Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le
colonel, c'était chez sa fille.
En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; il était donc
tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât la soirée, dans cette
pièce où le colonel avait été reçu dès le second jour de son arrivée
à Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son
aquarium, sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, son
piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de ménage,
présentait une si étrange réunion de choses qui juraient entre elles.
Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un
large fauteuil, devant une table sur laquelle. était servi un plateau
avec un cruchon plein de bière et deux verres; installée devant le
piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son père, qui,
renversé dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait
en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa pipe.
Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie de famille plus
patriarcal. Évidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure
femme qu'un mari pût souhaiter; en elle, tout se trouvait réuni:
les talents les plus variés, et avec cela l'ordre, la complaisance,
l'indulgence, la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du
bonheur qu'elle donnait.
Quand elle disait _Lieber papa_, sa voix était une suave musique.
Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle quand, penchée
devant son père, elle lui tendait un papier roulé pour qu'il allumât sa
pipe.
Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait permis que son
père fumât chez elle, et la pipe encore?
Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne pensait qu'aux
plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumée de la pipe paternelle
ne pouvait que sentir bon.
Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano en train de
jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allumée, était
assis dans son fauteuil.
Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tête; mais le
colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. Quant au baron, il ne
bougea pas; on pouvait croire qu'il était absorbé dans une sorte de
ravissement. Renversé dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague,
il n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce la musique,
était-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-être.
Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier siège qu'il
trouva à sa portée et attendit que la romance fût finie.
Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret et vint à lui
en courant.
--Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai joué cette romance
à papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous?
Le baron était enfin sorti de son état extatique.
--Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de
t'entendre, tu as joué comme un ange.
Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la musique avec
recueillement, même quand c'était un ange qui était au piano.
Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et suivant sa pensée
intérieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observé.
Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en temps un regard
de côté sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de
physionomie du colonel et voyait sa préoccupation.
Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particulière dont
l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement développée par
l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraître
le regarder: si bien qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli
du colonel, qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.
Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter
religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce
qu'avait le colonel.
Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa assez
tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour lui montrer le
colonel; mais le baron répondit toujours en mettant un doigt sur ses
lèvres.
Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.
--Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant quelques instants?
dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir d'une affaire
pressante, pour moi très-importante, et je ne voudrais pas vous imposer
l'ennui de l'entendre.
Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils
furent entrés, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte était
fermée.
--Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant.
--Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain point pour vous. Je
pense, que mon assiduité dans votre maison vous a prouvé tout le plaisir
que j'éprouvais à vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.
--Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son
coeur, soyez-en convaincu; nos réunions ont été un vrai bonheur pour
moi, aussi bien que pour ma fille.
--Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les
plaisirs étaient quelquefois pour moi une fatigue, j'étais heureux de
trouver une maison calme...
--Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le franchement, mon
ami. C'est là en effet ce que nous pouvions vous offrir.
--Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que je n'oublierai
jamais.
Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant où il devait
aboutir, et pressentant, au ton dont il était prononcé, à l'embarras qui
se montrait dans le choix des mots, enfin à mille petits faits résultant
de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait
être que mauvaise.
Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui illumina tout ce qui
avait été dit d'obscur jusqu'à ce moment par le colonel et en même temps
le but encore éloigné auquel celui-ci tendait.
C'était un adieu que le colonel lui adressait.
Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de coup d'oeil qui lui
rendit sa présence d'esprit, un moment troublée.
Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait à être aidé par
le baron; mais, celui-ci étant resté silencieux, les yeux fixés sur lui,
il continua:
--Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de malentendu
entre nous, j'arrive à la partie difficile de la demande que j'ai à vous
adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les
trouver.
Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.
--Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour
une demande telle que celle que vous avez à m'adresser? Allons donc!
Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans détours et
sans ambages?
Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaieté;
mais...
--Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il y a dans votre
demande?
--Vous savez?
--Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous sommes, cela n'est pas
bien difficile à deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand
diplomate; je suis un bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille
et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.
Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'émotion.
--Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas aperçu depuis
longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le père que vous
connaissez.
Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron parlait d'une voix
forte et rapide, de telle sorte qu'il était à peu près impossible de
l'interrompre.
--Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commencé
à me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous
le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me
jugiez tout entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement,
directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant, je crois
que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que
je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa
franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce
qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais
pu m'adresser d'abord à vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais
une liberté que je n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé
à elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux
et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction ou d'un limier de
police, cependant je vois autour de moi des choses qui me touchent au
coeur, je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes
sentiments, et je viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je
dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en m'entendant parler
ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne désapprouve rien, et avant tout je
dois te déclarer, ce que tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela
soit nettement exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel
Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot,
c'est l'homme selon mon coeur.» Je vous demande pardon de vous dire cela
en face, mon cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je dois
les répéter sans les altérer.
Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce
discours, avait voulu l'interrompre, écoutait maintenant, bouche close,
se demandant avec stupéfaction ce que tout cela signifiait.
Le baron poursuivit:
--«Maintenant que tu connais mes sentiments à l'égard du colonel,
dis-je à ma fille, je te prie de me faire connaître les tiens en toute
sincérité, en toute franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble
cette question directe lui causa. Je voulus alors venir à son aide. «Ce
n'est point une confession que j'espère de toi, c'est un mot, un seul
mot, mais net et précis: si le colonel Chamberlain me demande ta main,
que dois-je lui répondre?»
A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le
fauteuil qu'il occupait.
Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire,
lui imposa silence:
--Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis ainsi fait; quand
je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la
demander tout naïvement. Si ma question vous surprend maintenant, elle
ne surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais; je vis
son front rougir, puis son cou; ses yeux s'emplirent de larmes; ses
lèvres frémirent, sans former des mots, et elle détourna la tête; mais
presque aussitôt, relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil
qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait de joie et de
bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tête sur ma poitrine. Je
n'insistai pas, vous le comprenez bien; ce que je venais de voir était
la réponse la plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami,
que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; je l'attendais et
je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois, mille fois, oui.
Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la
stupéfaction:
--Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non,
n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux à prononcer.
Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron.
Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette stupéfaction;
son sourire s'effaça, et peu à peu, mais rapidement cependant, son
visage prit l'expression de la surprise.
--Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous?
pourquoi ce regard troublé? qui cause cette émotion? Vous vous taisez?
Ah! mon Dieu!
Et le baron, à son tour, se leva vivement.
--Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce
pas, que vous aviez une demande à m'adresser?
--Oui.
--Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. Que
trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous satisfasse pas? Elle est à
vous, je vous répète que je vous la donne.
Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.
Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en
seconde; tout à coup il se frappa la tête, et prenant le colonel par la
main:
--Cette demande, dit-il,--sur votre honneur, répondez franchement,
colonel;--cette demande ne s'appliquait donc pas à ma fille? Sans pitié,
sans ménagement, sans circuit, un oui ou un non: répondez, colonel,
répondez.
--Je venais vous dire qu'on présence de certains propos qui couraient
dans le monde et que mon assiduité chez vous paraissait justifier, je
vous demandais à suspendre nos relations.
Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir
un coup de massue qui l'avait assommé.
--Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!
A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un accent déchirant:
il était accablé.
Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il passa ses
deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour
comprimer son front; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se
placer en face du colonel, à deux pas.
--Et vous m'avez laissé parler? dit-il.
Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles: c'était une
profonde douleur, un morne désespoir.
--Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma fille.
Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la
parole.
Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il commençât.
Enfin le baron se décida.
--Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point en état de nous
expliquer en ce moment. Vous réfléchirez de votre côté; moi, je
réfléchirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons
un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous
prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'être pour ma
fille ce que vous avez été. Il ne faut pas qu'elle apprenne la
vérité par un coup brutal: elle en mourrait, ne l'oubliez pas. Je la
préparerai; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour
notre dîner de mardi.. Vous viendrez?
--Je viendrai.
Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa fille, se
frottant les mains à se les brûler.
--Eh bien! papa? dit Ida.
--Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule
pour me demander ta main; viens que je t'embrasse.