on la nuit dehors?... On gèle! fit-il maussade et

soudain grelottant.

Laumière s’étonna.

--Vraiment, tu as froid par un temps pareil?

Mais, justement, le ministre devant retourner à Paris, Mme Darquet donna

le signal du départ et délivra Deber d’une réponse. On rentra dans les

salons copieusement illuminés. On prit le thé en subissant les harmonies

d’une dame surgie d’on ne sait où. Puis, ce fut la libération, la montée

vers les chambres.

--Trop d’électricité! estima Hubert Voisin contrarié, dans les couloirs

spacieux, semés de nombreuses lampes.

Cependant, à peine les invités avaient-ils disparu, chacun enfermé

sagement dans son appartement, qu’une demi-obscurité régna, à peine

éclaircie de temps en temps par une lueur amortie, tombant de verres

bleus.

Dans le silence, le calme de la nuit, Maurice Deber sortit furtivement

de sa chambre et s’assit dans un recoin garni d’une banquette, attenant

à la pièce habitée par Marie-Annette de Montaux. Quelques bribes de

phrases saisies sur la terrasse lui faisaient supposer que c’était de ce

côté que sa curiosité douloureuse devait veiller.

Il tressaillit, fustigé par le doux éclat de la voix de Cady répondant à

Marie-Annette...

Les nerfs tendus, l’effort d’écouter faisant couler la sueur sur son

front et battre tumultueusement le sang dans ses oreilles, il tentait

vainement de distinguer un accent masculin dans le bourdonnement confus

et fréquemment interrompu qu’il percevait...

Il y eut des bruits de pas, des craquements de meubles... Il imaginait

des choses invraisemblables, immondes... qu’il croyait parfois saisir

nettement... puis, il retombait dans le néant, ne sachant même plus s’il

avait réellement reconnu la voix de Cady...

Un gémissement, un bruit de pleurs, lui parut avoir traversé la

muraille...

Il se redressa, affolé, éperdu. Il courut à la porte de la chambre,

colla son oreille à la serrure, et se releva, avec un cri d’horreur et

de triomphe... Cette fois, il avait entendu!... Il avait reconnu la voix

de Cady, mêlée à celle d’Hubert Voisin!...

D’un coup d’épaule absurde, irréfléchi, il essaya stupidement de faire

sauter la porte, tandis que machinalement ses doigts tournaient le

bouton, qui céda... la porte n’était point close!...

Il pénétra précipitamment dans la chambre, livide, égaré.

--Misérables!...

Demi-nue, Marie-Annette se souleva sur le lit, stupéfaite de cette

invraisemblable apparition. Hubert Voisin se tenait debout, tourné lui

aussi vers cette irruption. Cady tout habillée, n’ayant point quitté sa

robe du soir, était assise à quelque distance, sur une chaise longue. A

la vue de Maurice, ses prunelles s’illuminèrent, un sourire crispa ses

lèvres. Elle ne proféra pas une parole, et regarda, ses yeux

indéchiffrables largement ouverts.

Le visage brusquement contracté, rendu hideux par la colère, à présent

que la compréhension lui venait, Voisin avait fait deux pas vers

l’intrus.

--Voyou, brute!... Que venez-vous faire ici? bégaya-t-il.

Saisie d’une folle terreur, Marie-Annette poussait des cris aigus,

appelant son mari qui occupait une chambre contiguë.

--Paul! Paul!... Oh! Paul, au secours!

Et le désordre de cette scène surprenante parvint à son comble lorsque

le beau Montaux surgit, en pyjama orange. Avait-il entendu, saisi ce qui

se passait, au travers de la cloison?... Il ne manifesta aucun

étonnement, et fit face à Deber, qui s’élançait sur Voisin, avec un

geste d’assassin.

--Allons, je pense que vous sortez d’un cabanon! Comment vous

trouvez-vous chez ma femme, vous? cria l’ancien officier de dragons,

avec une indignation pleine de noblesse.

Maurice Deber s’arrêta net, une expression d’incommensurable dégoût dans

les yeux, sur la bouche.

--Gredin! canaille! fit-il, la main levée.

Mais, d’un mouvement admirablement preste, Paul de Montaux avait saisi

et rabattu cette main. Et, passé maître dans l’art du plus pur

jiu-jitsu, il domptait le colonial par une torsion cruelle du coude, le

conduisait vers la porte sans résistance possible de la part de l’autre

qu’il projeta rudement dans le couloir.

--Monsieur Deber, veuillez quitter cette maison le plus tôt possible!...

Je vous excuserai près de ma tante, Mme Darquet... Demain, à dix heures,

mes témoins seront chez vous, à Paris!...

La porte se referma, Maurice rentra dans la demi-nuit, dans la paix

discrète du corridor. Le cauchemar avait passé sur lui, et avait

disparu, en somme, incompréhensible.

Il lui sembla que la folie gagnait son cerveau. Il descendit

précipitamment l’escalier, sortit par une fenêtre du rez-de-chaussée, et

rejoignit la route en franchissant une haie, fuyant comme un sanglier

blessé.

La lune montait dans le ciel, jetant une clarté livide sur la terre,

exagérant les angles et les ombres. Il marcha, marcha, parvint à la

petite gare déserte. La salle n’était pas fermée. Il se laissa tomber

sur un banc. Il se répétait:

--C’est fini, je ne la reverrai plus, c’est une créature perdue, sombrée

dans les fanges les plus immondes... Je tuerai cet homme. Puis, je

retrouverai l’autre, l’ignoble singe!... Je le tuerai aussi... Je les

tuerai tous!... tous ceux qui ont eu son corps, sa bouche, son regard,

son sourire! je la tuerai, elle aussi, car je me souillerais à la faire

mienne... Oui, oui, je la tuerai, et je vivrai pour me souvenir de tout

ce sang qui lave, qui purifie!...

Au matin, le personnel de la station pensa suffoquer de surprise en

trouvant cet homme redevenu très froid, très renfermé, expliquant avec

simplicité que, appelé chez lui à Paris par dépêche pour une cause

grave, il avait quitté le château de la Brolière comme il était, croyant

à l’existence d’un train de nuit. Il n’avait pas de chapeau, pas

d’argent sur lui, mais sa mine sévère et correcte impressionna le chef

de gare, qui s’empressa de lui avancer le prix de son parcours jusqu’à

Paris.

Rendu chez lui, son empire sur lui-même reconquis, il répondit avec

douceur et complaisance à toutes les questions gentiment curieuses que

lui posèrent sa mère et ses sœurs sur le château de la Brolière, sur la

veuve de l’ancien président du conseil, ses hôtes, l’opulence du train

de maison, les toilettes des invitées. Il décrivit la robe de Cady dans

tous ses détails, avec une minutie, une précision qui fit bien rire ses

sœurs.

--Je ne te savais pas si grand clerc en fait d’habillement de dames!

déclara Germaine avec une admiration affectée.

Celle-ci était veuve depuis de longues années, elle avait élevé ses deux

filles à la maison paternelle. Denise, la seconde sœur de Maurice, à ses

trente-six ans, était une vieille fille gaie et charmante. Le père de

famille était mort vingt ans auparavant. La mère avait une verte

vieillesse, et les trois femmes vivaient en une étroite union,

chérissant Maurice, avec un certain respect.

En ce milieu, il lui semblait que toutes les colères, que toutes les

agitations malsaines, tous les troubles passionnels devaient s’éteindre

promptement. Il s’y sentait bien, non point consolé, mais un autre

homme; il y avait un cœur plus ferme, un esprit plus pondéré, plus

rigoureusement digne de ces chastes et tendres créatures dont il était

presque le Dieu.

V

Le duel devait avoir lieu le lendemain au vélodrome Saint-Marcel. Paul

Durand et Lapierre, les témoins de Paul de Montaux, avaient choisi

l’épée. Bien que Maurice Deber connût son infériorité à cette arme, il

gardait pourtant la ferme conviction de sa victoire. Et, dans son

esprit, celle-ci devait être complète; il ne pouvait tolérer la pensée

que l’issue du combat ne comportât point une mort d’homme: celle de son

adversaire.

Aussi, sans s’attarder à une seule de ces lettres qui, en cas de

résultat fatal, doivent être remises à la famille, Maurice mit-il à

exécution un projet qui n’était point déterminé en lui par l’idée de sa

mort, mais la possibilité de celle-ci lui fournissait un prétexte pour

agir.

Il était près de neuf heures du soir lorsque la domestique l’introduisit

dans le bureau de Victor Renaudin, quai du Louvre.

Le juge se leva, étonné, et vint à lui, la main tendue.

--C’est vous, cher ami?

Le colonial ne prit pas cette main.

Il paraissait très grand dans la demi-nuit de la pièce, où la lampe à

l’abat-jour baissé n’éclairait distinctement qu’un étroit espace sur la

table où le magistrat écrivait. Son visage bronzé, aux traits anguleux,

à l’expression obscurément menaçante était impressionnant.

--Excusez-moi, dit-il avec lenteur. Je reconnais que je viens faire

auprès de vous ce soir une démarche insensée... Mais il est

indispensable que nous ayons ensemble une conversation résolument en

dehors de toutes les convenances...

Renaudin le considérait fixement, les sourcils froncés, hanté par une

vague divination de ce qui allait suivre.

--Asseyez-vous et parlez, dit-il avec froideur et décision.

En ses oreilles, qui, soudain, bourdonnaient douloureusement, il lui

semblait entendre, en coup de cloche assourdissant: «Cady! Cady!»

Maurice Deber, absorbé, le regard absent, une ride profonde barrant son

front, déposa son chapeau, et s’assit en face de son hôte.

--Pardonnez-moi, commença-t-il avec sécheresse. Je dois vous entretenir

d’abord de moi, vous dire des choses qui vous paraîtront sans intérêt,

peut-être même hors de propos... Je vous affirme que c’est nécessaire.

Ne soyez aussi ni surpris ni choqué si je prononce des paroles qui,

selon les lois mondaines, ne devraient jamais tomber entre nous.

Silencieux, renversé dans son fauteuil, les épaules fortement appuyées

au dossier, les doigts de sa main droite martelant son bureau, Renaudin

l’écoutait, presque distrait, l’esprit envahi par mille pensées

confuses. Bien qu’il restât muet, sa pensée impatiente et colère

harcelait l’autre en termes méprisants. «Va donc, va donc, imbécile!

Comme si je ne savais pas que tu vas me parler d’elle!...»

Néanmoins, en réalité, il n’imaginait absolument rien de ce que l’autre

allait évoquer.

Plongé lui aussi dans ses propres idées, Deber poursuivait:

--Il y a douze ans, nous étions à égal titre les commensaux, les

familiers, aussi les obligés de la maison de M. Cyprien Darquet... A

cette époque, la fille du ministre n’était encore qu’une enfant...

Néanmoins, son charme précoce était tel que...

Il s’arrêta durant une seconde, plutôt pour mieux appuyer sur ce qu’il

allait ajouter que parce qu’il éprouvait un embarras à continuer.

Dans le silence agressif de Renaudin, il reprit:

--Son charme était tel que malgré son jeune âge, vous, moi, Laumière,

tous ceux qui approchaient de cette petite créature extraordinaire

étaient amoureux d’elle... Cet amour futile, fugitif, ou même dépravé

chez quelques-uns, fut, malgré l’invraisemblance du fait, sérieux au

moins chez deux d’entre nous... Il se grava au plus profond de vous et

de moi... Évidemment, à cette heure lointaine, et devant cette

adolescence, nous ne concevions pas la gravité ni l’intensité du

sentiment que nous éprouvions, mais peu à peu il nous fut révélé...

J’ignore quand et comment vous vint la pensée de faire de Cady votre

femme... mais en moi, ce rêve se développa, d’abord incertain, vague,

puis graduellement plus précis et plus impérieux, depuis le jour où,

pour regagner mon poste aux confins du monde, je quittai cette enfant...

Des années se passèrent. Je revins en France, décidé à tout mettre en

œuvre pour m’assurer la possession de celle qui, à cette heure-là, était

devenue une jeune fille... Vous m’aviez devancé... Vous vous trouviez à

la veille de devenir son mari... Je m’écartai... Mais, je vous le

déclare hautement, l’image de Cady n’est jamais sortie de ma mémoire...

ma soif d’elle ne s’est point éteinte... Je l’aime aujourd’hui comme je

l’ai toujours aimée!... Je ne puis admettre... Non! je n’admets pas

d’être irrévocablement éloigné d’elle, étranger à sa vie!...

Il se tut, puis recommença, d’une voix plus haute, plus vibrante, hardie

et d’une véhémence nettement hostile; tandis que le juge, dont

l’attention était maintenant complètement conquise, activait le

battement fébrile de ses doigts sur l’acajou.

--Oui, je l’aime!... et c’est parce que je l’aime que je suis ici, et

que rien ne pourra faire rentrer dans ma gorge les paroles que je dois,

que je veux prononcer!...

Exagérant son calme, Renaudin observa:

--Mon Dieu, monsieur, vous pouvez garder un ton plus modéré... Il me

semble que je vous écoute avec patience et que rien dans mon attitude ne

peut vous faire préjuger que j’essayerai de vous faire taire avant que

vous le jugiez à propos... quelque insensées et déplacées, quelque

véritablement insanes que puissent être les paroles dont vous me

menacez... quelque singulières, choquantes, absurdes que soient celles

que déjà vous avez prononcées...

Violemment, Deber s’écria:

--Ne comprenez-vous pas que si je pouvais me modérer, je ne serais pas

devant vous!... Oui, je le sais, tout ceci est inouï, profondément

choquant!... Mais, je vous le répète, il faut que ce soit dit!

--Eh! mon Dieu, expliquez-vous à la fin! s’écria Renaudin avec

irritation.

La voix altérée, âpre, Deber jeta:

--Voici les choses, en un mot, monsieur!... Ce qui vous échappe, moi je

l’ai vu!... Ce que dans votre inconscience, vous admettez, moi je ne le

tolère pas!... Vous êtes un mari--oh! probe, respectable, je ne le

conteste pas!--mais un mari cent fois aveugle!... Vous n’apercevez, vous

ne sentez, ne devinez rien!... Et les catastrophes se sont produites,

les abîmes se sont ouverts devant vous sans que votre incroyable paix

ait été troublée, sans que vous vous soyez douté de la menace, du danger

imminent!... et, enfin, de l’irréparable déjà accompli!...

A ces derniers mots, Victor Renaudin bondit de son siège.

--Ah çà! mesurez-vous bien l’insolence, l’odieux de vos propos?...

Deber se redressa également, essayant de se contenir.

--Non, monsieur, fit-il avec une fermeté polie, il n’y a point

d’insolence en mes paroles, ni même en mes pensées... Je ne viens pas en

ennemi près de vous... Je ne suis, certes, pas votre ami non plus...

mais, puisque les circonstances ont fait de vous le maître de cette

enfant, l’arbitre de sa destinée, le juge de ses actions, je veux vous

inculquer la volonté qui vous manque, la force, le pouvoir de la

diriger, de mater ses instincts...

Le juge fit un grand geste.

--Assez, monsieur!... Taisez-vous!... Peu m’importe l’opinion que vous

avez de moi, mais je n’admettrai pas que vous insultiez ma femme!...

Oui, je crois que vous l’avez sérieusement, profondément aimée... Par

égard pour ce sentiment vrai, pour la douleur que vous semblez encore

ressentir de sa perte, je veux bien vous pardonner tout ce que vous avez

prononcé de malséant... Mais n’ajoutez plus rien, arrêtez-vous, et

séparons-nous!... Assez, en voilà assez!...

Machinalement, Deber avait repris son chapeau; puis, aussitôt, il le

rejeta brutalement; et, la voix étranglée, prononça:

--Savez-vous que Cady... que Mme Renaudin a passé l’avant-dernière nuit

à Rouen, en compagnie de Jacques Laumière?

Renaudin répondit avec indignation.

--Oui, monsieur, je le sais!... et je n’ai aucun soupçon!... aucun

doute!... Je connais ma femme, et je ne commettrai point envers elle

l’outrage de l’accuser des abominations qu’invente votre esprit haineux

et détraqué!...

Deber ricana avec exaspération.

--Bon, bon, vous passez Laumière à votre épouse!... mais, admettrez-vous

Hubert Voisin!

Cette fois, le juge tourna le dos, écœuré.

--Monsieur, je vous prie de sortir!... Vous êtes un fou, un être mal

équilibré, dangereux!... Je vous plains... Je ne suis ni un athlète ni

un duelliste... Je ne saurais me colleter avec vous, ni vous appeler sur

le terrain, mais je vous déclare que je vous considère comme un dément,

et que j’éprouve pour vous une pitié répugnée, un véritable dégoût!...

Le colonial se laissa tout à coup tomber sur un siège, le front dans ses

mains.

--Mon Dieu! cria-t-il avec désespoir, quels mots faudra-t-il donc

trouver pour vous convaincre?... Quelles preuves exigerez-vous?...

Renaudin, subitement radouci par la sincérité poignante de cette

exclamation, se rassit.

--Monsieur, j’ignore à quel mobile précis vous obéissez, mais

croyez-moi, partez... Ne revenez plus sur ce que vous avez osé me

dire... Je l’oublierai... J’admettrai qu’un cauchemar vous a conduit

chez moi, et que vous avez parlé sous son influence... Partez, et

éloignez-vous pour toujours de notre route... Vous ne pouvez causer que

du mal.

Deber écarta ses mains de son visage, qui apparut livide, saisissant

d’angoisse contenue.

--Monsieur, dit-il avec plus de calme qu’il n’en avait montré

jusqu’alors, je me bats demain avec le cousin de Cady, M. Paul de

Montaux... J’espère le tuer... ensuite, je provoquerai cet infect

individu, Hubert Voisin... que je tuerai aussi... quand ce ne serait que

pour me libérer de l’épouvantable vision que j’ai eue à la Brolière, la

nuit dernière!...

Cette fois, brusquement inondé par une cruelle anxiété, Victor Renaudin

se souleva.

--Quelle vision? cria-t-il. De quoi parlez-vous?

Deber porta la main à son front, tout à coup défaillant, les idées en

déroute.

--Que sais-je? fit-il d’une voix éteinte. Quelle immonde scène ai-je

interrompue?... Quelles joies répugnantes, inavouables,

incompréhensibles, Cady va-t-elle rechercher en cette compagnie?... Tout

le jour, j’ai entendu des conversations indécentes, ignobles... J’ai

guetté, surpris des attitudes, des gestes révoltants... Le soir, j’ai

attendu à la porte d’une chambre, écouté... Je suis entré... Cady était

là... et dans cette chambre il y avait aussi Hubert Voisin, et cette

femme, cette névrosée... Marie-Annette... Dans quel but inavouable se

trouvaient-ils réunis?... Quelles scènes allaient-elles se passer... que

mon intrusion a prévenues... et que le geste de bravache du mari... de

cet inexplicable Paul de Montaux est venu couvrir?...

Renaudin était sur lui, haletant, martelant son épaule de petits coups.

--Répétez... répétez... je comprends mal... Cady se trouvait, cette

nuit, en compagnie de sa cousine et d’Hubert Voisin?... Vous avez vu?...

Mais quoi?...

Deber se leva et saisit la main du mari tremblant, bouleversé,

l’étreignant avec angoisse.

--Monsieur Renaudin, écoutez-moi; croyez-moi quand je vous affirme,

quand je vous jure que, grâce à votre faiblesse, à votre aveuglement,

Cady a sombré!... que Cady se noie dans la plus épouvantable des

boues!... Elle! elle! Cette petite âme si jolie, si fine, si exquise!...

Elle, à qui il ne fallait qu’un bras solide pour s’appuyer, qu’une main

ferme et un esprit vigilant auprès d’elle pour la guider et pour la

sauver!... Ah! vous êtes abominablement coupable, vous qui n’avez pas

pu, vous qui n’avez pas su, vous qui vous êtes montré incapable de

remplir votre mission!... Et c’était pourtant si tentant, si beau, si

émouvant de rappeler à la vie pure et lumineuse cet être charmant!...

Sa voix s’éteignit soudain dans un sanglot.

Renaudin fit quelques pas en chancelant, accablé, ne pouvant plus

douter, cette fois, de la réalité de ce que, jusqu’alors, il croyait la

diffamation d’un homme jaloux et halluciné... Il revint à sa place,

s’assit, et, les coudes sur le bureau, cacha son visage dans ses mains.

--Ah! gémit-il, anéanti, s’il m’était donc encore permis de croire que

vous mentez, par rancune, par haine!...

Des minutes de silence poignant, tragique, s’écoulèrent. La souffrance

dissemblable, et pourtant égale de ces deux hommes paraissait emplir la

pièce d’une atmosphère de douleur exaspérée.

Et, en même temps qu’ils se détestaient avec véhémence, ils éprouvaient

néanmoins l’un pour l’autre une sorte de compassion, ou, pour mieux

dire, de déférence. Ils se sentaient invinciblement rapprochés, liés par

une chaîne impossible à briser: leur pareille passion pour celle qui les

torturait.

Maurice Deber se remit le premier de cet excès d’émotion qui les avait

abattus. Il se leva et arpenta la pièce avec agitation. D’ailleurs, il

ne tarda pas à s’arrêter devant le juge, plein de mépris pour cette

faiblesse et cette prostration, oubliant sa propre défaillance de

l’instant précédent.

--Debout! fit-il avec rudesse. Quand la tempête sévit, est-ce le moment

de se coucher à fond de cale et de pleurer?... N’avez-vous pas commis

assez d’erreurs, et êtes-vous vraiment incapable de ressaisir le

gouvernail, de reprendre la direction de votre barque partie en

dérive?... S’il en est ainsi, retirez-vous, et laissez la place à de

plus énergiques qui sauront vaincre les éléments et sauver les passagers

que vous laissez périr!...

Renaudin releva le front avec lenteur, et tourna ses regards vers

Maurice, l’étudiant longuement, attentivement, avec une subite méfiance.

Enfin, il eut un soupir et se redressa.

--Tout ce que vous avez dit jusqu’ici n’était-il que pour en arriver là?

fit-il avec une nuance marquée de dédain.

Deber tressaillit, cinglé, comprenant le sens profond de ses simples

mots.

--Que voulez-vous dire? cria-t-il, toute sa rancune, sa haine du rival

revenues en lui, avec peut-être encore plus d’intensité qu’auparavant.

Le juge, qui se ressaisissait, reprit avec autorité:

--Vous le savez fort bien!... Sous vos métaphores, il y a une pensée

parfaitement claire, et que je saisis malgré mon imbécillité, non moins

bien que le but auquel vous vous efforcez d’atteindre; prendre ma place

auprès de Cady!... Halte-là, monsieur!... D’abord, laissez-moi vous dire

que vous vous trompez grossièrement si vous croyez que vos délations

sont arrivées à ébranler mon affection pour ma pauvre petite enfant!...

Et l’autre voulant parler, il le prévint avec vivacité.

--Oh! c’est entendu, je ne proteste plus! je ne doute plus! j’admets!...

Oui, j’admets tout ce que vous m’avez dit d’elle... j’admets sa

culpabilité... Surtout, je reconnais ma faiblesse, ma stupidité, mon

inconscience... Mais soyez sûr que jamais, entendez-vous!... jamais

aucune faute, aucune aberration de ma pauvre petite fille ne me poussera

à un acte de colère ou de vengeance contre elle!...

»Moi!... moi divorcer pour vous laisser le champ libre?... Voilà ce que

vous souhaitez!... Voilà ce que vous poursuivez ici, avec une ténacité

et une cruauté de sauvage! Allons ne niez pas, ne mentez pas!... votre

désir est flagrant, il sue par tous vos pores!... Vos desseins

surgissent sous toutes vos phrases, si adroites et prudentes que vous

les croyiez!... Obstiné, entêté, acharné à la reconquérir, vous n’avez

jamais essayé de prendre votre parti de sa perte, vous me l’avez

avoué... Vous n’avez non plus jamais perdu l’espoir de me la voler, je

viens de le deviner!... Et, pour y parvenir, tous les moyens vous sont

bons!... Pourquoi êtes-vous venu me trouver ce soir?... Pour m’ouvrir

les yeux, afin que je puisse la relever, la secourir?... Allons donc!...

Vous avez sournoisement escompté ma surprise, ma révolte... Vous

guettiez un cri de haine... Vous espériez me forcer aux actions

violentes, afin de surgir ensuite auprès d’elle en protecteur, en

rédempteur! Eh bien, non, monsieur, ce rôle facile et flatteur, je vous

l’interdis, je vous le défends!...

Pâle de rage, Deber vociféra:

--Interprétez mes actes comme il vous plaira... Vous ne m’empêcherez pas

de punir les misérables qui ont dévoyé celle que vous ne savez défendre

qu’avec des protestations sentimentales!... Moi, je suis un homme,

monsieur!... Devant l’outrage, je me lève comme un homme, et je

sévis!... L’honneur d’une femme qui vous paraît indifférent, moi, je

prends le droit de le venger, l’épée à la main!...

Renaudin fit un grand geste.

--Eh, que m’importe!... Allez! frappez, tuez, assouvissez votre colère

et vos haines qui vous préoccupent plus qu’elle-même!... Moi, je ne les

connais pas, elles n’existent pas pour moi, je ne vois qu’elle... Et,

certes, je ne l’abandonnerai point à votre sévérité, à votre tyrannie

méchante!... Elle trouvera en moi, auprès de moi, contre mon cœur

torturé, une indulgence sans bornes, une tendresse, une fidélité qui, si

elles ne la touchent pas, au moins panseront ses blessures secrètes...

Car, je vous l’assure, j’ai pu être peu clairvoyant sur bien des points,

mais je connais le fond de son cœur... j’ai souvent aperçu l’être

douloureux et tendre, sensitif et meurtri qu’il y a sous la surface

folle de cette femme encore enfant... et qui jadis, enfant, était déjà

femme... Allez, monsieur, allez, passez votre chemin, vous avez assez

causé de ruines, de souffrance et de désordre ici... Laissez-nous...

Laissez-moi... Peut-être est-ce vrai que je suis au-dessous de la

mission que les événements m’ont dévolue, mais je la remplirai néanmoins

avec toute la pitié, tout l’amour, tout le dévouement dont mon cœur

déborde pour elle... qui est toute ma vie, tout mon rêve, tout le sang

de mes veines... Allez, monsieur Deber, allez, partez, disparaissez!

Maurice hésita, jeta autour de lui un regard incertain; puis, se décida,

et sortit, le chapeau sur la tête.

--Soit! dit-il sur le seuil. Nous ne nous rencontrerons plus...

Cependant, ne croyez pas que j’abandonne la lutte... Ce que vous ne

saurez pas obtenir, je l’imposerai... Les gestes que vous n’oserez pas

faire, je les accomplirai!... Libre à vous de dédaigner et d’ignorer les

complices, les instigateurs des fautes de Cady... Moi, je les

exécuterai! Et ensuite, nous verrons qui l’emportera de votre lâche

indulgence ou de ma juste et énergique sévérité!...

Il disparut. Le juge n’avait pas écouté ses dernières paroles; il

l’avait déjà oublié.

Il consultait sa montre. Dix heures!... Il n’était guère plus de dix

heures!... A neuf heures, il était assis à cette table, paisible, en

pleine sécurité... En moins d’une heure, son bonheur, ses croyances, ses

illusions, tout avait été sapé, détruit!...

Mais il ne voulait pas réfléchir à cela ni se laisser glisser dans

l’abîme de désespoir qui l’environnait... Il lui fallait agir, partir,

la retrouver immédiatement... Surgir soudain en justicier?... Certes,

non! Mais profiter de sa surprise et de son désarroi... essayer de faire

vibrer son cœur, obtenir des confessions complètes, la serrer ensuite

sur sa poitrine, pleurante, vaincue par la bonté inaltérable du mari,

par son pardon obstiné... Ah! si, enfin, il arrivait à cette possession

morale à laquelle, hélas! il n’était jamais parvenu!...

Il consultait fiévreusement l’indicateur. Il existait un train qui le

mettrait à Rouen au milieu de la nuit. Dès l’aube, le chemin de fer

départemental le conduirait à la station la plus proche de la Brolière.

Il irait à pied jusqu’au château, il surprendrait Cady au lit... Il

frissonna, une sueur froide perlant à ses tempes, évoquant mille

fantômes...

Mais non, non, elle serait seule... il lui parlerait tout de suite, il

ne lui laisserait pas le temps de mentir... et tous deux pleureraient...

--Ma pauvre petite Cady! gémit-il douloureusement.

Le divorce de Cady · 第 9 / 16 题