CHAPITRE XXIII.

Détails sur les Vendéens qui avaient continué la guerre.--Retour à

Bordeaux.

Ce fut ainsi que j'appris à Nantes le sort des fugitifs; je sus aussi

comment avaient fini ceux qui avaient continué de combattre. On ignorait

encore beaucoup de détails sur la fin glorieuse de la plupart d'entre

eux; mais j'en ai entendu raconter depuis toutes les circonstances.

Mon père, le chevalier de Beauvolliers, MM. Desessarts, de Mondyon, de

Tinguy et quelques autres, se retirèrent, après la déroute de Savenay,

dans la forêt du Gâvre; ils y rencontrèrent M. Canelle, négociant

nantais, qui, étant hors de la loi, se cachait aussi. Il voulut

faciliter à ces messieurs les moyens de trouver des asiles. Mon père et

ses compagnons refusèrent, et préférèrent de tenter quelque entreprise à

main armée; ils rassemblèrent environ deux cents Vendéens, et surprirent

Ancenis; mais comme ils cherchaient à passer la Loire, les républicains,

qui avaient emmené les bateaux, s'apercevant du petit nombre des

assaillans, revinrent et les entourèrent. Il se passa dans ce combat des

prodiges de valeur. Ces messieurs parvinrent à se faire jour le sabre à

la main; mais blessés, harassés, ils furent atteints sur la lande par

des cavaliers: on les conduisit à Angers, où ils furent fusillés.

Mademoiselle Desessarts, qui était avec eux, partagea leur sort.

Le nom de Donnissan s'éteignit avec mon père. M. de Lescure était aussi

le dernier de sa famille, dont le vrai nom était Salgues, auquel celui

de Lescure avait été substitué par mariage depuis plus de trois cents

ans. Le nom de Salgues ne se prenait même plus dans les actes. Ce nom

de Salgues, ou celui de Lescure, est porté par plusieurs familles

recommandables; mais aucune n'a jamais prouvé tenir à celle de M. de

Lescure.

Le prince de Talmont fut pris avec M. Bougon aux environs de Laval; on

différa cruellement sa mort; on le promena de ville en ville, de prison

en prison; il déploya toujours une noblesse et une fermeté dignes de sa

race, et se montra fort grand au milieu des insultes des républicains.

On assure qu'il répondit à ses juges: «Faites votre métier, j'ai fait

mon devoir.» Il finit par être exécuté dans la cour de son château de

Laval.

MM. Dupérat, Forestier, Renou, Duchesnier, Jarry, Cacquerey, le

chevalier de Chantreau, et quelques autres, pénétrèrent en Bretagne, se

cachèrent d'abord, puis allèrent joindre les Chouans de M. de Puysaye

aussitôt qu'ils se montrèrent, et combattirent avec eux. M. de Cacquerey

fut surpris seul et tué. Au bout de quelques mois, les autres s'ennuyant

d'une guerre qui se faisait obscurément, et qui se passait, à cette

époque, plus en projets et en intrigues qu'en combats, revinrent chez

les Chouans des bords de la Loire, commandés par M. de Scépeaux, et

de-là dans la Vendée.

Le chevalier de Beaurepaire, les trois MM. Soyer, MM. de Bejarry, MM.

Cadi, Grelier, officier d'artillerie aussi modeste que brave, les

trois beaux-frères MM. Palierme, Chetou, Barbot[19], MM. Vannier,

Tonnelay-Duchesne, Tranquille, de la Salmonière, Lejeay, etc., etc.,

repassèrent peu à peu sur la rive gauche. Ces messieurs, ainsi que

ceux qui avaient été avec M. de Puysaye, n'ont cessé d'augmenter la

réputation qu'ils avaient déjà acquise.

[Note 19: L'article de la _Biographie des hommes vivans_, relatif

à M. Barbot (Jean-Jacques), est tout-à-fait controuvé. J'ai pris à cet

égard les informations les plus exactes, et je certifie que ce brave

officier n'a jamais varié un instant dans sa conduite, qui est sans

tache. Il jouit de l'estime la mieux méritée sous tous les rapports.

Il est aujourd'hui chevalier de Saint-Louis, et receveur particulier à

Champtoceaux, département de Maine-et-Loire.]

Beaucoup d'autres furent moins heureux, et ont péri, soit sur

l'échafaud, soit dans la retraite, sans que j'aie pu savoir les

circonstances de leur mort. MM. de la Marsonnière, Durivault, de

Pérault, d'Isigny, de Marsanges, de Villeneuve, Lamothe, Desnoues, le

dernier frère Beauvolliers, etc., finirent ainsi.

Le vieux M. d'Auzon fut pris à Blain avec son domestique; il voulut

obtenir la vie de ce brave garçon qui était resté pour le soigner.

Quand on vit l'intérêt qu'il y prenait, on commença par fusiller le

domestique, pour rendre plus amère la mort de ce bon vieillard.

M. de Sanglier mourut de fatigue et de maladie, à cheval, entre ses deux

petites filles, qui avaient la petite vérole; depuis on en a retrouvé

une[20]. M. de Laugrenière périt sur l'échafaud à Nantes.

[Note 20: Aujourd'hui madame de Gréauline.]

M. de Scépeaux se cacha, et devint par la suite général d'une troupe de

Chouans, aux environs de Candé et d'Ancenis.

M. de Lacroix fut dénoncé par quatre déserteurs qui demandèrent une

récompense. Carrier, après avoir fait exécuter M. de Lacroix, les envoya

à Angers avec une prétendue lettre de recommandation, qui contenait

l'ordre de les faire fusiller.

Le jeune M. de Beaucorps fut pris: une multitude de coups de sabre au

visage le rendaient méconnaissable; il répondit de manière à laisser

croire que ses blessures avaient troublé sa raison. On ne put deviner

s'il était Vendéen ou bleu, et on le garda en prison: il en sortit à

l'amnistie.

Deux de nos bons officiers, MM. Odaly et Brunet son cousin, étaient

couchés ensemble quand on les vint chercher pour être fusillés; on

appela M. Odaly et son cousin, qui n'eut pas l'air de croire que cela le

regardait, et qui fut ainsi oublié.

M. de Solilhac, après s'être échappé du Mans où il avait été fait

prisonnier, trouva moyen de se procurer une feuille de route et un habit

de soldat; il traversa toute la France, en passant même par Paris; il

arriva aux avant-postes de l'armée du nord, et de-là passa dans le camp

des Anglais. Le duc d'York accueillit avec empressement un Vendéen qui

pouvait donner des détails précis sur une guerre encore fort mal connue

par les étrangers; il envoya ensuite M. de Solilhac à Londres. Les

ministres le reçurent fort bien, et lui demandèrent beaucoup de

renseignemens pour diriger les expéditions qu'ils parlaient sans cesse

d'envoyer dans l'ouest. Au bout de quelques mois, M. de Solilhac se

lassa de tant de projets sans exécution; il se jeta dans une barque,

arriva sur la côte de Bretagne, se fit garçon meunier, souleva quelques

paroisses, et devint chef d'une division de chouans.

M. Allard avait passé la Loire. Il fut pris sur l'autre bord, après

avoir erré plusieurs jours. Une commission le condamna; il allait être

fusillé, lorsqu'on cria _aux armes!_ Le supplice fut suspendu. Pendant

cet instant de répit, son air de jeunesse et de candeur intéressa; on

rétracta le jugement; il fut enrôlé dans un bataillon et envoyé en

garnison dans l'île de Noirmoutier. Au bout de quelque temps, il

s'échappa et revint sur le continent, en traversant témérairement le

bras de mer qui sépare Noirmoutier de la terre. Il alla se présenter à

M. de Charette, qui le reçut d'abord assez mal. M. Allard fit bientôt

connaître son courage et son mérite. M. de Charette lui donna une

division à commander. C'est lui qui fut le prétexte de la seconde

guerre: des soldats qui étaient sous ses ordres violèrent l'armistice;

les républicains le prirent par ruse et le mirent en prison. M. de

Charette le réclama, fut refusé, et l'on reprit les armes.

L'évêque d'Agra fut découvert et pris aux environs d'Angers. On lui

demanda s'il était l'évêque d'Agra: «Oui, dit-il, je suis celui qu'on

appelait ainsi.» Il ne voulut point donner d'autre réponse, et mourut

sur l'échafaud avec un grand courage: ses soeurs y ont péri à cause de

lui!

MM. d'Elbée, d'Hauterive, de Boisy, madame d'Elbée et plusieurs

autres dames, furent conduits à l'armée de M. de Charette, par Pierre

Cathelineau, frère du général, et un officier nommé M. Biret, qui se

mirent à la tête de quinze cents Angevins, et traversèrent tous les

postes républicains. M. de Charette envoya les femmes et les blessés

dans l'ile de Noirmoutier qu'il venait de surprendre. Cathelineau ramena

les Angevins dans leur canton.

Trois mois après, les républicains attaquèrent Noirmoutier, et le

prirent. Ils y trouvèrent M. d'Elbée, que ses blessures tenaient encore

entre la vie et la mort; sa femme aurait pu se sauver; elle ne voulut

pas le quitter. Quand les bleus entrèrent dans la chambre, ils dirent:

«Voilà donc d'Elbée!--Oui, répondit-il, voilà votre plus grand ennemi.

Si j'avais eu assez, de force pour me battre, vous n'auriez pas pris

Noirmoutier, ou vous l'eussiez du moins chèrement acheté.» Ils gardèrent

cinq jours M. d'Elbée, l'accablant d'outrages et de questions. Il subit

un interrogatoire où il montra beaucoup de modération et de bonne foi.

Enfin, excédé de cette agonie, il leur dit: «Messieurs, il est temps que

cela finisse; faites-moi mourir.» On plaça dans un fauteuil ce brave et

vertueux général, et on le fusilla. Sa femme, en le voyant porter au

supplice, s'évanouit. Un officier républicain la soutint, et montra de

l'attendrissement. Ses supérieurs menacèrent de faire tirer sur lui s'il

ne la laissait tomber; elle fut fusillée le lendemain. MM. de Boisy

et d'Hautrive furent aussi fusillés. On remplit une rue des Vendéens

fugitifs et d'habitans de l'île qu'on leur soupçonnait favorables, et

on les massacra tous. De ce nombre furent les deux petits le Maignan de

l'Écorce qui, malgré leur jeune âge, allaient toujours au feu, à toutes

les batailles, avec leur gouverneur M. Biré, qu'on fusilla aussi.

J'ai raconté comment MM. de La Rochejaquelein, de Beaugé, Stofflet, de

Langerie, et une vingtaine de soldats, avaient été séparés de l'armée

devant Ancenis. Une patrouille républicaine les avait chassés du bord

de la rivière; les soldats se dispersèrent; les quatre chefs ne se

quittèrent point, et s'échappèrent à travers les champs. Toute la

journée ils errèrent dans la campagne, sans trouver un seul habitant;

toutes les maisons étaient brûlées, et ce qui restait de paysans était

caché dans les bois. La troupe d'insurgés dont on avait parlé, et qui

avait paru en face d'Ancenis, était commandée par Pierre Cathelineau;

mais elle n'était pas habituellement rassemblée, et se bornait à faire

de temps en temps quelques excursions. Enfin, après vingt-quatre heures

de fatigue, Henri et ses trois compagnons parvinrent à une métairie

habitée; ils se jetèrent sur la paille pour dormir. Un instant après,

le métayer vint leur dire que les bleus arrivaient; mais ces messieurs

avaient un besoin si absolu de repos et de sommeil, qu'au prix de la vie

ils ne voulurent pas se déranger, et attendirent leur sort. Les bleus

étaient en petit nombre; ils étaient aussi fatigués, et s'endormirent

auprès des quatre Vendéens, de l'autre côté de la meule de paille. Avant

le jour, M. de Beaugé réveilla ses camarades, et ils recommencèrent à

errer dans ce pays où l'on faisait des lieues entières sans trouver une

créature vivante; ils y seraient morts de faim, s'ils n'avaient attaqué

en route quelques bleus isolés, auxquels ils prenaient leur pain.

Ils pénétrèrent jusqu'à Châtillon, et même y entrèrent pendant la

nuit: la sentinelle leur cria _qui vive!_ ils ne répondirent point, et

s'échappèrent. De-là ils allèrent à Saint-Aubin, chez mademoiselle de La

Rochejaquelein qui y était cachée, et passèrent trois jours avec elle.

Henri était abîmé de douleur; il était accablé de son sort, et semblait

ne plus chercher que l'occasion de mourir les armes à la main. L'affaire

du Mans, le chagrin d'avoir été séparé de son armée d'une manière si

funeste, l'avaient frappé de désespoir. Ayant pris des informations sur

l'état du pays, il se résolut à se montrer à ses anciens Poitevins, à en

rassembler les débris, et à combattre encore à leur tête.

Il apprit en ce moment que M. de Charette s'était porté sur Maulévrier;

il s'y rendit pendant la nuit avec ses compagnons. Il en fut reçu

froidement; le général, qui allait déjeuner, ne lui offrit pas même de

se mettre à table. Ils causèrent de la campagne d'outre-Loire. M. de

Charette demanda quelques détails, mais vaguement: ils se séparèrent. M.

de La Rochejaquelein alla manger chez un paysan. Quelques heures après,

on battit l'appel pour le départ de l'armée; Henri vint retrouver M. de

Charette qui lui dit: «Vous allez me suivre.--Je ne suis pas accoutumé à

suivre, mais à être suivi, Monsieur,» répondit-il, et il lui tourna

le dos. Les deux généraux se quittèrent ainsi. Tous les paysans des

environs de Châtillon et de Chollet, qui venaient de se joindre à

l'armée de M. de Charette, le laissèrent, et vinrent se ranger autour de

Henri, dès qu'ils le virent, sans qu'il leur eût même adressé la parole.

M. de La Rochejaquelein commença alors à attaquer les bleus. Son premier

rassemblement se fit dans la paroisse de Néry. Il marcha toute la nuit,

et enleva un poste républicain à huit lieues de-là. Pendant quatre nuits

de suite, il fit une expédition semblable, mais toujours à de grandes

distances; de sorte qu'il jeta beaucoup d'incertitude sur sa marche. Les

républicains imaginèrent qu'il y avait plusieurs troupes, et envoyèrent

beaucoup de monde dans le pays. Henri s'établit alors dans la forêt

de Vesins. De-là, il faisait des excursions, surprenait des postes,

enlevait des convois et de petits détachemens. Un jour, on lui amena un

adjudant--général qu'on venait de prendre; cet officier fut bien surpris

de voir M. de La Rochejaquelein, le général de l'armée vendéenne,

habitant une cahute de branchages, vêtu presque en paysan, un gros

bonnet de laine sur la tête, et le bras en écharpe; car le manque

de repos empêchait sa blessure de guérir. M. de La Rochejaquelein

l'interrogea et lui dit: «Le conseil de l'armée royale vous condamne;»

puis on le fusilla. Il avait dans sa poche un ordre de promettre

l'amnistie aux paysans, et de les faire massacrer à mesure qu'ils se

rendraient. Henri fit connaître cet ordre dans toutes les campagnes.

Sa petite troupe prenait peu à peu de l'accroissement, et devenait

successivement maîtresse de tout le pays; mais les garnisons de Mortagne

et de Châtillon étaient trop fortes pour qu'il songeât à les attaquer.

Enfin le mercredi des Cendres[21], 4 mars 1794, en se portant de

Trémentine sur Nouaille, où il avait remporté un léger avantage, il

aperçut deux grenadiers républicains; on voulut tomber sur eux. «Non,

dit-il, je veux les faire parler.» Il courut en criant: «Rendez-vous, je

vous fais grâce.» L'un des grenadiers se retourna, tira sur lui à bout

portant: la balle le frappa au front; il tomba mort; le grenadier se mit

en devoir de lui arracher sa carabine, pour tirer un second coup sur

M. de Beaugé et quelques autres qui arrivaient précipitamment; ils

sabrèrent le grenadier, et, pénétrés de douleur, ils creusèrent une

fosse où l'on ensevelit à la hâte Henri et son meurtrier, parce qu'une

colonne ennemie arrivait.

[Note 21: J'ai donné pour date le mercredi des Cendres, parce que

plusieurs Vendéens qui étaient à ce combat m'ont d'abord indiqué ce

jour. Depuis, beaucoup d'autres m'ont assuré que Henri avait été tué

vers la fin de février, sans pouvoir assigner un jour précis. Enfin, il

y a peu de temps, on a trouvé dans les papiers de mademoiselle de La

Rochejaquelein une note qui indique la date du 6 février. Je crois

celle-ci trop avancée. Cette incertitude est une preuve bien frappante

de la séparation absolue qui existait alors entre les Vendéens et le

reste des hommes.]

Ainsi finit, à vingt-un ans, celui des chefs de la Vendée dont la

carrière a été la plus brillante. Il était l'idole de son armée: encore

à présent, quand les anciens Vendéens se rappellent l'ardeur et l'éclat

de son courage, sa modestie, sa facilité, et ce caractère de héros et de

bon enfant, ils parlent de lui avec fierté et avec amour; il n'est pas

un paysan dont on ne voie le regard s'animer quand il raconte comment il

a servi sous _monsieur Henri_.

Après avoir pris le commandement, M. Stofflet continua à faire une

guerre de partisan aux républicains, et eut plusieurs succès. Il réussit

même à emporter le poste important de Chollet.

Ce fut à cette époque que M. de Marigny traversa la Loire. Il s'en alla

dans le canton qu'il connaissait le mieux, du côté de Bressuire; il

rassembla les restes de la division de M. de Lescure, et en peu de temps

il se forma une armée nombreuse dont il était adoré; car, malgré la

dureté qu'il montrait contre les bleus, personne n'avait habituellement

un caractère aussi bon et aussi aimable. L'insurrection se trouva alors

divisée en trois armées indépendantes: l'armée du Bas-Poitou, commandée

par M. de Charette; l'armée d'Anjou, par M. Stofflet; et l'armée du

Poitou, par M. de Marigny.

M. de Marigny débuta par un combat brillant et heureux. Le

vendredi-saint, 18 avril, il attaqua les bleus dans les allées de mon

château de Clisson, les battit complètement, et leur tua douze cents

hommes. Ce succès leur inspira une grande crainte; ils évacuèrent

Bressuire, et se renfermèrent dans le camp qu'ils avaient établi à

Chiché. M. de Marigny fit de Cérizais le centre de ses expéditions;

elles lui réussirent presque toutes; et des trois généraux, aucun alors

ne préservait aussi bien son canton des incursions des bleus. M. de

Marigny poussa même jusqu'à Mortagne: il ne conserva pas ce poste;

mais il y battit les républicains. Plusieurs de nos anciens officiers

abandonnèrent les autres armées pour venir le joindre; M. de Beaugé

et le chevalier de Beaurepaire, entre autres, quittèrent l'Anjou pour

combattre avec lui.

MM. de Charette et Stofflet devinrent bientôt jaloux des succès et de

l'influence qu'acquérait chaque jour M. de Marigny. Il y eut entre eux

une sorte de correspondance et de concert fondés sur cet indigne motif;

ils firent proposer à M. de Marigny une conférence, pour convenir d'un

plan commun d'opérations. Il se rendit avec eux à Jallais. Il fut

arrêté qu'on rassemblerait les trois armées pour attaquer les postes

républicains qui garnissaient toute la rive gauche de la Loire.

Au jour indiqué, M. de Marigny arrive au rendez-vous après une longue

marche. On venait de distribuer des vivres aux soldats de MM. Stofflet

et de Charette: il en demanda pour les siens; on ne lui en donna pas

assez. Les gens de M. de Marigny, déjà mécontens d'être entraînés à

une expédition si éloignée de leurs cantonnemens, se mutinèrent et

retournèrent sur leurs pas. M. de Marigny, voyant que le conseil ne

voulait pas écouter ses justes plaintes, s'emporta avec véhémence,

suivit ses soldats et revint à Cérizais. Peu de jours auparavant, ces

messieurs avaient pu lui proposer de se démettre de son commandement, et

de n'être plus que général d'artillerie, comme auparavant.

L'expédition de MM. de Charette et Stofflet n'eut point lieu; ils

coururent après M. de Marigny jusqu'à Cernais: il n'y était plus, et

son armée était dissoute. Alors ils convoquèrent un conseil de guerre,

firent le procès à M. de Marigny, et le condamnèrent à mort par

contumace. M. de Charette fit fonction de rapporteur, et conclut à la

mort.

Les paysans de M. de Marigny montrèrent un vif ressentiment de cet

inique jugement, et jurèrent de défendre leur général. Il apprit

cette condamnation assez tranquillement; il ne pouvait croire que ses

camarades voulussent réellement le faire périr; cela lui paraissait plus

absurde encore que cruel. Il était fort malade, et se retira dans une

petite maison de campagne, à une lieue de Cérizais, il passa là quelque

temps, d'autant moins inquiet que Stofflet avait répété plusieurs fois

qu'il lui était tout dévoué: il croyait donc que, par jalousie, on

cherchait seulement à le mettre à l'écart. Aussi Stofflet s'étant

rapproché de Cérizais, M. de Marigny ne profita pas de l'offre que lui

fit alors M. de Charette de venir dans ses cantonnemens. Il y avait

dans ce moment environ neuf cents soldats de M. de Marigny rassemblés à

Cérizais. Ils le firent supplier de venir parmi eux, prêts à se battre

contre Stofflet. Il ne le voulut pas, de peur d'exposer les Vendéens à

une double guerre civile. Il refusa aussi de se cacher, ayant trop de

grandeur d'ame et de mépris de la vie pour prendre aucune précaution.

Cependant le curé de Saint-Laud arriva de l'armée de Charette, où il

avait passé quelque temps. Il avait pris depuis long-temps sur Stofflet

une influence absolue; le lendemain de son arrivée, ce général partit du

château de la Morosière où il avait couché; en même temps il donna ordre

à quelques Allemands d'aller fusiller M. de Marigny. Ces misérables

obéirent. Il n'avait que ses domestiques avec lui, et ne pouvait croire

à une telle horreur: enfin, quand il vit qu'on voulait réellement sa

mort, il demanda un confesseur; on le lui refusa durement; alors il

passa dans le jardin, et dit aux soldats: «C'est à moi à vous commander;

à vos rangs, chasseurs;» puis il leur cria: «En joue, feu;» et tomba

mort. De tous les Vendéens aucun assurément n'a péri d'une mort plus

déplorable et plus révoltante.

M. Stofflet vint à Cerizais; il entra à l'état-major de M. de Marigny

avec un air sombre et embarrassé; après un instant: «Messieurs, dit-il,

M. de Marigny était condamné à mort, il vient d'être exécuté.» On garda

un morne silence: il sortit. Le curé de Saint-Laud entra dans le même

moment, montra ou feignit de montrer de la surprise, mais aucune

indignation. Comme il n'avait pas encore paru en public, il prétendit

tout ignorer et arriver d'outre-Loire: il paraît certain qu'il avait eu,

la veille, une conférence avec Stofflet; on le croit généralement, et

l'on suppose que, de lui-même, celui-ci n'eût jamais pris un tel parti.

Un instant avant de donner l'ordre aux chasseurs, il avait promis à M.

Soyer l'aîné, le plus habile officier de son armée et plein de loyauté,

qu'il ne serait fait aucun mal à M. de Marigny.

Dès que la nouvelle de cette mort fut répandue, il y eut une sorte

d'émeute. Les domestiques de M. de Marigny avaient été mis en prison; on

fut forcé de les relâcher. L'armée se débanda, et refusa de marcher

sous les ordres de celui qui avait assassiné son général; les officiers

passèrent, les uns dans l'armée de M. de Charette, les autres dans celle

de M. Stofflet.

Peu de chefs vendéens ont laissé une mémoire aussi chérie que M. de

Marigny. Il avait pour le pays tant de ménagemens, et s'occupait

tellement des moyens de le mettre à l'abri des dévastations des

républicains, que les paysans poitevins du département des Deux--Sèvres

étaient remplis de reconnaissance et d'attachement pour lui. Aussi leur

haine pour Stofflet dure-t-elle encore, et ils ne parlent jamais sans un

vif ressentiment du supplice de leur ancien général.

M. de Beaugé, qui était fort attaché à M. de Marigny, déclara hautement

qu'il continuerait à se battre, parce que cela était nécessaire, mais

comme simple soldat: Stofflet le fit mettre en prison. M. de Beaurepaire

vint alors se dénoncer comme coupable de la même opinion et des mêmes

dispositions: sa fermeté imposa à Stofflet. Le lendemain il y eut un

combat; les gardes de M. de Beaugé le laissèrent libre: il prit un fusil

et alla se battre. Après l'affaire, il alla se remettre en prison; mais

les soldats dirent qu'ils ne voulaient plus le garder. Il continua de

suivre l'armée comme soldat, n'approchant jamais de Stofflet qui n'avait

aucun rapport avec lui. Dès que M. de Charette eut accepté l'amnistie,

il en profita; et quand il vit les intrigans qui entouraient Stofflet

retarder la pacification pour des intérêts particuliers, il aida de tout

son pouvoir les républicains à ramener, par des moyens de douceur et de

persuasion, les paysans de M. de Marigny, qui étaient restés dans les

bois depuis sa mort, sans vouloir reconnaître aucun chef ni suivre

aucune armée, et se bornaient à tirer sur les patrouilles républicaines

qui venaient les inquiéter.

Après la mort de M. de Marigny, il ne resta plus, à proprement parler,

que deux armées: cependant une troisième existait dans le canton où

avait commandé M. de Royrand; mais elle était peu considérable. M. de

Sapinaud, qui l'avait formée à son retour d'outre-Loire, était d'un

caractère fort doux, et fut toujours plein d'une condescendance absolue

pour les deux autres chefs: son armée s'appelait l'armée du centre.

Ainsi toute l'insurrection se trouva dans les mains de MM. de Charette

et Stofflet: ils ne s'accordèrent jamais entre eux; ils étaient l'un et

l'autre dévorés d'ambition et d'une mutuelle jalousie. La guerre perdit

le caractère qu'elle avait eu d'abord; on ne vit plus cette union des

chefs, cette abnégation de soi-même, cette pureté de motifs, cette

élévation d'âme, qui avaient distingué les premiers temps de la Vendée.

Les paysans étaient découragés; il fallait, pour les contenir, une force

et une dureté qui ne ressemblaient en rien à la manière avec laquelle on

avait pu les conduire d'abord. Il n'y avait plus de grandes batailles.

La guerre s'était mêlée de brigandages et de mille désordres; la

férocité des républicains avait endurci les âmes les plus douces, et des

représailles vengeaient les massacres des prisonniers, les noyades de

Nantes, les promesses violées, les villages brûlés avec leurs habitans,

et toutes les horreurs que la postérité aura peine à croire. Des

colonnes républicaines, qui s'intitulaient _infernales_, avaient

parcouru le pays dans tous les sens, massacrant hommes, femmes et

enfans. Il est arrivé plus d'une fois que le général républicain, après

avoir écrit au maire qu'il épargnerait les habitans d'une commune s'ils

voulaient se rassembler sans crainte, les faisait cerner et égorger

jusqu'au dernier. On ne saurait croire comment, à chaque instant, on

manquait de foi à ces malheureux paysans.

Tel était devenu le théâtre de la guerre. M. de Charette y acquit une

gloire incontestable: la ténacité de ses résolutions, la constance

inébranlable qu'il conservait dans une situation presque désespérée, son

esprit de ressource, incapable de découragement, font de lui un homme

bien remarquable. Il avait un mélange de vertus et de défauts qui le

rendaient éminemment propre à la situation, et en taisaient un vrai chef

de guerre civile. Il n'avait peut-être pas une de ces âmes pures et

chevaleresques dont la mémoire pénètre à la fois d'attendrissement

et d'admiration; mais l'imagination est subjuguée en songeant à ces

caractères, tout composés de force, sur lesquels aucun sentiment ne peut

avoir de prise, qui vont à leur but sans que rien les arrête, qu'une

sorte d'insouciance soldatesque rend inaccessibles à l'abattement, aussi

insensibles à leurs propres souffrances qu'à celles d'autrui. M. de

Charette était d'une fermeté d'ame inaltérable. Au plus fort de la

détresse, quand tout semblait perdu sans ressource, on le voyait, le

sourire sur les lèvres, relever le courage de ceux qui l'entouraient,

les mener au combat, les pousser sur l'ennemi, et les maintenir devant

lui jusqu'à la dernière extrémité. On n'oubliera jamais que ce général,

blessé, poursuivi d'asile en asile, n'ayant pas douze compagnons avec

lui, a inspiré encore assez de crainte aux républicains, pour qu'on lui

ait fait offrir un million et le libre passage en Angleterre, et qu'il

a préféré combattre jusqu'au jour où il a été saisi pour être traîné au

supplice.

Stofflet avait quelques qualités du même genre; peut-être même avait-il

plus de talens militaires: mais il était dur et brutal dans sa manière

de commander. Cependant il était facile de le gouverner: le curé de

Saint-Laud s'était emparé entièrement de son esprit, et avait fini par

dicter toutes ses démarches et toutes ses paroles. C'est à l'état-major

de Stofflet, dont il était l'absolu dominateur, que l'abbé Bernier a

acquis la réputation d'ambition, d'égoïsme et de vanité, qu'il a laissée

dans la Vendée. Pour parvenir à cette position, pour arriver au pouvoir

et à la renommée, il avait montré un esprit, une prudence et des talens

qui l'abandonnèrent dès qu'ayant atteint son but, il ne fut plus

obligé de soigner sa conduite. Tout le monde sait avec quel courage

inébranlable MM. de Charette et Stofflet ont subi leur supplice.

Beaucoup d'officiers se distinguèrent dans les trois armées, et il s'y

passa de fort beaux faits d'armes, qui furent peu connus, parce que

cette guerre n'avait aucun grand résultat. Pierre Cathelineau, qui avait

formé un rassemblement après le passage de la Loire, se montra digne de

son nom, et périt glorieusement. Deux autres frères, quatre beaux-frères

et seize cousins-germains du général Cathelineau, sont morts les armes

à la main. Ce général a laissé un fils que le roi a nommé porte-drapeau

dans un régiment de sa garde, et quatre filles dont l'une a épousé

Lunel, paysan si fameux par sa bravoure.

La santé de ma mère nous retint deux jours à Nantes. Le peu de personnes

qui me virent et qui ne me connaissaient point auparavant, furent bien

surprises. On avait fait aux dames vendéennes, et surtout à moi, une

telle réputation militaire, qu'on se figurait madame de Lescure comme

une femme grande et forte, qui s'était battue à coups de sabre, et qui

ne craignait rien. J'étais obligée de désavouer tous mes hauts faits, et

de raconter tout bonnement combien le moindre danger me trouvait faible

et effrayée.

Nous nous hâtâmes de partir pour le Médoc: il fallait un passe-port.

M. Mac-Curtin me donna un ordre des représentans, qui enjoignait à la

municipalité de donner des passe-ports à Victoire Salgues et à Marie

Citran. J'avais pensé qu'il valait mieux, sur la route, cacher nos noms.

Je me rendis à la municipalité, toujours vêtue en paysanne: beaucoup

de personnes attendaient, et, en les expédiant, on les rudoyait

désagréablement. Une religieuse était avant moi; la municipalité, qui,

comme les représentans, ménageait beaucoup ceux qu'on égorgeait quelque

temps auparavant, traita fort bien cette religieuse: cela m'encouragea.

Je m'avançai, et ce fut encore plus fort. Au nom d'_amnistiée_, tout le

monde se leva, me fit des révérences, m'appela madame; on me fit mille

politesses, même des offres de service; et ce bon accueil n'était

pourtant que pour la pauvre Victoire, à qui son titre de Vendéenne

valait tout cela. Tandis qu'on venait de traiter si brusquement de bons

républicains que l'on tutoyait, on me parlait toujours à la troisième

personne.

Nous partîmes avec nos femmes dans une voiture que nous achetâmes: nous

emmenions Mademoiselle de Concise dont la mère avait péri à Nantes,

et qui ne savait en ce moment que devenir. Tous nos paquets étaient

renfermés dans deux petits paniers: ce qui étonnait beaucoup les

postillons. Avant Ancenis, je m'arrêtai pour aller voir les gens à qui

j'avais confié ma fille aînée: je voulais toujours douter de sa mort; je

m'imaginais que c'était peut-être pour la mieux cacher qu'ils avaient

dit qu'elle avait péri; j'en étais si persuadée, que je leur offris

imprudemment trois mille francs comptant et douze cents francs de

pension s'ils me rendaient ma fille: ils auraient pu supposer un autre

enfant; mais ils me répétèrent, en fondant en larmes, qu'elle était

morte, et qu'avec elle ils avaient perdu leur fortune; ils eurent même

la probité de vouloir me rendre l'argent que je leur avais laissé en la

cachant.

A Ancenis, comme les Chouans se montraient souvent en force sur la route

d'Angers, le district ne voulut pas nous laisser aller plus loin sans

escorte; et il y avait cependant des postes républicains toutes les

demi-lieues. Nous n'osâmes point dire que nous n'avions nulle peur des

brigands; nous fûmes deux jours à attendre l'arrivée d'un aide-de-camp

du général Canclaux, qui devait passer, parce qu'on voulait faire un

seul convoi: il sut qui nous étions, et eut alors la politesse de faire

passer notre voiture la première; pensant, j'imagine, que nous le

défendrions mieux contre les Chouans, que les seize hussards qui nous

escortaient.

Ainsi nous étions défendues par les bleus contre les brigands. Cette

bizarrerie m'affligeait; mais, après Angers, il n'y eut plus besoin

d'escorte. Nous continuâmes notre route pour Bordeaux, sans autres

obstacles que ceux d'une saison très-rigoureuse; nous vîmes sur la route

beaucoup de misère et de famine; nous fûmes arrêtées onze jours par

les glaces au passage de Saint-André-de-Cubzac; enfin nous arrivâmes à

Bordeaux le 8 février. Mon oncle de Courcy avait été dangereusement

et long-temps malade, et cette circonstance l'avait préservé de la

persécution. Citran n'était pas vendu.

Tous nos amis, au milieu du plaisir de nous revoir, en éprouvaient une

sorte de frayeur; ils ne pouvaient croire à l'amnistie, dont on ignorait

les détails à Bordeaux; chacun s'empressait autour de nous, et nous

regardait, comme des personnes extraordinaires. Nous allâmes au

département pour faire enregistrer notre amnistie; nous étions toujours

vêtues en paysannes. On nous reçut froidement, mais honnêtement. Le

commissaire du département voulut nous faire une petite exhortation, et

dit qu'on devait compter sur notre repentir. Je me sentis offensée de

cette phrase; je rougis, et le regardai d'une façon qui inquiéta mes

amis; mais il n'en arriva rien. Nous rentrâmes tranquillement à Citran.

Je perdis ma petite fille au moment où l'on venait de la sevrer, à seize

mois, et lorsque j'espérais la revoir. Les lois nouvelles me faisaient

son héritière, et me donnaient tous les biens de M. de Lescure; telles

avaient été aussi ses intentions; il les avait consignées dans un

testament; sans cela, j'aurais laissé des collatéraux fort éloignés se

partager une succession qui ne leur était pas destinée.

Lorsque la crise du 18 fructidor arriva, on s'aperçut que j'étais sur la

liste des émigrés, et il me fallut sortir de France, sous peine de mort,

comme les autres émigrés non rayés. Il était cependant bien clair que

je n'avais pas quitté la France! Je m'en allai en Espagne avec M. de

Courcy, inscrit aussi sur la liste: ma mère ne s'y trouvait pas. Je

passai huit mois sur la frontière d'Espagne; je trouvai, dans les

habitans de ce pays, des sentimens nobles et élevés, qui m'y attachèrent

sincèrement; depuis, je n'ai point été surprise de leur héroïque

résistance contre Bonaparte.

Cependant ma mère obtint que je serais rappelée: elle avait représenté

que mon exil était une violation de l'amnistie et de la paix signée avec

les Vendéens, qui déclaraient non émigrés tous ceux qui avaient pris

part à la guerre. Quelques protections firent écouter cette juste

réclamation. Ma mère obtint qu'on enverrait au département de la Gironde

la lettre que le ministre avait adressée secrètement, le 18 fructidor,

aux départemens de l'ouest, pour faire rester en France les amnistiés;

cette lettre avait été ignorée à Bordeaux: ainsi, je suis la seule

vendéenne qui ait été obligée de sortir; je revins, même sans être mise

en surveillance, car on reconnaissait que j'avais été mal à propos

exilée. Ensuite le département de la Gironde me raya de la liste des

émigrés. Il fallait que cette décision fût confirmée à Paris; il

paraissait qu'elle le serait sans difficulté: mais des ennemis inconnus,

ou de zélés républicains, dérobèrent dans les bureaux la moitié des

pièces, et je fus maintenue sur la liste. Aussitôt je reçus un nouvel

ordre de sortir de France dans le délai de vingt jours, sous peine

d'être fusillée: tous mes biens furent mis en vente. Je retournai chez

les bons Espagnols qui m'avaient déjà donné asile; j'y passai dix mois,

et c'est là que j'ai commencé à écrire ces Mémoires. Je revins en France

au mois de mai; toutes les choses avaient changé de face depuis le 18

brumaire.

Je retrouvai, contre toute attente, les biens que j'avais laissés en

partant. Beaucoup avaient été vendus pendant la guerre de la Vendée;

mais ce qui me restait ne le fut pas pendant mon exil. En Poitou, la

mémoire de M. de Lescure m'avait protégée; des personnes que je ne

connaissais pas, qui n'avaient pas les mêmes opinions que moi, mirent

par reconnaissance pour lui, à mon insu, une chaleur et un dévouement

extrêmes pour me conserver les biens qu'il était ordonné de vendre.

En Gascogne, je dus tout à MM. Duchâtel, Deynaut, Magnan, et

Descressonière.

Ma mère me pressait de me remarier. J'avais toujours pensé que je ne

devais vivre que pour regretter ceux que j'avais perdus, et qu'après

tant de malheurs, c'était là mon devoir; j'avais souvent projeté de

fonder quelque hospice et de consacrer ma fortune et mes soins à

secourir les pauvres blesses vendéens qui avaient combattu près de moi,

et dont j'avais partagé la misère. Mais le monde réduit de tels desseins

à n'être que des rêves de l'imagination; dans notre siècle, on les

traite de folie et d'exaltation: je finis par écouter les conseils de ma

mère. Cependant je regrettais de perdre un nom qui m'était si cher et si

glorieux; je ne voulais pas renoncer à tous les souvenirs de la Vendée,

pour recommencer une nouvelle existence. Il y a des circonstances

auxquelles la vie entière doit toujours se rattacher.

Ainsi je ne pus songer à obéir à ma mère, que lorsque j'eus vu en Poitou

M. Louis de La Rochejaquelein, frère de Henri. Il me sembla qu'en

l'épousant, c'était m'attacher encore plus à la Vendée, unir deux noms

qui ne devaient point se séparer, et que j'étais loin d'offenser la

mémoire de celui que j'avais tant aimé. J'épousai M. Louis de La

Rochejaquelein le 1er mars 1802.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 24 / 56 题