XXI

Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en

est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots:

--Que faire maintenant?

Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais

sans trouver une réponse, c'est-à-dire un but.

Comment prendre la vie?

Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?

Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque précisément

l'Allemagne lui était interdite et que c'était en Allemagne seulement

qu'il désirait aller?

Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne lui disait

absolument rien; par là il n'était pas Américain et il ne ressentait pas

cette fièvre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant,

sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage

qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments,

les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions

où il lui était impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en

voyage? La mélancolie des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.

Autant rester à Paris.

La plupart de ceux avec qui il était en relations se trouvaient dans des

conditions qui, jusqu'à un certain point, ressemblaient aux siennes:

combien n'avaient pas plus de volonté, plus d'initiative que lui, et

cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle.

Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle actif dans la

comédie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-là.

Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur le théâtre du

monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; peut-être n'étaient-elles

pas d'un genre très élevé et se rapprochaient-elles trop de la féerie et

de l'opérette; mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les

yeux.

Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; il ressemblait à

ces apothéoses qui terminent les pièces à spectacle, avec flammes de

Bengale, lumière électrique et galop final. Qui pensait au lendemain?

On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on

avait le pressentiment que demain n'existerait pas.

Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette musique dansante

une note triste: on entendait un roulement sur des tambours drapés de

noir.

On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées par des coups de

fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procès, des

condamnations; on rapportait des paroles révolutionnaires prononcées

dans des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, il y

avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient de construire des

barricades; on prononçait de nouveau avec un certain effarement les noms

des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs

riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de

grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'être pillés.

Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: la France

était tranquille, le gouvernement était fort.

Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la note joyeuse,

mais sans étouffer celle-ci, cela avait du piquant.

Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, à l'enterrement

de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt

dernières années, et le soir à la représentation du _Plus heureux

des trois_, la comédie la plus gaie du répertoire du Palais-Royal?

Profondément saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; mais,

d'un autre côté, bien drôle, la physionomie de Geoffroy, la mari trompé,

caressé et content.

On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles les femmes

du plus grand monde n'étaient reçues que déguisées en grisettes

obtenaient le plus vif succès. C'était admirable! On s'extasiait, sans

se demander si les fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été

reçues que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été presque aussi

réussies.

Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie,

prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le

distraire ou l'ennuyer.

Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de toutes les

réunions; on le vit partout, et les journaux à informations parlèrent de

lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom

tout composé; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom

retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien,

comme trente ans plus tôt on avait pris celui de lord Seymour.

Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni

son esprit. Il en était de lui comme de ces rois de féerie qui, après la

phrase traditionnelle: «Et maintenant que la fête commence!» assistent

à cette fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une

indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de perte et de

gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était avec le même calme qu'il

gagnait ou qu'il perdait des sommes considérables.

--Quel estomac! disait-on.

On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait

l'admiration de la galerie faisait son désespoir.

Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?

Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer les

battements de son coeur: celui de Thérèse.

Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles ni

d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il était retourné

rue de Charonne.

Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son oreille à la

serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier où autrefois

les chants se mêlaient aux coups de marteau.

Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui avait donné

les raisons de ce silence. Denizot s'était fait prendre derrière la

barricade du faubourg du Temple, et Michel avait été arrêté le lendemain

à l'atelier; quant à Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait

ce qu'il était devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le

timbre d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le

concierge commençait à être inquiet pour le payement de son terme.

En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir

s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à Michel, mais on lui avait

répondu qu'ils étaient au secret à Mazas, et que, pour communiquer avec

eux, il fallait attendre que l'instruction fût terminée.

A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse?

Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il donc de

mystérieux?

Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait

lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour découvrir la

ville où Antoine s'était réfugié c'était le titre du journal dans lequel

Antoine écrivait.

Il alla trouver le baron, rue du Colisée,--ce qu'il n'avait pas voulu

faire depuis la scène dont il avait été témoin, résistant quand même à

toutes les instances dont il avait été accablé: invitations à dîner,

demandes de services, et autres prétextes plus ou moins habilement mis

en avant.

Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de

soulagement:

--Enfin, tout n'est pas perdu!

Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux

mains ouvertes.

--Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque de vous revoir ici?

Vous aviez refusé mes invitations avec une telle persévérance, que

je vous croyais fâché; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le

bienvenu.

Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la

raison vraie qui l'amenait rue du Colisée.

Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il

ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques

minutes à sa chère Ida, il ne put pas refuser.

Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme

l'avait proposé le baron, mais de près d'une heure; car, chaque fois

qu'il voulut se lever, le baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui

l'obligeait à rester.

Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la porte de sortie,

qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amené.

--A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le

_Volkstaat_?

Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, il la

referma aussitôt et parut chercher.

--Le _Volkstaat_, le _Volkstaat_, dit-il.

--C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les

ouvriers.

--Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous ayez votre

renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants de Dresde et

de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'écris ce soir, je reçois les

réponses vendredi, et vous venez dîner avec nous samedi.

Comme le colonel répondait par un refus aussi poli que possible:

--Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement fâché contre

moi?

--Mais, comment pouvez-vous penser?...

--Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, c'est chose

convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris pas. Faut-il écrire?

--Écrivez, je vous prie.

--Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis seulement et nous.

Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement parler des

compères dont le rôle consistait à rendre le dîner attrayant: l'un,

homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet célèbre. Tous deux

allant en ville et jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment

de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-là

les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux

séductions féminines, et par là incapables de provoquer la jalousie.

Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui

communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir.

Le _Volkstaat_ paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste,

qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande influence dans les

classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux

des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais

le gouvernement avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance;

son rédacteur en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui

collaboraient à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait pour

les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables socialistes,

qui menaçaient de corrompre tout le pays.

La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, mais, en

réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé au contraire et

tourmenté.

Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement,

poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer?

comment trouverait-il à travailler? N'était-ce pas une vie de misère qui

commençait pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être,

et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine d'aider la police

à les trouver.

Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.

Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été dans d'autres

circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du

gourmet.

Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur sa santé et Ida

lui ayant demandé en souriant dans quel pays il voyageait présentement,

il voulut réagir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accepté ce

dîner, il devait y apporter une figure et des manières convenables.

Évidemment sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait plus

tard.

Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la convaincre qu'il

ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimériques, mais qu'il

savait où et près de qui il était.

De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa les préoccupations

sérieuses et tristes que le baron avait fait naître.

Ida et Carmelita · 第 33 / 37 题