L'ÉCHEC d'Inkowo venait de décider Napoléon; dix mille chevaux russes,
dans une rencontre d'avant-garde, avaient culbuté Sébastiani et sa
cavalerie. Le général battu, son rapport, l'audace de l'attaque,
l'espoir, le pressant besoin d'une bataille décisive, tout porta
l'empereur à croire que l'armée russe se trouvait entre la Düna et le
Dnieper, et qu'elle marchait contre le centre de ses cantonnemens: ce
qui était vrai.
La grande armée était dispersée, il fallait la réunir: Napoléon s'était
décidé à défiler avec sa garde, l'armée d'Italie et trois divisions de
Davoust, devant le front d'attaque des Russes; à abandonner sa ligne
d'opération de Vitepsk, pour prendre celle d'Orcha, et enfin à se jeter
avec cent quatre-vingt-cinq mille hommes sur la gauche du Dnieper et de
l'armée ennemie. Couvert par le fleuve, il la dépassera; c'est dans
Smolensk qu'il veut la prévenir; s'il réussit, il aura séparé l'armée
russe, non-seulement de Moskou, mais de tout le centre et du midi de
l'empire: elle sera reléguée dans le nord; il aura effectué dans
Smolensk, contre Bagration et Barclay réunis, ce qu'il a tenté vainement
à Vitepsk contre l'armée de Barclay, toute seule.
Ainsi, la ligne d'opération d'une si grande armée allait être changée
subitement; deux cent mille hommes, répandus sur plus de cinquante
lieues de terrain, allaient être réunis tout-à-coup, à l'insu de
l'ennemi, à sa portée, et sur son flanc gauche. C'est là sans doute, une
de ces grandes déterminations, qui, exécutées avec l'ensemble et la
rapidité de leur conception, changent tout-à-coup la face de la guerre,
décident du sort des empires, et font éclater le génie des conquérans.
Nous marchions, et depuis Orcha jusqu'à Liady, l'armée française formait
une longue colonne sur la rive gauche du Dnieper. Dans cette masse, le
premier corps, formé par Davoust, se distinguait par l'ordre et
l'ensemble qui régnaient dans ses divisions. L'exacte tenue des soldats,
le soin avec lequel ils étaient approvisionnés, celui qu'on mettait à
leur faire ménager et conserver leurs vivres, que le soldat imprévoyant
se plaît à gaspiller; enfin, la force de ces divisions, heureux résultat
de cette sévère discipline, tout les faisait reconnaître et citer au
milieu de toute l'armée.
La division Gudin manquait: un ordre mal écrit l'avait fait errer
pendant vingt-quatre heures dans des bois marécageux; elle arriva
cependant, mais affaiblie de trois cents combattans: car on ne répare
ces erreurs que par des marches forcées, où les plus faibles succombent.
L'empereur franchit en un jour l'intervalle montueux et boisé qui sépare
la Düna du Borysthène; ce fut devant Rassasna qu'il traversa ce fleuve.
Sa distance de notre patrie, jusqu'à l'antiquité de son nom, tout en lui
excitait notre curiosité; pour la première fois, les eaux de ce fleuve
moskovite allaient porter une armée française, et réfléchir nos armes
victorieuses. Les Romains ne l'avaient connu que par leurs défaites;
c'était sur ces mêmes flots que descendaient les sauvages du nord, les
enfans d'Odin et de Rurick, pour aller piller Constantinople. Long-temps
avant de l'apercevoir, nos regards le cherchèrent avec une ambitieuse
impatience; nous rencontrâmes une rivière étroite et encaissée entre des
bords boisés et incultes: c'était le Borysthène qui se présentait à nos
yeux avec cette humble apparence. Toutes nos orgueilleuses pensées
s'abaissèrent à cet aspect, et bientôt elles s'évanouirent devant la
nécessité de pourvoir à nos premiers besoins.
L'empereur coucha dans sa tente en avant de Rassasna; le lendemain
l'armée marcha ensemble, prête à se ranger en bataille, l'empereur à
cheval au milieu. L'avant-garde chassa devant elle deux pulks de
Cosaques, qui ne résistaient que pour avoir le temps de détruire des
ponts et quelques meules de fourrages. Les bourgs, où l'on remplaçait
l'ennemi, étaient aussitôt pillés; on les dépassait en toute hâte et en
désordre.
On traversait les cours d'eau à des gués bientôt gâtés; les régimens qui
venaient ensuite passaient ailleurs, où ils pouvaient; on s'en
inquiétait peu: l'état-major-général négligeait ces détails; personne ne
restait pour indiquer le danger, s'il y en avait, ou le chemin, s'il en
existait plusieurs. Chaque corps d'armée semblait n'être là que
pour-lui; chaque division pour elle seule, chacun pour soi, comme si du
sort de l'un n'eût pas dépendu celui de l'autre.
On laissait par-tout des traîneurs, des hommes égarés, près desquels les
officiers passaient indifféremment; il y aurait eu trop à reprendre: on
avait trop à faire personnellement pour s'occuper des autres. Beaucoup
de ces hommes isolés étaient des maraudeurs qui feignaient une maladie
ou une blessure, pour s'écarter ensuite; ce qu'on n'avait pas le temps
d'empêcher, et ce qui arrivera toujours dans ces grandes foules qu'on
pousse en avant avec tant de précipitation, l'ordre intérieur ne pouvant
exister au milieu d'un désordre général.
Jusqu'à Liady, les bourgs nous parurent plus juifs, que polonais; les
Lithuaniens fuyaient quelquefois à notre approche; les Juifs restaient:
rien n'aurait pu les résoudre à abandonner leurs misérables demeures; on
les reconnaissait à leur prononciation grasse, à leur élocution voluble
et précipitée, à la vivacité de leurs mouvemens, à leur teint
qu'échauffe la vile passion du gain. On remarquait sur-tout leurs
regards avides et perçans, leurs figures et leurs traits alongés en
pointes aiguës, que ne peut ouvrir un sourire malicieux et perfide; et
cette taille longue, souple et maigre, cette démarche empressée; enfin
leur barbe ordinairement rousse, et ces longues robes noires, que
relient autour de leurs reins une ceinture de cuir: car tout, hors leur
saleté, les distingue des paysans lithuaniens; tout rappelle en eux un
peuple dégradé.
Ils semblent avoir conquis la Pologne, où ils pullulent et dont ils
sucent toute la substance. Jadis leur religion, aujourd'hui le souvenir
d'une réprobation, trop long-temps universelle, les ont faits ennemis
des hommes autrefois, c'était par les armes qu'ils les attaquaient, à
présent c'est par la ruse. Cette race est en horreur aux Russes,
peut-être parce qu'elle est presque inconoclaste, tandis que les
Moskovites poussent l'adoration des images jusqu'à l'idolâtrie. Enfin,
soit superstition, soit rivalité d'intérêt, ils lui ont interdit leurs
terres; les Juifs étaient forcés de souffrir leurs mépris: leur
impuissance haïssait; mais ils détestèrent encore plus notre pillage.
Ennemis de tous, espions des deux armées, ils vendaient l'une à l'autre
par ressentiment, par peur, suivant l'occasion, et parce qu'ils vendent
tout.
Après Liady, la vieille Russie commençant, les Juifs finissent; les yeux
furent donc soulagés de leur dégoûtante présence; mais d'autres besoins
réduisirent à les regretter; on regretta leur intérêt actif et
industrieux, dont l'argent pouvait tout obtenir, leur jargon allemand,
seul langage que nous comprenions dans ces déserts, et qu'ils parlent
tous, parce qu'ils en ont besoin pour commercer.