Les Vendéens occupent Bressuire.--Tableau de l'armée royaliste.
Au point du jour, je reçus un billet de M. de Lescure; il me mandait
qu'il allait arriver avec Henri, à la tête de quatre-vingts cavaliers:
on fit des préparatifs pour les recevoir. Ils amenèrent avec eux le
chevalier de Beauvolliers: c'était un grand jeune homme de dix-huit ans,
que l'on avait enrôlé par force à Loudun, dans les gendarmes, et qu'on
avait envoyé à Bressuire. Il avait, la veille, trouvé le moyen de
quitter son corps; et aussitôt qu'il vit la ville complètement évacuée,
il se mit au galop pour aller en porter la nouvelle aux rebelles qui
arrivaient. Son habit de gendarme le fit mal recevoir des premiers
cavaliers qu'il rencontra: cependant un officier paysan, qui se trouvait
là, prit un peu plus de confiance en lui. M. de Beauvolliers lui proposa
de venir abattre l'arbre de la liberté à Bressuire. Le paysan lui
répondit: «Allons; mais s'il y a du monde dans la ville, et que nous
soyons surpris, je te brûle la cervelle.» M. de Beauvolliers se montra
toujours plein de bravoure et de douceur. Il devint aide-de-camp et
intime ami de M. de Lescure.
Tous les autres cavaliers qui vinrent avec ces messieurs n'avaient pas
assurément une tournure militaire ni distinguée; leurs chevaux étaient
de toute taille et de toute couleur; on voyait beaucoup de bâts au lieu
de selles, de cordes au lieu d'étriers, de sabots au lieu de bottes; nos
cavaliers avaient des habits de toutes les façons, des pistolets à la
ceinture, des fusils et des sabres attachés avec des ficelles; les uns
avaient des cocardes blanches, d'autres en avaient de noires ou de
vertes; tous portaient un sacré coeur cousu à leur habit et un chapelet
à la boutonnière; ils avaient attaché à la queue de leurs chevaux
des cocardes tricolores et des épaulettes enlevées à des bleus: les
officiers étaient un peu mieux équipés que les soldats, et n'avaient pas
de marques distinctives.
Toute cette troupe venait pour se montrer aux portes de Parthenay, et y
donner une fausse alarme, afin de cacher la marche de l'armée qui devait
s'avancer sur Thouars.
Les soldats se mirent à déjeuner. Les paysans des paroisses voisines
arrivaient de toute part pour se joindre à eux. Des femmes venaient, la
hache à la main, après avoir coupé les arbres de la liberté. Le château
était plein de gens qui mangeaient, qui buvaient, en chantant et en
criant _vive le roi_.
Pendant ce temps-là, M. de Lescure racontait qu'à Bressuire on l'avait
reçu à bras ouverts, qu'on l'avait traité comme chef de toutes les
paroisses de son canton, qu'on l'avait fait entrer dans le conseil de
guerre, qu'on attendait avec impatience mon père, MM. de Marigny et
Desessarts: trouver des officiers était un grand bonheur, car l'armée en
manquait.
Au milieu de cette conversation, nous entendîmes un tumulte violent dans
la cour. Les Vendéens avaient attaché leurs chevaux, et, suivant leur
usage, n'avaient pas placé de sentinelle; trois habitans de Bressuire,
dont les femmes s'étaient réfugiées à Clisson, arrivèrent pour les
chercher et les emmener à Parthenay: ils étaient en uniforme de garde
nationale, bien armés et à cheval. Voyant tant de chevaux dans la cour,
ils crurent, sans y trop regarder, qu'un détachement de Parthenay était
venu pour nous enlever; ils trouvent un petit domestique âgé de quinze
ans, et lui disent: «Bonjour, citoyen.» Cet enfant répondit en criant:
«Il n'y a pas de citoyens ici: _vive le roi_! aux armes! voilà les
bleus!» Aussitôt tous les cavaliers sortent comme des furieux, le sabre
à la main. Mon père et moi étions par hasard dans la cour; nous courûmes
les premiers, et nous nous jetâmes devant ces trois hommes qu'on allait
massacrer: nous essayâmes d'expliquer aux paysans que ces gens ne
venaient pas faire de mal, qu'ils voulaient emmener leurs femmes; elles
étaient là à genoux, suppliant et demandant grâce. Les paysans ne
voulaient rien entendre; M. de La Rochejaquelein se mit à leur parler.
Pendant ce temps, nous fîmes entrer les trois hommes; ils quittèrent
leurs habits, prirent une cocarde blanche. Pour calmer les cavaliers,
ils furent obligés de cracher sur la cocarde tricolore, et de crier
_vive le roi_!
Vers midi, M. de Lescure et Henri partirent pour Parthenay, et nous pour
Bressuire, en accordant aux patriotes réfugiés la permission de rester
à Clisson tant qu'ils s'y croiraient plus en sûreté qu'ailleurs: tous
étaient des gens honnêtes et paisibles.
Nous nous mimes en voiture, et des domestiques armés nous escortaient.
Quand nous fûmes près de la ville, nous commençâmes à voir des Vendéens.
Ils surent qui nous étions, et se mirent à crier _vive le roi_! Nous
le répétions avec eux, en pleurant d'attendrissement. J'en aperçus
une cinquantaine à genoux au pied d'un calvaire; rien ne pouvait les
distraire de leurs prières.
La ville était occupée par environ vingt mille hommes: il y en avait
six mille tout au plus armés de fusils; le reste portait des faulx
emmanchées à l'envers, armes dont l'aspect est effrayant; des lames de
couteau, des faucilles plantées dans un bâton, des broches, ou bien de
grosses massues de bois noueux; tous ces paysans étaient dans l'ivresse
de la joie: ils se croyaient invincibles. Les rues étaient pleines; on
sonnait toutes les cloches. On avait fait un feu, sur la place, avec
l'arbre de la liberté et les papiers des administrations.
Mon père, M. de Marigny et le chevalier Desessarts allèrent trouver les
généraux; je me mis à me promener dans la ville avec mes femmes. Les
paysans me demandaient si j'étais de Bressuire; je leur disais comment
la veille j'y étais prisonnière, et comment ils m'avaient délivrée: ils
étaient tout heureux d'avoir sauvé une dame noble. Ils me contaient que
les émigrés allaient venir à leur secours, pour rétablir le roi et la
religion. Ils voulurent ensuite me mener vers Marie-Jeanne: c'était une
pièce de canon de douze; elle venait du château de Richelieu, où le
cardinal l'avait fait placer autrefois avec cinq autres; elle était,
d'un très-beau travail, chargée d'ornemens et d'inscriptions à la gloire
de Louis XIII et du cardinal. Les républicains avaient pris ce canon à
Richelieu, et il leur avait été enlevé au premier combat de Chollet. Les
paysans, je ne sais pourquoi, lui avaient donné ce nom de Marie-Jeanne;
ils y attachaient une idée miraculeuse, et croyaient qu'elle était un
gage certain de victoire. Je trouvai ce canon sur la place: il était
orné de fleurs et de rubans, et les paysans l'embrassaient. Ils
m'invitèrent à l'embrasser aussi, ce que je fis volontiers: il y avait
là treize autres pièces de divers calibres.
Sur le soir, je fus bien surprise et édifiée de voir tous les soldats
qui logeaient dans la même maison que nous, se mettre à genoux, répétant
le chapelet qu'un d'entre eux disait tout haut. J'appris qu'ils ne
manquaient jamais à cette dévotion trois fois par jour.
Leur bravoure et leur enthousiasme n'avaient pas détruit leur douceur
naturelle; leur amour et leur respect pour la religion, bien qu'assez
peu éclairés, augmentaient ce sentiment. Dans les premiers mois de la
guerre, avant que les atrocités des républicains eussent inspiré quelque
faible désir de vengeances et de représailles, l'armée vendéenne était
aussi touchante par ses vertus qu'admirable par son courage; aucun des
désordres qui accompagnent les guerres, ne souillait la victoire des
royalistes. On entrait de vive force dans les villes sans les piller;
on ne maltraitait pas les vaincus; on n'exigeait d'eux ni rançon ni
contribution; du moins les habitans du pays ne se rendaient jamais
coupables de ces excès. Quelques déserteurs, de jeunes Bretons, qui
avaient passé la Loire pour se dérober au recrutement, et qui ne
pouvaient tirer de chez eux aucun moyen de subsistance, n'étaient pas
toujours aussi irréprochables; mais on les punissait. Dans les divisions
du Bas-Poitou et du Comté Nantais, les choses ne se passaient pas
toujours ainsi; la guerre s'y est faite quelquefois, mais bien rarement,
d'une manière cruelle; l'ordre n'y régnait pas toujours.
Dans cette journée, que je passai à Bressuire, je pus apercevoir ce
caractère des soldats vendéens: ils détestaient cette ville, à cause
des massacres que les troupes y avaient commis; et, pour assouvir leur
colère, ils ne songeaient pas à faire le moindre mal à un habitant dans
sa personne ou dans sa maison; ils se bornaient à démolir les murs
extérieurs de Bressuire.
Dans la maison où j'étais logée, et même dans la chambre où j'étais
descendue, il y avait beaucoup de soldats; je les entendis s'affliger de
ne pas avoir de tabac; je leur demandai s'il n'y en avait pas dans
la ville. «On en vend bien; mais nous n'avons pas d'argent,»
répondirent-ils. Alors j'en fis acheter, que je leur donnai. Deux
cavaliers prirent dispute dans la rue, sous nos fenêtres; un d'eux tira
son sabre et toucha l'autre légèrement: celui-ci allait riposter;
mon père, qui était tout auprès, lui retint le bras en lui
disant:«Jésus-Christ a pardonné à ses bourreaux, et un soldat de
l'armée catholique veut tuer son camarade!» Cet homme embrassa l'autre
sur-le-champ. Au reste, je n'ai jamais entendu parler de duel dans notre
armée: la guerre était si active et si périlleuse, que personne ne
songeait à montrer son courage autrement que contre l'ennemi.
L'armée qui occupait Bressuire était composée d'Angevins, et de
Poitevins des paroisses qui touchent l'Anjou. Les paroisses que M. de
Lescure fît soulever s'y réunirent, et on la nommait la grande armée.
D'ordinaire elle avait environ vingt mille hommes; pour les expéditions
importantes, on la portait facilement au double. C'est elle qui avait
le plus d'ennemis à combattre, et qui a eu le plus de succès; presque
toujours elle agissait de concert avec la division de M. de Bonchamps,
qui pouvait même être regardée comme en faisant partie: cette
division était formée de paroisses qui touchent la Loire du côté de
Saint-Florent; les Bretons qui avaient passé la rivière, s'y étaient
joints; elle comptait dix ou douze mille hommes, et elle avait à
se défendre plus spécialement contre les troupes républicaines qui
occupaient Angers.
M. de Charrette commandait dans le Marais et sur les côtes; il avait
vingt mille hommes dans les plus fortes réunions; il avait affaire aux
garnisons de Nantes et des Sables. Dans le même canton, trois ou quatre
petits rassemblemens, commandés par MM. de la Cathelinière, Couëtus,
Jolly et Savin, agissaient souvent avec M. de Charrette.
M. de Royran occupait Montaigu et les cantons adjacens; sa division
était de douze mille hommes; il n'avait à combattre que les troupes
stationnées à Luçon.
Entre Nantes et Montaigu, MM. de Lyrot et d'Isigny avaient trois ou
quatre mille hommes; ils avaient à se défendre du côté de Nantes.
On voit que la grande armée appuyait ses derrières sur ces divisions;
mais elle avait à se soutenir sur une ligne bien étendue; elle était à
découvert au nord, à l'est et au midi. Les républicains pouvaient
venir l'attaquer de Fontenay, de Parthenay, d'Airvault, de Thouars, de
Vihiers, de Doué et de Brissac; aussi a-t-elle successivement attaqué et
occupé toutes ces villes, soit en repoussant ses ennemis, soit en allant
les chercher. Je vais faire connaître les chefs qui la commandaient. Il
n'y avait eu encore aucune nomination de généraux; les soldats suivaient
ceux en qui ils avaient confiance, et ceux-ci s'entendaient fort bien
entre eux, sans qu'il fut question de grades ni de subordination
officielle.
M. de Bonchamps, chef de l'armée d'Anjou, était un homme de trente-deux
ans: il avait fait la guerre dans l'Inde avec distinction, comme
capitaine d'infanterie, sous M. de Suffren. Il avait une réputation de
valeur et de talent que je n'ai jamais entendu contester une seule fois;
il était reconnu pour le plus habile des généraux; sa troupe passait
pour mieux exercée que les autres; il n'avait aucune ambition, aucune
prétention; son caractère était doux et facile; il était fort aimé dans
la grande armée, et on lui accordait une entière confiance. Mais il
était malheureux dans les combats: il a paru rarement au feu sans être
blessé, et son armée était ainsi souvent privée de sa présence; c'est
aussi pour cette cause que je n'ai jamais été à portée de le voir.
Il comptait dans sa division d'excellens officiers: MM. de Fleuriot,
anciens militaires, qui le remplaçaient en son absence; MM. Soyer, MM.
Martin, M. de Scépeaux, beau-frère de M. de Bonchamps, etc., tous fort
braves et fort dévoués.
Dans la grande armée, le principal chef était, en ce moment, M. d'Elbée;
il commandait plus particulièrement les gens des environs de Chollet et
de Beaupréau. C'était un ancien sous-lieutenant d'infanterie, retiré
depuis quelques années; il avait alors quarante ans; il était de
petite taille, n'avait jamais vécu à Paris, ni dans le monde; il était
extrêmement dévot, enthousiaste, d'un courage extraordinaire et calme;
c'était son principal mérite. Son amour-propre se blessait facilement;
il s'emportait sans propos, quoiqu'il fût d'une politesse cérémonieuse;
il avait un peu d'ambition, mais bornée comme toutes ses vues. Dans
les combats il ne savait qu'aller en avant, en disant: «Mes enfans, la
Providence nous donnera la victoire.» Sa dévotion était très-réelle;
mais comme il voyait que c'était un moyen de s'attacher les paysans
et de les animer, il y mettait beaucoup d'affectation et un ton de
charlatanisme que l'on trouvait souvent ridicule. Il portait sous son
habit de pieuses images; il faisait des sermons et des exhortations aux
soldats, et surtout il parlait toujours de la Providence, au point que
les paysans, bien qu'ils l'aimassent beaucoup et qu'ils respectassent
tout ce qui tenait à la religion, l'avaient, sans y entendre malice,
surnommé _le général la Providence_. Malgré ces petits ridicules, M.
d'Elbée était au fond un homme si estimable et si vertueux, que tout le
monde avait pour lui de l'attachement et de la déférence.
Stofflet était à la tête des paroisses du côté de Maulevrier. Il était
Alsacien, et avait servi dans un régiment suisse. Lors de la révolte,
il était garde-chasse au château de Maulevrier; il avait alors quarante
ans; il était grand et robuste. Les soldats ne l'aimaient pas, parce
qu'il était dur et brutal; mais ils lui obéissaient mieux qu'à personne,
et cela le rendait fort utile. Les généraux avaient grande confiance
en lui; il était actif, intelligent et brave. Depuis, il a montré une
ambition sans bornes et sans raison, qui lui a donné de grands torts, et
qui a beaucoup contribué à perdre l'armée. Alors il était, comme tout le
monde, dévoué à faire le mieux possible, sans songer à lui.
Cathelineau commandait les gens du Pin-en-Mauge et des environs.
C'était, comme je l'ai dit, un simple paysan qui avait fait quelque
temps le métier de colporteur pour le commerce des laines. Jamais on
n'a vu un homme plus doux, plus modeste et meilleur. On avait pour lui
d'autant plus d'égards, qu'il se mettait toujours à la dernière place.
Il avait une intelligence extraordinaire, une éloquence entraînante, des
talens naturels pour faire la guerre et diriger les soldats: il était
âgé de trente-quatre ans. Les paysans l'adoraient et lui portaient le
plus grand respect. Il avait depuis longtemps une grande réputation de
piété et de régularité, tellement que les soldats l'appelaient _le Saint
d'Anjou_, et se plaçaient, quand ils le pouvaient, auprès de lui dans
les combats, pensant qu'on ne pouvait être blessé à côté d'un si saint
homme. Quand M. de Lescure fut à l'armée, il fut aussi surnommé _le
Saint du Poitou,_ et l'on avait pour lui, comme pour Cathelineau, une
sorte de vénération religieuse.
M. de La Rochejaquelein était chef des paroisses qui sont autour de
Châtillon. Il avait un courage ardent et téméraire, qui le faisait
surnommer _l'intrépide._ Dans les combats, il avait le coup-d'oeil
juste, et prenait des résolutions promptes et habiles. Il inspirait
beaucoup d'ardeur et d'assurance aux soldats. On lui reprochait de
s'exposer sans aucune nécessité, de se laisser emporter trop loin,
d'aller faire le coup de sabre avec les ennemis. Dans les déroutes des
républicains, il les poursuivait sans aucune prudence personnelle. On
l'exhortait aussi à s'occuper davantage des discussions du conseil de
guerre. En effet, il les trouvait souvent oiseuses et inutiles; et après
avoir dit son avis, il lui arrivait parfois de s'endormir; mais il
répondait à tous les reproches: «Pourquoi veut-on que je sois un
général? Je ne veux être qu'un hussard, pour avoir le plaisir de me
battre.» Malgré ce goût pour les combats, il était cependant rempli de
douceur et d'humanité. Le combat fini, nul n'avait plus d'égards et
de pitié pour les vaincus. Souvent, en faisant un prisonnier, il lui
offrait auparavant de se battre corps à corps contre lui.
M. de Lescure avait une bravoure qui ne ressemblait pas à celle de son
cousin; elle ne l'écartait jamais de son sang-froid accoutumé, et même,
lorsqu'il se montrait téméraire, il ne cessait pas d'être grave et
réfléchi. Il était l'officier le plus instruit de l'armée. Toujours il
avait eu du goût pour les études militaires, et s'y était livré avec
zèle. Il avait lu tous les livres de tactique. Lui seul entendait
quelque chose à la fortification; et quand on attaquait les
retranchemens des républicains, ses conseils étaient nécessaires à
tout le monde. Il était aimé et respecté; mais on lui trouvait de
l'obstination dans les conseils. Pour son humanité, elle avait quelque
chose d'angélique et de merveilleux. Dans une guerre où les généraux
étaient soldats, et combattaient sans cesse corps à corps, pas un homme
n'a reçu la mort de la main de M. de Lescure; jamais il n'a laissé périr
ou maltraiter un prisonnier, tant qu'il a pu s'y opposer, même dans un
temps où les massacres effroyables des républicains entraînaient les
plus doux de nos officiers à user quelquefois de représailles. Un jour,
un homme tira sur lui à bout portant; il écarta le fusil, et dit:
«Emmenez ce prisonnier.» Les paysans indignés le massacrèrent derrière
lui. Il se retourna, et s'emporta avec une colère que jamais on ne lui
avait vue. C'est la seule fois, m'a-t-il dit, qu'il avait proféré un
jurement. Le nombre de gens à qui il a sauvé la vie est prodigieux:
aussi sa mémoire est-elle chérie et vénérée de tous les partis dans la
Vendée. De tous ceux qui se sont illustrés dans cette guerre, aucun n'a
acquis une gloire plus pure.
MM. de La Rochejaquelein et de Lescure étaient unis comme deux frères;
leurs noms allaient toujours ensemble; leur amitié était célèbre dans
l'armée. Avec un caractère différent, ils avaient la même simplicité, la
même douceur, la même absence d'ambition et, de vanité. Henri disait:
«Si nous rétablissons le roi sur le trône, il m'accordera bien un
régiment de hussards.» M. de Lescure ne formait pas des souhaits moins
modestes.
Mon père n'eut point d'abord de commandement particulier, bien qu'il
eût le grade de maréchal-de-camp, et qu'il eût fait cinq campagnes en
Allemagne. Étranger au pays, il ne se souciait pas d'être général en
chef, ne désirant être à l'armée que pour faire son devoir. Il était
fort respecté dans le conseil, mais était peu communicatif. Il ne
partageait pas les illusions de quelques chefs, et prévoyait l'issue
déplorable de la guerre. Il aimait si peu à se faire valoir, qu'à
son arrivée à Bressuire, M. d'Elbée lui ayant dit, avec un air de
protection, qu'il ne laisserait pas ignorer au roi ceux qui mériteraient
des récompenses, et qu'il se promettait d'obtenir quelque faveur par le
moyen d'un de ses parens, écuyer du prince de Condé, il se garda bien
de lui apprendre qu'il avait lui-même passé sa vie à la cour. Il ne
lui vint pas dans la pensée de tourner en ridicule les promesses si
provinciales de M. d'Elbée, et répondit qu'il ne désirait rien que
l'honneur de servir le roi.
M. de Marigny fut nommé général de l'artillerie. Il s'entendait
parfaitement à cette partie de l'art militaire: pendant la guerre contre
l'Angleterre, il avait pris part à plusieurs débarquemens, et il avait
plus d'expérience que la plupart des officiers; mais il s'échauffait au
point de perdre complétement la tête; aussi a-t-il nui quelquefois aux
succès de l'armée, à laquelle cependant ses talens ont bien plus souvent
servi. Il faut encore attribuer à cette espèce d'égarement et de
vertige, sa dureté et son inhumanité envers les vaincus. Presque jamais
il n'en épargnait aucun, quelques représentations qu'on pût lui faire,
il était fortement persuadé que cela était utile au parti. Au milieu
de ses cruautés il continuait à se montrer, avec ses camarades et ses
soldats, l'homme le meilleur et le plus affable; aussi était-il fort
aimé; on ne pouvait s'empêcher de lui être très-attaché.
M. de Dommagné était général de cavalerie: c'était un brave et honnête
homme.
On considérait encore comme général M. de Boisy. Sa mauvaise santé était
cause qu'on le voyait rarement à l'armée, et qu'il y était peu utile.
M. Duhoux d'Hauterive, beau-frère de M. d'Elbée, et chevalier de
Saint-Louis, fort honnête homme, n'était pas non plus en évidence.
Beaucoup d'officiers, et même tous ceux qui montraient quelques
talens, n'avaient pas une place ni une autorité bien déterminées. Ils
combattaient aux postes où ils étaient le plus nécessaires, et faisaient
ce dont on les chargeait. Les principaux étaient alors MM. Forestier,
Tonnelay, Forêt, Villeneuve du Cazeau, les frères de Cathelineau, le
chevalier Duhoux, le chevalier Desessarts, MM. Guignard, Odaly, les
frères Cadi, Bourasseau, etc., les uns gentilshommes, les autres
bourgeois, d'autres paysans. A ces officiers s'en joignirent
successivement beaucoup d'autres. Tout ancien militaire, tout
gentilhomme ou tout homme un peu instruit, toute personne à qui les
paysans montraient de la confiance, tout soldat qui faisait voir de la
bravoure et de l'intelligence, se trouvait officier comme de droit. Les
généraux le chargeaient de commander, et il faisait de son mieux.
On pourra croire qu'un état-major ainsi formé, et où tout semble laissé
au hasard, devait être le théâtre de beaucoup de dissensions et de
malentendus; mais l'absence de toute règle précise venait de ce qu'elle
eût été superflue et même nuisible. Chacun était sûr de soi et des
autres; il ne fallait pas prescrire de devoir à des gens qui faisaient
toujours le plus qu'il leur était possible. Tous voulaient le même but,
et s'y étaient entièrement et sincèrement dévoués. Il n'y avait ni
ambition, ni vanité, ou du moins elles étaient muettes. On se battait
tous les jours ou à peu près: il ne restait pas de temps pour
se disputer, pour soutenir des prétentions, pour les étaler en
conversation. Si quelques-uns avaient des espérances, elles étaient
si éloignées des succès qui auraient pu les réaliser, qu'il eût été
ridicule d'en parler. La diversité des conditions était oubliée. Un
brave paysan, un bourgeois d'une petite ville, était le frère d'armes
d'un gentilhomme; ils couraient les mêmes dangers, menaient la même vie,
étaient presque vêtus des mêmes habits, et parlaient des mêmes choses
qui étaient communes à tous. Cette égalité n'avait rien d'affecté; elle
était réelle par le fait; elle l'était de cour aussi pour tout honnête
gentilhomme qui avait du sens. Les différences d'opinions politiques
étaient aussi effacées. Plusieurs chefs ou officiers avaient eu
originairement une nuance diverse dans la révolution, et avaient plus
ou moins tard commencé à la détester; mais jamais il n'était question
d'amour-propre, d'aristocratie. On prouvait assez son zèle actuel, pour
qu'on ne mît pas de vanité à sa date.
Tels ont été, à peu d'exceptions près, dans le commencement de la
guerre, le caractère des chefs et le tableau de l'état-major. La
formation et la discipline de l'armée présentaient aussi un spectacle
bien différent de celui que les autres guerres offrent ordinairement.
L'armée n'était jamais assemblée plus de trois ou quatre jours. La
bataille une fois gagnée ou perdue, l'expédition ayant réussi ou manqué,
rien ne pouvait retenir les paysans, ils retournaient dans leurs foyers.
Les chefs restaient seuls avec quelques centaines d'hommes déserteurs et
étrangers qui n'avaient pas de famille à aller retrouver; mais dès qu'on
voulait tenter une nouvelle entreprise, l'armée était bientôt reformée.
On envoyait dans toutes les paroisses, le tocsin était sonné, tous
les paysans arrivaient. Alors on lisait une réquisition conçue en ces
termes: «Au saint nom de Dieu, de par le roi, telle paroisse est invitée
à envoyer le plus d'hommes possible en tel lieu, tel jour, à telle
heure: on apportera des vivres.» Le chef dans le commandement duquel la
paroisse était comprise, signait la réquisition; elle était obéie avec
empressement; c'était à qui partirait parmi les paysans. Chaque soldat
apportait du pain avec lui, et les généraux avaient soin aussi d'en
faire faire une certaine quantité. La viande était distribuée aux
soldats. Le blé et les boeufs nécessaires pour les vivres étaient requis
par les généraux, et l'on avait soin de faire supporter cette charge par
les gentilshommes, les grands propriétaires et les terres d'émigrés:
mais il n'était pas toujours besoin de recourir à une réquisition; il y
avait, beaucoup d'empressement à fournir volontairement; les villages
se cotisaient pour envoyer des charretées de pain sur le passage de
l'armée: les paysannes disaient leur chapelet à genoux, se tenaient, sur
la route et offraient des vivres aux soldats. Les gens riches donnaient
autant qu'il leur était possible. Comme d'ailleurs les rassemblemens
duraient peu, on n'a jamais manqué de vivres.
L'armée n'avait donc ni chariots ni bagages: on pense bien qu'il n'était
pas question de tentes. Pour les hôpitaux, ils étaient réglés avec un
soin particulier; tous les blessés royalistes et républicains étaient
transportés à Saint-Laurent-sur-Sèvre. La communauté des soeurs de la
Sagesse, qui sont une espèce de soeurs grises, avait là son chef-lieu.
Les pauvres soeurs, renvoyées de partout, s'y étaient réfugiées en
grand nombre; elles étaient plus de cent. Dans le même bourg, les
missionnaires du Saint-Esprit s'étaient aussi consacrés aux mêmes
fonctions. Il y avait des chirurgiens qui suivaient l'armée; d'autres
dirigeaient de petits hôpitaux en différens lieux.
Quand l'armée était assemblée, on la partageait en différentes colonnes,
pour attaquer sur les différens points déterminés d'avance par les
généraux. On disait: M. un tel va par ce chemin; qui veut le suivre?
Les soldats qui le connaissaient, marchaient à sa suite. Seulement,
lorsqu'il y en avait assez dans une bande, on ne laissait plus les
autres s'y joindre; on les faisait aller d'un autre côté. Les chefs,
arrivés au point d'attaque, formaient de la même façon les compagnies de
leurs officiers. Jamais on ne disait aux soldats: A droite, à gauche.
On leur criait: Allez vers cette maison, vers ce gros arbre; puis on
commençait l'attaque. Les paysans ne manquaient guère à dire leurs
prières avant d'entrer en combat, et presque tous faisaient un signe de
croix à chaque coup qu'ils allaient tirer.
Du reste, il était impossible, même à prix d'argent, de les placer en
sentinelle, ou de leur faire faire une patrouille. Les officiers étaient
obligés de se charger de ce soin, quand il était nécessaire.
On avait quelques drapeaux, que; l'on portait dans les affaires
importantes et préparées d'avance; mais quand la victoire était gagnée,
les paysans mettaient drapeaux et tambours sur une charrette, et
revenaient comme une foule joyeuse.
Dès que le combat était entamé, et que la mousqueterie et l'artillerie
se faisaient entendre, les femmes, les enfans, tout ce qui restait
d'habitans, allaient dans les églises se mettre en prières, ou se
prosternaient dans les champs pour demander le succès de nos armes. De
façon que, dans toute la Vendée à la fois, il n'y avait plus qu'une même
pensée et qu'un même voeu; chacun attendait, en priant Dieu, l'issue
d'une bataille d'où dépendait le sort de tous.
Tel est le tableau qu'offrit l'armée vendéenne pendant les premiers mois
de la guerre. Peut-être, en voyant combien peu le calcul, l'ordre, la
prudence, ont contribué à ses succès, paraîtront-ils plus surprenans
encore. Communément on a supposé à l'insurrection un tout autre
caractère; on a cru qu'elle avait été préparée par de vastes trames,
que les chefs étaient d'habiles politiques dont les paysans étaient les
aveugles instrumens, et qui avaient travaillé pour l'exécution de grands
desseins arrêtés d'avance. Il est facile de voir combien ces pompeuses
explications sont éloignées de la vérité. La guerre a été plutôt
défensive qu'offensive: jamais aucun plan n'a pu être concerté pour
arriver à un résultat plus élevé que la sûreté du pays. Après les grands
succès, l'espérance de contribuer puissamment à la contre-révolution se
présenta assurément à tous les Vendéens, mais sans pouvoir influer sur
leur marche. Au reste, dans les courts instans où l'on put se livrer
à cet heureux espoir, les prétentions des insurgés ne cessèrent point
d'être modestes et mesurées. J'ignore quels rêves d'ambition ont pu
former dans la suite quelques-uns des chefs; mais le voeu de l'armée,
des bons paysans et de leurs officiers, se réduisait à peu de chose.
Ils désiraient que ce nom de _Vendée_, qui leur avait été donné par
hasard, fût conservé à une province formée de tout le Bocage,
et administrée séparément. Depuis long-temps les hommes sensés
s'affligeaient de voir une contrée, unie par les moeurs, l'industrie et
la nature du sol, séparée en trois parties dépendant de trois provinces
différentes, dont l'administration avait constamment négligé le
Bocage[6].
[Note 6: La séparation actuelle en quatre départemens a les mêmes
inconvéniens pour le pays.]
Ils auraient sollicité le roi d'honorer une fois de sa présence ce pays
sauvage et reculé;
De permettre qu'en mémoire de la guerre, le drapeau blanc flottât
toujours sur le clocher de chaque paroisse, et qu'un corps de Vendéens
fût admis dans la garde du roi.
On aurait aussi réclamé l'exécution d'anciens projets pour l'ouverture
des routes et la navigation des rivières.
Tels étaient les désirs modestes de nos bons paysans qui ne voulaient
du reste demander ni diminutions d'impôts, ni exemptions de milice, ni
privilèges particuliers.
J'ai été bien aise de montrer, en racontant nos espérances et nos voeux,
combien la guerre de la Vendée portait un caractère de simplicité,
de raison et de zèle, différente en cela de presque toutes les
insurrections, où l'on trouve rarement cette pureté de motifs.
Nous partîmes de Bressuire le 4 mai au matin. A un quart de lieue de
Châtillon, nous trouvâmes un grand nombre de gens de la ville qui
venaient au-devant de nous, sous les armes; ils crièrent beaucoup:
«_Vivent le roi, la noblesse et les prêtres_!» Ils nous demandèrent
où était M. de Lescure; et quand on sut qu'il était à l'armée, les
transports redoublèrent. A Châtillon, un conseil qui venait d'être
établi nous harangua et nous fit accepter une garde d'honneur. Nous
continuâmes notre route: au bout d'un moment nous congédiâmes la garde
en lui donnant trente louis, et le soir nous arrivâmes au château de
la Boulaye. Nous nous y établîmes, ma mère, ma tante, M. d'Auzon, M.
Desessarts, sa fille et moi.