SUPPLÉMENT.

Lorsque j'écrivais ces Mémoires, qui vous étaient destinés, mes chers

enfans, nous vivions à la campagne, évitant avec soin l'éclat et le

bruit, ne venant jamais à Paris, conservant nos opinions, nos sentimens,

et surtout l'espérance que Dieu nous rendrait un jour notre légitime

souverain. M. de La Rochejaquelein se livrait à l'agriculture et à la

chasse. Cette vie paisible et obscure ne pouvait nous dérober à l'action

inquiète d'un gouvernement qui ne se contentait pas de notre soumission,

et semblait s'irriter de ne pas avoir nos hommages et nos services.

Nous vivions en butte à une tyrannie qui ne nous laissait ni calme ni

bonheur: tantôt on plaçait un espion parmi nos domestiques; tantôt

on exilait loin de leur demeure quelques-uns de nos parens, en leur

reprochant une charité qui leur attirait trop l'affection de leurs

voisins; tantôt mon mari était obligé d'aller rendre compte de sa

conduite à Paris; tantôt une partie de chasse était représentée comme

une réunion de Vendéens; quelquefois on nous blâmait d'aller en Poitou,

parce qu'on trouvait que notre influence y était trop dangereuse;

d'autres fois on nous reprochait de ne pas y habiter, et de ne pas

employer cette influence au profit de la conscription. Les gens en place

croyaient se faire un mérite en nous inquiétant de mille manières. On

voulait, soit par promesses, soit par menaces, attacher par quelque

emploi notre famille au gouvernement. En 1805, on vint offrir à M. de La

Rochejaquelein une place à la cour, en lui disant de _se mettre à prix;_

on alla jusqu'à lui promettre qu'il n'en exercerait pas les fonctions.

On finit par employer, mais inutilement, les menaces. La considération

attachée à des opinions fidèles et pures, et à une position

indépendante, fatiguait le gouvernement: aussi notre existence était

sans cesse troublée.

Ce fut dans ce temps, à peu près, que nous fîmes connaissance avec M. de

Barante, alors sous-préfet de Bressuire.

Les souvenirs de la guerre de la Vendée lui avaient inspiré une grande

admiration; il s'était fort attaché au caractère simple et loyal des

habitans de ce pays; il montra franchement de l'estime pour notre

constance dans nos sentimens; une confiance parfaite s'établit entre lui

et nous. Autant qu'il fut en lui, il tâcha de rendre notre situation

moins pénible; il disait hautement qu'il était hors de la justice et

de la dignité d'exiger de nous autre chose que l'obéissance aux lois

établies. Il savait que M. de La Rochejaquelein avait trop d'honneur

et de raison pour exciter des troubles et faire répandre le sang

inutilement, et qu'il n'entreprendrait rien, à moins que ce ne fût avec

l'espérance de sauver son pays.

En 1809, la persécution devint plus avouée et plus directe; on

voulut forcer M. de La Rochejaquelein à entrer dans l'armée comme

adjudant-commandant, avec le grade de colonel. On savait qu'il avait

fait, comme capitaine de grenadiers, cinq campagnes contre les nègres de

Saint-Domingue. La lettre du ministre était aussi pressante que polie;

il disait à M. de La Rochejaquelein que son frère s'étant illustré dans

les armes, il devait désirer de suivre la même carrière. Il refusa: sa

santé, cinq enfans que nous avions déjà, étaient des motifs à alléguer,

mais que l'on n'eût peut-être pas admis sans le zèle et les bons offices

de M. de Monbadon, notre parent.

Mon beau-frère, Auguste de La Rochejaquelein, fut aussi _invité_ à

prendre du service, en même temps que MM. de Talmont, de Castries, et

d'autres jeunes gens marquans; il alla à Paris et refusa. Dès qu'on vit

qu'il avait des objections à faire, au lieu de les écouter, on le fit

arrêter; il ne céda pas encore, demanda de quoi il était coupable, et

ne voulut point comprendre pourquoi on le mettait en prison; de sorte

qu'après plus de deux mois, il força du moins le ministre de s'expliquer

sans détour, et de lui signifier qu'il serait prisonnier tant qu'il ne

serait pas sous-lieutenant. On le plaça dans un régiment de carabiniers:

il y passa trois ans. A la bataille de la Moskwa, il fut couvert de

blessures, fait prisonnier et conduit à Saratow; il y fut bien traité,

et son sort fut tout-à-fait adouci à la recommandation du roi qui eut

l'extrême bonté de faire écrire en sa faveur.

Vers la fin de 1811, ma santé et le désir de revoir nos parens, nous

conduisirent, ma mère et moi, à Paris, où je n'étais pas venue depuis

1792. M. de La Rochejaquelein vint m'y joindre. L'expédition de Russie

était alors décidée. Les personnes qui, comme nous, étaient restées

invariablement attachées à la maison de Bourbon, ne voyaient jamais

Bonaparte entreprendre une guerre, sans concevoir une secrète espérance

que quelqu'une des chances qu'il bravait avec tant de folie, le

renverserait. Cette fois surtout, le caractère gigantesque et

extravagant de cette expédition, la distance des armées, la nature du

pays où elles allaient combattre, et l'inutilité, si claire pour les

yeux les plus fascinés, d'une entreprise ainsi conçue, donnaient l'idée

qu'il courait vers la fin de sa prospérité. Nous nous entretînmes de cet

espoir avec ceux qui partageaient nos sentimens. M. de La Rochejaquelein

vit et rechercha les hommes les plus marquans par leur nom et leur

constance, entre autres MM. de Polignac, malgré la surveillance de leur

prison.

Nous revînmes en Poitou, et de-là en Médoc, où nous passâmes l'hiver de

1813. Les désastres de Russie, la destruction de l'armée, les mesures

qu'il fallait prendre pour réparer ces pertes, les levées multipliées,

les sacrifices de toute espèce que le gouvernement imposait, l'odieuse

formation des régimens de gardes-d'honneur, tout semblait devoir

précipiter le dénoûment et amener une révolution à laquelle il fallait

se préparer.

Ce fut au mois de mars de la même année, que M. Latour arriva à

Bordeaux, portant les ordres du roi. Avant de parler de sa mission, il

est nécessaire de rendre compte de ce qui s'était passé dans cette ville

depuis 1795. Le parti royaliste y avait toujours été nombreux; les

jeunes gens y étaient zélés et entreprenans, la masse du peuple

excellente; les émigrés que l'on y emprisonnait avaient souvent été

délivrés par adresse ou à main armée; une multitude de réquisitionnaires

y avaient trouvé un asile; les prisonniers espagnols y avaient reçu

l'accueil le plus favorable; mille autres circonstances avaient assez

prouvé quelle était l'opinion des Bordelais: mais, outre cela, l'élite

des royalistes était secrètement formée en compagnies armées, la plupart

composées d'artisans qui n'ont jamais reçu aucune paie. La discrétion de

tant de personnes est encore plus remarquable que leur fidélité. Je vais

expliquer l'origine de cette organisation.

L'époque qui a suivi la seconde guerre de la Vendée, c'est-à-dire 1796,

est celle où les royalistes ont eu le plus d'espérances et concerté

le plus d'entreprises. Le directoire n'avait, pour ainsi dire, aucune

puissance; on jouissait d'une grande liberté, et jamais les opinions

n'ont eu un cours aussi peu contraint. Le roi avait des intelligences

dans presque toutes les provinces; partout il y avait une sorte

d'organisation, à peine secrète, du parti royaliste. Des commissaires

nommés par le roi, alors à Véronne, travaillaient à servir sa cause:

c'était M. Dupont-Constant qui était commissaire à Bordeaux; il

présidait un conseil nombreux; ses principaux agens étaient MM.

Archbold, Dupouy, Cosse, Estebenet, etc.

Quelques mois auparavant (après la seconde guerre de la Vendée), MM.

Forestier et de Céris vinrent passer quelques jours à Bordeaux: ces

messieurs se rendaient à Baréges pour leur santé. Nous ne connaissions

pas ce dernier, parce qu'étant émigré, il n'était arrivé dans la Vendée

qu'en 1794. M. de Céris revint, de la part de M. de Forestier, nous dire

qu'ils avaient résolu de passer en Espagne et en Angleterre; il demanda

à ma mère des lettres de recommandation; elle lui en donna de fort

pressantes pour M. le duc d'Havré, son ami intime, et pour mon oncle

le duc de Lorge. Elle n'avait pas l'idée que MM. Forestier et de

Céris travaillassent à l'exécution de quelque entreprise; peut-être

qu'eux-mêmes n'avaient pas de pensées bien arrêtées à cet égard.

L'accueil flatteur qu'ils reçurent, les entretiens qu'on eut avec eux,

l'état de la France, qui semblait de plus en plus présenter des chances

favorables, redoublèrent leur zèle. Au mois de mai 1797, ils revinrent,

apportant à ma mère une lettre de la main de MONSIEUR, qui la chargeait

de réunir le parti du roi à Bordeaux. Il y avait des instructions du duc

d'Havré, et aussi du prince de la Paix. Elle vit bien que MM. Forestier

et de Céris avaient tout exagéré dans leur discours, et présenté les

choses sous un aspect beaucoup trop favorable; cependant elle regarda

comme un devoir sacré de répondre à la confiance dont les princes

l'honoraient. Elle confia le tout à M. Dudon, ancien procureur-général,

et à son fils; elle conféra avec eux de ce qu'il y avait à faire.

Ce digne magistrat, malgré son grand âge, était plein d'énergie; il

découvrit tout de suite que M. Dupont-Constant était commissaire du roi,

et ces messieurs formèrent un conseil secret, composé seulement de MM.

Dupont-Constant, Dudon, Deynaut, et de l'abbé Jagault, ancien secrétaire

du conseil supérieur de la Vendée. On jugea qu'il importait, avant tout,

d'éclairer les princes sur la véritable situation de la France, qu'on

leur avait présentée d'une manière trop flatteuse et inexacte.

M. Jagault partit pour Edimbourg; il rédigea et remit à MONSIEUR un

Mémoire où il exposait la vérité.

La journée du 18 fructidor vint bientôt confirmer ses sincères

observations: les espérances des royalistes furent détruites, et leurs

projets renversés par cet événement.

Quand, un an après, le gouvernement du directoire commença à être

ébranlé; quand les Autrichiens et les Russes obtinrent en Italie de

grands succès, que tout sembla présager un changement en France, on

reprit avec plus d'ardeur le dessein d'agir. Ma mère avait gagné depuis

long-temps au parti du roi M. Papin, négociant. Ce jeune homme était

parti, quelques années auparavant, à la tête des volontaires de

Bordeaux; il avait fait la guerre d'Espagne avec une grande distinction,

avait obtenu le grade de général de brigade sur le champ de bataille; il

avait aimé la révolution, et c'était dans cette disposition qu'il était

parti pour les armées. A son retour, apprenant quels excès s'étaient

commis en son absence, il ne voulut point être mêlé aux hommes qui s'en

étaient rendus coupables, et se plaignit à M. Deynaut de ce qu'on avait

voulu le mettre sur la liste d'un club de jacobins.

Ma mère voulut connaître M. Papin; elle exalta en lui l'horreur qu'il

avait conçue pour la révolution, et parvint à vaincre l'hésitation qui

l'empêchait de se ranger dans un autre parti, en lui disant qu'il n'y

avait de honte qu'à rester fidèle à une mauvaise cause.

Ma mère le présenta à MM. Dudon et Dupont, arec une confiance

qu'il méritait bien. Il les voyait rarement; M. Queyriaux était

l'intermédiaire entre eux et lui. Ces messieurs l'ayant nommé général,

pour le roi, de tout le département, il s'occupa aussitôt à former un

corps qui s'intitula _Garde royale_, qui, depuis, n'a cessé d'exister.

M. Papin fut surtout secondé par MM. de Maillan, Sabès, Labarte,

Gautier, Latour-Olanier, Roger, Aquart, Marmajour, Rollac, Dumas,

Delpech, etc.

Jamais on ne s'était cru si près du succès: la loi des otages avait

allumé la troisième guerre de la Vendée, renouvelé et étendu celle des

chouans; à Bordeaux, on en vint aux mains; les jacobins, aidés par un

régiment, attaquèrent ouvertement les jeunes gens.

M. Eugène de Saluces fut grièvement blessé, et mis en prison avec plus

de quarante autres, qui sortirent successivement; mais il y resta

quatre mois avec un brave menuisier nommé Louis Hagry, homme d'un zèle

extraordinaire. Ceci se passa pendant l'été de 1799: nous étions alors

en Espagne où ma mère avait eu la permission de m'accompagner dans mon

second exil, et de passer quelque temps avec moi. Nous rencontrâmes à

Oyarsun M. Richer-Serisy, que son esprit et son zèle avaient rendu fort

célèbre à cette époque. Après avoir long-temps conféré avec ma mère, il

partit pour Madrid avec M. Alexandre de Saluces; il voulait essayer si

l'on pourrait décider la cour d'Espagne à prendre les armes pour la

maison de Bourbon, et à seconder les efforts victorieux des Autrichiens

et des Russes.

Le retour du général Bonaparte, le 18 brumaire, et enfin la bataille de

Marengo, arrêtèrent encore une fois les projets des royalistes; tout fut

suspendu, hormis les désirs et les liens mutuels qui existaient parmi

les nombreux serviteurs du roi.

MM. Dudon moururent, ainsi que l'excellent M. Latour-Olanier; on arrêta

un grand nombre de royalistes qui restèrent dix-huit mois en prison,

entre autres MM. Dupont, Dupouy, Dumas. M. Papin échappa par la fuite,

et trouva le moyen de se justifier par la protection des maréchaux

Moncey et Augereau, ses amis. Lors de l'affaire de Pichegru, il était

de retour à Bordeaux; on y fit de nouvelles arrestations; il s'échappa

encore, et retourna auprès du général Moncey. On eut l'air de le croire

innocent à cause de ses protecteurs; mais à peine fut-il de retour

à Bordeaux, avec la promesse de n'être pas inquiété qu'on vint pour

l'arrêter: il se cacha; mais voyant que les renseignemens contre lui

étaient positifs, il quitta la France. Il fut jugé par une commission

militaire, qui le condamna à mort par contumace; sa femme et ses enfans

se jetèrent vainement aux pieds de Bonaparte pour obtenir sa grâce:

depuis ce temps il resta en Amérique jusqu'en 1816; MM. Forestier, de

Céris, du Chenier, furent aussi condamnés par contumace; M. Goguet fut

exécuté en Bretagne; l'intrépide M. Dupérat enfermé pour le reste de

ses jours[22]. Tout rentra dans le silence, et l'on n'eut plus de

communications avec le roi.

[Note 22: Il n'est sorti qu'à la restauration.]

Ma mère avait été très-compromise, après la bataille de Marengo, sur ce

qui s'était passé à Bordeaux; elle pensa être mise en prison et jugée;

elle en eut toute la peur: mais elle fut bien servie, et l'on put

heureusement la défendre, parce qu'elle vivait tranquillement à la

campagne, sans se mettre en évidence, et sans se vanter de la confiance

des princes. Après avoir montré sa lettre à M. Dudon, elle l'avait

brûlée devant lui, et n'en avait plus parlé. M. Queyriaux, notre ami,

plein d'un zèle sans bornes, était presque toujours le seul qui la mît

en communication avec tous les royalistes: elle était souvent consultée;

mais loin de s'en prévaloir, elle ne s'en mêlait que pour entretenir

l'union. Cette conduite tenait à son caractère, et non à un sentiment de

crainte; ma mère ne cachait pas son opinion, et peut-être même que sa

franchise et sa simplicité à cet égard l'ont sauvée, en bannissant toute

méfiance; on ne pouvait croire qu'il y eut quelque chose à deviner chez

des personnes qui parlaient si ouvertement et qui avaient une conduite

si calme[23].

[Note 23: C'est au point qu'étant parvenu à introduire chez nous un

espion pour domestique, il s'en alla au bout de quinze jours, disant

qu'il n'y avait rien à examiner dans une maison où les maîtres et les

domestiques criaient jusque sur les toits qu'ils étaient royalistes.]

En 1808, l'enlèvement des princes d'Espagne excita une vive indignation

à Bordeaux. M. de Rollac organisa un plan avec MM. Pedesclaux, consul

d'Espagne, Taffard de Saint-Germain, Roger et quelques autres, pour

enlever Ferdinand VII et le conduire à la station anglaise. Ils

envoyèrent M. Dias, maître de langue espagnole à Bordeaux, pour l'en

prévenir, et il vint à bout de s'introduire quelques instans dans sa

chambre et de lui parler: mais le prince ne prit aucune confiance dans

une personne inconnue; ces messieurs attendirent en vain ses ordres, et

le projet manqua.

M. de Rollac fit, peu de temps après, un complot pour livrer Pampelune

aux Espagnols: il fut sur le point de réussir; mais, étant découvert,

il fut obligé de fuir. M. Taffard, son ami, le fit embarquer pour

l'Angleterre; il emporta un mot de ma mère pour mon oncle de Lorge, et,

par ce moyen, fut accrédité du roi, parla du dévouement des Bordelais,

et surtout du courage et du zèle de M. Taffard auquel il devait la vie.

Les relations avec Bordeaux se trouvèrent ainsi rétablies. Il n'en

résulta rien pendant quelques années; mais lorsqu'en 1813 la retraite

de Moscou eut fait renaître l'espérance, M. Latour arriva à Bordeaux,

apportant à M. Taffard une lettre de son ami, pour l'inviter à rallier

le parti royaliste: M. Latour l'en chargea de la part du roi. Il

était loin de s'attendre à cet honneur; peu riche, ayant une famille

nombreuse, sans ambition, M. Taffard n'avait songé, en servant M.

Rollac, qu'à remplir les devoirs de l'amitié; et tout attaché qu'il

était à la maison de Bourbon, il n'avait pas eu l'idée de former un

parti: les ordres du roi lui parurent sacrés.

M. Latour était chargé par S.M. de voir aussi M. de La Rochejaquelein,

et de lui dire qu'elle comptait sur lui pour la Vendée. Mon mari se

rendit à Bordeaux, et eut, dès le soir, une conférence de quatre heures

avec MM. Latour et Taffard.

Dès-lors, M. Taffard reprit avec MM. Queyriaux, Marmajour et autres, les

anciens plans de la garde royale. M. de La Rochejaquelein partit pour

le Poitou: il parcourut l'Anjou et la Touraine, avec M. de la Ville de

Beaugé, celui des anciens chefs qui lui avait toujours montré le plus

d'attachement; allant partout voir leurs amis et les anciens Vendéens;

sondant tous les esprits.

A Tours, il trouva tous les jeunes gens de la Vendée qui avaient été

forcés d'entrer dans les gardes-d'honneur; leur ressentiment était

extrême. Il ne leur cacha point ses désirs et ses espérances, et leur

recommanda de se réserver avec prudence pour le moment décisif. Il

fut question d'enlever à Valençay, Ferdinand VII. M. Thomas de Poix,

gentilhomme de Berry, un des meilleurs amis de M. de La Rochejaquelein,

devait être le chef de cette entreprise; il est mort au moment où il eût

pu agir. Mon mari continua son voyage, passa quinze jours à Nantes chez

M. de Barante, son ami, alors préfet; il vit, dans ses courses, le

prince de Laval, venu de Paris dans les mêmes vues que lui; MM. de

Sesmaisons, M. de Suzannet, etc.

Cependant les jeunes gardes d'honneur de Tours ne furent pas aussi

discrets qu'on le leur avait recommandé; ils firent plusieurs coups de

tête: quelques-uns furent arrêtés, entre autres M. de Charette, brave

jeune homme, digne de son nom[24].

[Note 24: Il a été tué en 1815, emportant les regrets éternels des

Vendéens.]

M. de La Rochejaquelein revint en Médoc; j'accouchai le 30 octobre. Le 6

novembre, M. Lynch, maire de Bordeaux, ancien et respectable ami de ma

mère, envoya un exprès à mon mari pour lui apprendre qu'on partait pour

l'arrêter. M. Lynch allait en députation à Paris; il ne se mit en route

qu'après avoir eu la certitude que M. de La Rochejaquelein était sauvé.

Mon mari me laissa ignorer tout ce qui se passait, et s'en alla à

Bordeaux avec MM. Queyriaux; il avait dîné à Castelnau, et y avait vu

arriver les gendarmes qui venaient pour le prendre. M. Bertrand les

commandait; il savait bien ce qu'il venait faire; mais comme il n'était

pas porteur de l'ordre, et qu'il était seulement chargé de prêter

main-forte à un commissaire de police, il laissa passer M. de La

Rochejaquelein qu'il reconnut parfaitement. Le commissaire de police,

qui venait en voiture, s'embourba et fut retardé dans sa marche. Dès la

pointe du jour, le château fut investi; les domestiques, ne sachant pas

le départ de leur maître, répondirent qu'il était dans la maison; eux et

les paysans, qui arrivaient en foule pour la messe, étaient plongés dans

l'affliction et voulaient tomber sur les gendarmes pour le délivrer,

s'il venait à être saisi; plusieurs de nos voisins, que nous

connaissions peu, montèrent à cheval dans la même intention. La visite

fut longue, brutale et ridiculement minutieuse. Le commissaire de police

était furieux d'avoir manqué sa proie. Nous avons su depuis que l'ordre

portait, en secret, de prendre M. de La Rochejaquelein mort ou vif; on

devait le conduire en poste jour et nuit, et, à quelque heure que ce

fût, l'amener au ministre.

Tandis que M. de La Rochejaquelein était caché à Bordeaux, MM. de Tauzia

et de Mondenard, attachés à la municipalité, et qui étaient du complot,

veillaient à sa sûreté. Pendant ce temps-là, MM. de Monbadon et de

Barante faisaient, avec un zèle extrême, des démarches pour faire

révoquer cet ordre. Le ministre, après quelques difficultés, répondit

que M. de La Rochejaquelein n'avait qu'à venir à Paris pour lui donner

des explications nécessaires. Je n'ajoutais pas une foi entière à ces

assurances; cependant elles furent répétées si fortement, les moyens

d'agir semblaient tellement rendus impossibles par les négociations des

alliés avec Bonaparte, et par l'attente journalière de la paix, que

je penchais quelquefois, je l'avoue, pour le parti d'aller trouver le

ministre; j'avais d'ailleurs la certitude qu'il n'existait pas une ligne

d'écriture de mon mari qui déposât contre lui; je m'effrayais d'une

longue séparation et d'un avenir de persécution. Pour lui, au contraire,

il n'hésitait nullement: il prévoyait avec raison que, lors même que le

ministre tiendrait sa parole et ne le mettrait point en prison, il

se trouverait gêné, soit par un exil, soit par l'offre impérative de

quelque place dans l'armée; il voulait conserver la liberté d'agir; sa

pensée se portait toujours vers le projet de faire soulever la Vendée,

quand le moment serait venu. M. de La Rochejaquelein tournait ses

regards de ce côté, et il y était appelé naturellement par son nom, par

son influence sur les habitans de ce pays dont il avait une connaissance

parfaite; d'ailleurs l'intention du roi le fixait d'une manière

invariable à ce projet.

Dès qu'une fois il fut caché à Bordeaux, il devint le moyen de réunion

de plusieurs associations secrètes, qui jusqu'alors s'étaient occupées

séparément du même but. En effet, la persécution dirigée contre lui

l'avait désigné pour chef du parti, et tous les gens dévoués cherchaient

à se mettre en relation avec lui; il en avertissait M. Taffard qui ne

pouvait prudemment laisser connaître qu'il fût commissaire du roi[25].

[Note 25: MM. de Gombauld, Ligier, vitrier; Chabaud, instituteur;

Radin, l'abbé Rousseau, Dupouy, etc., avaient des réunions

particulières. MM. Ligier et Chabaud, hommes dévoués et entreprenans,

avaient déjà organisé huit compagnies: ils y avaient travaillé dès

1809.]

Dans le mois de décembre, un des capitaines de la garde royale, M.

Gipoulon, maître d'armes, fut arrêté, conduit à Paris, mis aux fers, et

resta inébranlable dans quinze interrogatoires: rien ne fut découvert.

Vers le 1er de janvier 1814, M. de La Rochejaquelein vint passer trois

jours avec moi à Citran; il parcourut ensuite pendant quelque temps le

Bas-Médoc, avec son ami M. Luetkens, l'homme le plus dévoué au roi, et

remarquable par sa hardiesse froide et calme. Ils communiquèrent à ceux

sur lesquels on pouvait compter, ce que l'on concertait à Bordeaux; ils

les mirent en intelligence avec cette ville. Mais l'ardeur de tous

avait beau croître chaque jour, la position de l'armée française entre

Bordeaux et les Anglais arrêtait toute tentative.

M. de La Rochejaquelein revint s'établir à Citran; nos enfans et tous

nos domestiques le voyaient; sans cesse des personnes que nous ne

connaissions pas auparavant, venaient conférer avec lui; et cependant

jamais sa retraite n'a été troublée, tant il y a eu de discrétion.

La police n'avait point cessé ses recherches; mais elles étaient plus

vivement continuées en Poitou et à Nantes, à cause de l'amitié de M. de

Barante.

Depuis le mois de décembre, quelques mouvemens avaient eu lieu dans la

Vendée; des conscrits refusaient d'obéir et se battaient contre les

gendarmes: mais le gouvernement, qui craignait la guerre civile, et qui

n'aurait pas eu la force de la réprimer, consentait à montrer quelque

indulgence, exigeait beaucoup moins de sacrifices du pays, y demandait

moins de levées que partout ailleurs, et n'imposait pas ces énormes

réquisitions qui accablaient le reste des Français[26]. Ce système de

prudence, combiné avec la présence d'environ deux mille gendarmes,

empêcha la guerre d'éclater pendant l'hiver, bien qu'il y eût des bandes

de conscrits insoumis qui se défendaient les armes à la main, et qu'une

résistance générale se manifestât de toutes parts[27]. D'ailleurs les

chefs ne voulaient rien faire d'incomplet, et attendaient, pour

se déclarer, le moment où l'insurrection pourrait être générale:

l'apparence continuelle de la paix paralysait les plus hardis.

[Note 26: La Vendée insurgée étant composée de parties de quatre

départemens, il y eut dans chacune des adoucissemens de différens

genres.]

[Note 27: Dans le département des Deux-Sèvres, c'était Guyot, paysan

de Gourlay, qui les commandait.]

Cependant M. de La Rochejaquelein revenait sans cesse au dessein d'aller

se jeter parmi les braves Vendéens: mais c'était se précipiter dans un

péril certain; il y était plus exactement recherché qu'à Bordeaux; il

ne pouvait entreprendre de suivre les grandes routes où il était

trop connu; les chemins de traverse, cette année, étaient devenus

impraticables par des débordemens extraordinaires. Enfin nous le fîmes,

à grand'peine, consentir à ne se décider qu'après que M. Jagault aurait

fait une tournée dans l'ouest, pour s'assurer de la position des choses

et lui préparer les moyens d'arriver dans la Vendée. Il partit le 26

janvier; il devait parcourir la Saintonge, prévenir M. de Beaucorps,

mon beau-frère, conférer avec M. de la Ville de Beaugé, chercher à

communiquer avec les anciens chefs, se rendre à Paris, se concerter avec

M. de Duras et mes cousins de Lorge, tout mettre d'accord pour un plan

vaste et général, et finir par Nantes où il aurait confié le tout à M.

de Barante.

C'étaient précisément ces mêmes provinces et ce même ensemble

d'insurrection, que MONSIEUR avait indiqués quinze ans auparavant,

lorsqu'il avait donné des instructions à M. Jagault.

Arrivé à Thouars, il écrivit, le 5 février, qu'il était impossible à M.

de La Rochejaquelein de pénétrer sur-le-champ dans la Vendée, et d'y

rien commencer d'important; qu'il allait continuer sa route vers Paris,

et qu'à son retour il espérait que tout serait mieux disposé pour

l'entreprise. De tels délais ne pouvaient s'accorder avec l'impatience

de mon mari.

Depuis quelque temps, la nouvelle de l'arrivée de monseigneur le duc

d'Angoulême à l'armée anglaise s'était répandue; et, dans les derniers

jours, ce bruit s'étant accrédité, M. de La Rochejaquelein se décida

sur-le-champ à se rendre auprès de lui pour recevoir ses ordres et lui

rendre compte de ce qui se passait. M. Armand d'Armailhac était venu,

trois jours auparavant, lui offrir un bâtiment qui partait pour

Saint-Sébastien. Il quitta Citran pour se concerter avec MM. Taffard et

de Gombauld.

En rentrant à Bordeaux, M. de La Rochejaquelein pria M. de Mondenard de

dire à M. Lynch, revenu depuis deux jours de Paris, qu'il souhaitait lui

témoigner sa reconnaissance et lui ouvrir son coeur. Celui-ci vint le

trouver. M. de La Rochejaquelein lui dit qu'il croyait ne pouvoir mieux

reconnaître le service si grand qu'il en avait reçu, qu'en lui apprenant

ce qui avait été préparé à Bordeaux en son absence, les secrets des

royalistes, et son départ pour Saint-Jean-de-Luz. M. Lynch, saisi de

joie et de surprise, lui dit sans hésiter: «Assurez monseigneur le duc

d'Angoulême de tout mon dévouement; dites-lui que je serai le premier à

crier _vive le roi_, et à lui rendre les clefs de la ville.» M. Lynch

étant à Paris, et prévoyant la chute de Bonaparte, avait trouvé un

prétexte pour entrer dans la maison de santé où étaient détenus MM. de

Polignac; et, après une longue conférence, leur avait donné sa parole

d'honneur, que si Bordeaux se soulevait un jour pour le roi,

il prendrait le premier la cocarde blanche. Ces messieurs lui

recommandèrent de s'entendre avec MM. de La Rochejaquelein et de

Gombauld, avec lesquels ils avaient eu des relations depuis long-temps.

M. de Gombauld avait déjà prévenu M. le comte Maxime de Puységur,

adjoint municipal, tout dévoué au roi.

C'était sur un bâtiment commandé par le capitaine Moreau, qui avait une

licence pour l'Espagne, que M. d'Armailhac avait préparé le passage de

M. de La Rochejaquelein; mais il était bien difficile d'arriver jusqu'à

ce bâtiment. Outre toutes les visites qu'il devait subir avant de sortir

de la rivière, des douaniers devaient monter à bord, y rester jusqu'à

quatre lieues en mer, et revenir dans un canot.

Je venais de recevoir de M. le sénateur Boissy-d'Anglas, commissaire

extraordinaire dans la douzième division, une lettre très-rassurante sur

la persécution que nous éprouvions; M. de La Rochejaquelein l'emporta,

pour prouver à monseigneur que ce n'était pas la nécessité de fuir qui

l'amenait à ses pieds; il nous quitta le 15 février au soir; je n'eus de

force que pour demander à Dieu le dernier sacrifice que nous pouvions

faire au roi.

M. de La Rochejaquelein et M. François Queyriaux, qui voulut absolument

courir les mêmes périls, s'embarquèrent, la nuit du 17, dans la chaloupe

de Taudin, pilote côtier de Royan, pour aller joindre le bâtiment du

capitaine Moreau; ils se couchèrent dans la tille sans pouvoir changer

de position durant quarante-deux heures. On réussit à passer devant _le

Régulus_, vaisseau stationnaire, qui visitait la moindre embarcation.

Une tempête affreuse se déclara, et fit courir les plus grands dangers à

la barque. Le bâtiment du capitaine Moreau perdit son ancre; on crut un

instant qu'il serait forcé de retourner à Bordeaux: on trouva une ancre

à Royan. Pendant ce retard, la chaloupe de Taudin était mouillée au

milieu de tous les bateaux de ce port, et mille hasards pouvaient, à

chaque minute, trahir les deux fugitifs. Le capitaine Moreau mit en mer;

il fallait un prétexte pour aller le joindre: Taudin s'avise de demander

à un de ses fils, à haute voix et devant tous ceux qui étaient sur le

quai, s'il a remis à Moreau les pains qu'il devait lui donner: le fils

répond que non; le père s'emporte, lui reproche son oubli; sa colère

éloigne toute méfiance; il va chercher les pains dans sa maison à Royan,

et en même temps il confie son secret au pilote qui allait rechercher

les douaniers; ils conviennent tous deux qu'ils aborderont au même

instant le vaisseau par le travers, Taudin du côté de la mer, l'autre

du côté de la terre; ainsi, tandis que les douaniers descendent dans

la chaloupe, MM. de La Rochejaquelein et Queyriaux se glissent à plat

ventre dans le bâtiment, par le bord opposé.

La traversée fut rapide; en vingt-deux heures on arriva devant le port

du Passage. Une violente tempête venait de s'élever; elle fit périr,

quelques heures après, plusieurs navires à la vue de terre; cependant

M. Moreau parvint à aborder. M. de La Rochejaquelein et son compagnon

trouvèrent à Renteria lord Dalhousie, et lui confièrent le motif de leur

voyage; il les accueillit avec empressement, leur fit les offres les

plus obligeantes, les pressa même d'accepter de l'argent. M. de La

Rochejaquelein ne lui demanda qu'à être conduit vers monseigneur le

duc d'Angoulême qui était à Saint-Jean-de-Luz. Dans ce moment, lord

Dalhousie n'avait point là de chevaux; il donna deux soldats pour guides

à ces messieurs qui marchèrent toute la nuit. Ils se rendirent chez le

prince: il était arrivé depuis quinze jours seulement, sous le nom

de comte de Pradelles, accompagné du comte Etienne de Damas. Lord

Wellington lui avait rendu ses hommages. Le maire de Saint-Jean-de-Luz,

les habitans de quelques petites paroisses voisines, étaient,

jusqu'alors, les seuls Français qui lui eussent secrètement fait

connaître leurs sentimens et leurs voeux. Sitôt qu'il sut les plans de

Bordeaux, la situation de la Vendée et l'opinion générale, son coeur se

rouvrit à l'espérance, et il déclara que rien ne lui ferait quitter le

sol de cette France où il retrouvait encore des sujets fidèles, et

qu'il y périrait plutôt que de jamais se séparer d'eux. Il apprit à ces

messieurs que MONSIEUR était en Suisse, monseigneur le duc de Berry à

l'île de Jersey, et qu'ils cherchaient, comme lui, à se jeter en France.

M. le duc de Guiche fut chargé de conduire les voyageurs au

quartier-général de lord Wellington, alors à Garitz. Cet illustre

général les reçut fort bien; il avait, dès le premier instant, montré un

grand attachement à la cause de la maison de Bourbon; mais lorsque les

alliés et l'Angleterre consentaient ou semblaient consentir encore à

négocier avec Bonaparte, lord Wellington ne pouvait pas se porter à une

démarche éclatante en faveur de nos princes; d'ailleurs, il tombait dans

l'erreur commune aux étrangers, et ne croyait pas les esprits en France

aussi bien disposés qu'ils l'étaient: il avait devant lui un général

habile et l'armée française à combattre; tout devait se rapporter à ce

but. Telles étaient les objections que M. de La Rochejaquelein avait à

vaincre; quoique présentées avec de grands égards pour nos princes, et

même avec regret, elles n'étaient ni moins fortes ni moins raisonnables.

M. de La Rochejaquelein demanda d'abord l'occupation de Bordeaux,

promettant que la ville se déclarerait pour le roi; puis, afin d'opérer

en même temps une puissante diversion qui préservât Bordeaux, il

insista pour obtenir un ou deux bâtimens et quelques centaines d'hommes

seulement, pour débarquer de nuit sur les côtes du Poitou, l'escorter à

deux lieues dans les terres, et l'y laisser; qu'ils se retireraient pour

se rembarquer tout de suite et attirer sur eux l'attention des

troupes, pendant qu'il poursuivrait sa route. Lord Wellington lui

dit positivement qu'il ne pouvait disposer d'aucune troupe pour une

expédition que son gouvernement ne lui avait pas désignée. M. de La

Rochejaquelein fut donc obligé de renoncer, pour le moment, à se rendre

dans la Vendée, dont toutes les côtes étaient gardées avec la plus

scrupuleuse exactitude par les douaniers.

Lord Wellington se décida à marcher en avant. M. de La Rochejaquelein

le suivit le lendemain au passage du Gave d'Oléron; il retourna ensuite

auprès de monseigneur; il y arriva en même temps que MM. Okeli et de

Beausset, députés de Toulouse, qui venaient offrir au prince les voeux

et les services de cette ville. On apprit au même moment la fameuse

bataille d'Orthez. Monseigneur partit pour le quartier-général; M. de

La Rochejaquelein le suivit, et M. Queyriaux prit le chemin de Bordeaux

pour aller instruire le conseil[28] du succès de leur voyage, et porter

la proclamation du prince; il fit sa route au milieu des conscrits et

des habitans que la bataille d'Orthez, avait mis en fuite.

[Note 28: Le conseil royal était composé de MM. Taffard, Lynch, de

Gombauld, de Budos, Alexandre de Saluces, de Pommiers, Queyriaux aîné et

Luetkens.]

Il arriva le soir. M. Bontemps-Dubarry était parti le matin, envoyé par

M. Taffard, sous prétexte de commerce, pour avertir lord Wellington que

la ville de Bordeaux était sans défense, que l'on désirait vivement la

présence de monseigneur le duc d'Angoulême. Ce rapport acheva de décider

lord Wellington; il ordonna au maréchal Beresford de se diriger, avec

trois divisions, sur Bordeaux. M. Bontemps revint sur-le-champ rendre

compte de sa mission; il courut de grands risques de Saint-Sever à

Bordeaux, et ne s'en tira que par beaucoup de courage et de sang-froid.

Le lendemain de son départ, l'armée anglaise se mit en marche, et M.

de La Rochejaquelein, qui partait avec l'avant-garde, alla prendre les

derniers ordres de S.A.R.: monseigneur lui dit que lord Wellington,

qu'il venait de quitter, était toujours persuadé que Bordeaux n'oserait

pas se déclarer. Alors M. de La Rochejaquelein affirma que Bordeaux

ferait le mouvement; qu'il en répondait sur sa tête; qu'il lui demandait

seulement la permission de précéder les Anglais de trente-six heures.

«Vous êtes donc bien sûr de votre fait?--Autant qu'on peut l'être d'une

chose humaine.» Monseigneur reprit vivement: «J'ai confiance en vous;

partez.»

M. de La Rochejaquelein se tint avec les troupes légères jusqu'à Langon

d'où il alla chez M. Alexandre de Saluces, à Preignac; de-là, M. de

Valens[29] lui servit de guide pour entrer dans la ville, à travers des

détachemens de troupes françaises et de gendarmerie, et il arriva à

Bordeaux, le 10 mars, à dix heures du soir. Il apprit que le conseil

venait d'envoyer prier le maréchal Beresford de retarder son mouvement,

afin qu'on eût le temps de mieux préparer les esprits, de prendre des

mesures, de réunir les royalistes des environs à ceux de la ville, etc.

M. de La Rochejaquelein représenta vivement l'inconvénient de ce délai;

qu'il ne fallait pas laisser le temps de la réflexion aux esprits

timides; qu'on devait profiter de l'élan des royalistes; que c'était par

un mouvement spontané que l'opinion de la ville se manifesterait. On

revint à son avis, et successivement MM. Luetkens, François Queyriaux,

Valens, d'Estienne et de Canolle, furent envoyés à la rencontre du

prince et des Anglais, pour les supplier de hâter leur marche.

[Note 29: Aujourd'hui garde-du-corps de la compagnie du duc de

Luxembourg.]

Pendant ce temps, toutes les autorités supérieures avaient quitté

Bordeaux, ainsi que le peu de troupes qui y étaient. Cette ville n'avait

aucune défense du côté des landes. Le gouvernement avait cependant

envoyé M. Auguste Baron pour fortifier la rivière de Leyre; mais,

tout dévoué au roi, il ne s'occupa qu'à rejoindre Monseigneur le duc

d'Angoulême.

Enfin le 12, à huit heures du matin, tout fut prêt pour recevoir

Monseigneur le duc d'Angoulême; on se réunit à l'hôtel-de-ville. Les

hussards anglais commençaient à entrer dans la ville; on craignit

qu'arrivant ainsi, avant que les habitans fussent prévenus de ce qui

allait se passer, il n'en résultât quelque inconvénient; M. de La

Rochejaquelein monta vite à cheval avec M. de Pontac, et se rendit

auprès du maréchal Beresford, pour le prier de faire sortir les

hussards, afin que le mouvement royaliste fût fait avant l'entrée des

Anglais. Il l'obtint, et demeura avec le maréchal. M. de Puységur resta

à l'hôtel-de-ville pour y proclamer le roi en même temps qu'il le serait

hors des portes.

La garde royale avait eu ordre de se rendre sur la route avec des

armes cachées; les chefs suivaient, sans affectation, le cortége de la

municipalité. M. Lynch était en voiture; il descendit hors la ville,

et dit en substance au maréchal, que s'il entrait à Bordeaux comme

vainqueur, il lui laissait prendre les clefs, n'ayant nul moyen de les

défendre; mais que si c'était au nom du roi de France et de son allié le

roi d'Angleterre, il les lui remettrait avec joie. Le maréchal répondit

qu'il avait l'ordre d'occuper et de protéger la ville; qu'elle était

libre de prendre le parti qu'elle voudrait. Aussitôt M. Lynch cria _vive

le roi!_ et mit la cocarde blanche; toutes les personnes de la garde

royale en firent autant: on vit au même instant le drapeau blanc arboré

sur le clocher de Saint-Michel par plusieurs royalistes qui l'y avaient

apporté la veille et s'y étaient enfermés. Aussitôt on répandit

parmi les royalistes et les curieux qui avaient suivi M. Lynch, que

Monseigneur le duc d'Angoulême arriverait dans la journée. Alors les

cris de _vive le roi!_ furent universels; chacun se faisait des cocardes

de papier blanc, et courait dans les rues en annonçant cette nouvelle

imprévue. Quand, une heure après, M. le duc de Guiche annonça

Monseigneur le duc d'Angoulême, la joie anima tous les cours; et

oubliant tout danger, on peut dire que la ville entière sortit avec M.

Lynch et son cortège. Presque tout le monde se jetait à genoux; des gens

du peuple criaient: «Celui-là est de notre sang!» Tous voulaient

toucher ses habits et son cheval; on le porta, pour ainsi dire, dans

la cathédrale où l'attendait Monseigneur l'archevêque; il fut pendant

quelques momens séparé de sa suite, et pensa être étouffé par la foule.

Cependant, le premier des voeux, comme le premier des besoins, était

de faire parvenir, en Angleterre, au roi de France, une si importante

nouvelle. Cette honorable mission fut confiée, au nom de la ville, à M.

Both de Tauzia, adjoint du maire, qui, ami de M. Luetkens, et confident

des projets des chefs royalistes, avait, par son zèle et ses soins

vigilans, si utilement contribué à préparer le 12 mars. Monseigneur le

duc d'Angoulême lui adjoignit M. de la Barthe, qui l'avait accompagné à

Bordeaux.

Leur traversée fut si heureuse, que, partis de cette ville le 14 mars,

et, obligés d'aller s'embarquer au port du Passage en Espagne, ils

arrivèrent à Hartwell le 25 [30].

[Note 30: C'était le jour de l'Annonciation. On célébrait la messe.

Le roi et _Madame_ n'interrompirent pas leurs prières, malgré les cris

de _vive le roi!_ qui retentissaient dans les cours, et la vue de la

cocarde blanche. La piété de _Madame_, duchesse d'Angoulême, ne

manqua pas d'observer une si remarquable époque. Ainsi, par un de ces

singuliers rapprochemens que la Providence semble quelquefois se plaire

à ménager pour manifester sa protection, surtout dans les événemens

extraordinaires, le même jour de l'Annonciation, on annonça à Bordeaux

la nouvelle importante de l'heureuse entrée de MONSIEUR en France par

la Franche-Comté; à Paris, celle de la rupture des négociations de

Châtillon; et au roi de France, à Hartwell, avec quel courage et quels

transports de joie son neveu avait été reçu à Bordeaux.]

Je n'avais pas le bonheur de jouir de ce spectacle; j'étais restée à

la campagne. Le souvenir de la guerre de la Vendée, qui avait commencé

vingt-un ans auparavant le 12 mars, remplissait mon ame de tant

d'émotions, que je restai plus de trente heures anéantie et dans un état

de stupeur.

Dès la veille, la petite ville de Bazas cria _vive le roi!_ sans savoir

si Bordeaux en ferait autant, et cela, dès que le prince y arriva, et

malgré lui, car sa bonté lui faisait craindre que les royalistes ne se

compromissent par un mouvement partiel.

M. de La Rochejaquelein demanda sur-le-champ à Monseigneur le duc

d'Angoulème la permission de lever un corps de cavalerie. Le prince,

qui arrivait dans un pays ruiné et accablé de tant de sacrifices, d'où

toutes les caisses publiques avaient été emportées, et ne voulant rien

demander aux habitans, ne pouvait avoir des fonds pour former des corps

soldés; cette cavalerie se composa donc de volontaires équipés à leurs

frais. MM. Roger, François de Gombauld et de la Marthonie obtinrent

aussi la permission de former des compagnies; mais M. de La

Rochejaquelein, se regardant toujours comme destiné à combattre dans la

Vendée, ne se chargeait que provisoirement de ce commandement.

Un des premiers soins des Anglais devait être de forcer l'entrée de

la rivière, pour établir la communication des deux rives, et pour se

préserver des attaques d'une flotille assez nombreuse que l'on avait

équipée à la hâte, et qui menaçait sans cesse le Médoc et même Bordeaux.

On expédia un courrier pour Saint-Jean-de-Luz, afin que de là on

envoyât des ordres à l'escadre anglaise; mais on pensa que ces ordres

arriveraient plus tôt en faisant partir un aviso du petit port de la

Teste. Lord Dalhousie confia ses dépêches à MM. Eugène de Saluces,

Paillès et Moreau. La Teste était le 12 mars, occupée par un poste

d'infanterie et trois cents gardes nationaux d'élite. MM. de Mauléon

et de Mallet de Roquefort, qui commandaient ces derniers, leur firent

prendre la cocarde blanche; ils trouvèrent de la résistance dans les

habitans et les soldats de ligne; ils coururent de grands dangers: leur

fermeté seule les sauva. Ils arrivèrent à Bordeaux, amenant une grande

partie de leurs gardes nationaux et du détachement d'infanterie; le

reste alla, de son côté, rejoindre les troupes françaises qui étaient à

Blaye. Cependant M. de Saluces et ses compagnons ne purent, s'embarquer

à la Teste, comme ils l'avaient cru; le maire et quelques habitans

s'opposèrent à leur départ: il fallut revenir à Bordeaux. S. A. R.

chargea alors M. de La Rochejaquelein de se porter sur la Teste avec

deux cent cinquante Anglais, une partie des gardes nationaux de M.

de Mallet, et quelques volontaires. Les habitans furent d'abord

très-effrayés; mais comme ils connaissaient M. de La Rochejaquelein, et

qu'il était chargé par le prince de leur porter des paroles de bonté et

d'indulgence, tout se passa à l'amiable; les trois plus mutins furent

seulement mis en prison pour quelques jours. Mon mari en passa huit à

la Teste, s'occupant à faire reconnaître l'autorité du roi sur toute la

côte, à dissiper les préventions des habitans, et à réunir la poudre et

les canons des batteries pour les envoyer à Bordeaux.

Peu de jours après, lord Dalhousie partit pour attaquer

Saint-André-de-Cubzac et Blaye: il proposa à M. de La Rochejaquelein de

venir avec lui, à cause de la connaissance qu'il avait du pays, et de

l'espoir d'établir des relations avec l'intérieur, surtout avec la

Vendée; sa compagnie de volontaires voulait le suivre; lord Dalhousie la

refusa, et voulut qu'il vînt seul. On rencontra les troupes françaises à

Etauliers: elles étaient inférieures en nombre, et furent repoussées. M.

de La Rochejaquelein courut là de grands dangers, ayant chargé avec le

panache et l'uniforme bordelais, au milieu des troupes anglaises.

Mon mari profita du passage des rivières pour faire repartir M. de

Ménard, gentilhomme des environs de Luçon, qui était venu, à travers

mille périls, prendre les ordres du prince pour la Vendée. M. de Ménard

fut arrêté à Saintes, et sauvé par le général Rivaux, qui, au milieu

de toutes ces circonstances, fermait les yeux sur les démarches des

royalistes, et voulait empêcher d'inutiles rigueurs: il arriva dans la

Vendée; il courut sur-le-champ pour faire insurger ce pays; mais

les nouvelles de Paris ne lui en donnèrent pas le temps. M. de La

Rochejaquelein n'avait pu réussir, jusque-là, à faire parvenir l'ordre

de soulèvement.

Tout de suite après le combat d'Étauliers, M. de La Rochejaquelein

vit arriver M. Louis d'Isle. Celui-ci, depuis long-temps dans la

conspiration, était venu sur-le-champ près de Monseigneur le

duc d'Angoulême, et avait porté ses ordres à M. de Beaucorps, à

Saint-Jean-d'Angely, pour faire soulever la Vendée. Il était revenu en

traversant les troupes françaises pendant le combat, et avait couru

des risques inouis pendant toute sa mission. Il venait annoncer que le

soulèvement aurait lieu le lundi de Pâques. Presque en même temps,

M. Bascher arriva à Etauliers. Mon mari l'avait vu dans les gardes

d'honneur; il avait déserté de Troyes, et s'était caché chez un de

ses parens, près de Nantes, où il avait trouvé M. de Suzannet, qui

l'envoyait à M. de La Rochejaquelein. Il venait annoncer que tout était

prêt dans l'Ouest, que l'ardeur des paysans était de plus en plus

vive; que le tocsin sonnerait dans la semaine après Pâques, et que les

paroisses de notre ancienne armée désiraient M. de La Rochejaquelein

pour les commander. On demandait quinze mille fusils, et surtout de la

poudre dont on manquait absolument: il n'y avait besoin d'aucune troupe

pour débarquer ces objets puisque le pays devait se soulever auparavant.

Cette mission de M. Bascher lui avait fait courir beaucoup de risques:

il avait été poursuivi. Enfin, à travers le désordre des troupes

françaises, il était parvenu jusqu'à Étauliers. Mon mari l'envoya

sur-le-champ au prince, que M. d'Isle était allé retrouver.

Lord Dalhousie revint à Bordeaux pour préparer l'attaque de la citadelle

de Blaye; l'amiral Penrose la bombardait déjà du côté de la rivière dont

il avait forcé le passage. M. Deluc, maître de la ville, avait, dès le

13 mars, fait assurer S. A. R. de son dévouement, et avait fait de vains

efforts pour décider la garnison à se rendre.

Cependant on n'était pas sans inquiétude à Bordeaux: une forte division

française arrivait par Périgueux; les Anglais n'étaient pas nombreux. On

ignorait que le marquis de Buckingham, avec cinq mille hommes de milice

anglaise, avait demandé et obtenu de s'embarquer pour défendre Bordeaux,

dès qu'on avait su l'insurrection de cette ville; le vent contraire les

empêchait d'entrer dans la Gironde. On n'avait pas eu le temps de former

assez de corps français; mais les royalistes redoublaient d'ardeur:

l'amour pour le prince s'augmentait de la manière la plus vive. Il

sortait tous les jours pour visiter les postes militaires, accompagné

seulement de deux ou trois personnes, allant au pas dans les rues, et

au milieu d'une foule qui, de plus en plus charmée de sa bonté et de sa

confiance, ne cessait de crier: _Vive le roi! vive Monseigneur le duc

d'Angouléme!_ On était électrisé par l'idée qu'il affrontait tous les

dangers pour le salut de la France, et chacun aurait donné sa vie pour

lui. Le comte Etienne de Damas donnait l'exemple du dévouement: chargé

de toutes les affaires de Monseigneur, il sera à jamais cher aux

Bordelais, par l'affabilité et le zèle infatigable avec lesquels il

y travaillait jour et nuit. On se rassurait aussi en pensant que

l'insurrection de l'Ouest allait enfin éclater. Lord Dalhousie, qui

montrait autant d'habileté que d'attachement au prince, avait consenti

à tout ce qui pouvait faciliter ce mouvement. Le jour était fixé au

13 avril, pour le départ de M. de La Rochejaquelein; sa compagnie de

volontaires voulait le suivre; on lui donnait la poudre et les armes

demandées, on expédiait un aviso à Jersey pour Monseigneur le duc de

Berry qui ne demandait qu'à se jeter dans la Vendée. Nous étions dans

toutes ces agitations si vives de crainte et d'espérance, le 10 avril

jour de Pâques, quand le courrier arriva à quatre heures. Apprenant

que Paris avait reconnu le roi, et que tout était fini, l'ivresse

fut générale et impossible à décrire; toute la ville se livra à

l'enthousiasme du bonheur. Monseigneur le duc d'Angoulême donna à M.

de La Rochejaquelein la récompense la plus flatteuse, en daignant le

charger de porter à Paris ses dépêches pour Monsieur, et d'aller prendre

les ordres du roi. Il arriva un instant avant Sa Majesté à Calais.

Quand le duc de Duras le nomma, le roi dit: «C'est à lui que je dois le

mouvement de ma bonne ville de Bordeaux,» et tendit la main à M. de La

Rochejaquelein qui se jeta à ses pieds.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 26 / 56 题