LA Lithuanie conquise, le but de la guerre était atteint, et pourtant la
guerre semblait à peine commencée; car on avait vaincu les lieux, et non
les hommes. L'armée russe était entière; ses deux ailes, séparées par la
vivacité d'une première attaque, venaient de se réunir. On était dans la
plus belle saison de l'année. Ce fut dans cette situation que Napoléon
se crut irrévocablement décidé à s'arrêter sur les rives du Borysthène
et de la Düna. Alors il put tromper d'autant mieux sur ses intentions,
qu'il se trompa lui-même.
Déjà, sa ligne de défense est tracée sur ses cartes: l'artillerie de
siége marche sur Riga; à cette ville forte s'appuiera la gauche de
l'armée; puis à Dünabourg et à Polotsk, elle va garder une défensive
menaçante. Vitepsk, si facile à fortifier, et ses hauteurs boisées,
serviront de camp retranché au centre. De là jusqu'au sud, la Bérézina
et ses marais, que couvre le Borysthène, n'offrent pour passage que
quelques défilés: peu de troupes y suffiront. Plus loin, Bobruisk marque
là droite de cette grande ligne, et l'ordre est donné de se saisir de
cette forteresse. Quant au reste, on compte sur l'insurrection des
provinces populeuses du sud: elles aideront Schwartzenberg à chasser
Tormasof, et l'armée s'accroîtra de leurs nombreux Cosaques. Un des plus
grands propriétaires de ces provinces un seigneur, en qui tout, jusqu'à
l'extérieur, est distingué, est accouru se joindre aux libérateurs de sa
patrie. C'est lui que l'empereur désigne pour commander cette
insurrection.
Dans cette position, rien ne manquera: la Courlande nourrira Macdonald;
la Samogitie, Oudinot; les plaines fertiles de Klubokoé, l'empereur; les
provinces du sud feront le reste. D'ailleurs, le grand magasin de
l'armée est à Dantzick, ses grands entrepôts à Wilna et à Minsk. Ainsi
l'armée se trouvera liée au sol qu'elle vient d'affranchir; et sur cette
terre, fleuve, marais, productions, habitans, tout s'unit à nous, tout
est d'accord pour se défendre.
Tel fut le plan de Napoléon. On le vit alors parcourir Vitepsk et ses
environs, comme pour reconnaître des lieux qu'il devait long-temps
habiter. Des établissemens de toute espèce y furent formés. Trente
fours, qui pouvaient donner à la fois vingt-neuf mille livres de pain,
s'y construisirent. On ne s'en tint pas à l'utile, on voulut des
embellissemens. Des maisons de pierre gâtaient la place du palais,
l'empereur ordonna à sa garde de les abattre et d'enlever les débris.
Déjà même, il songe aux plaisirs de l'hiver: des acteurs de Paris
viendront à Vitepsk; et comme cette ville est déserte, des spectatrices
de Varsovie et de Wilna y seront attirées.
Alors son étoile l'éclairait: heureux, s'il n'eût pas pris ensuite les
mouvemens de son impatience pour des inspirations de génie! Mais, quoi
qu'on ait pu dire, il ne se laissa emporter que par lui-même: car en lui
tout venait de lui, et ce fut sans succès qu'on tenta sa prudence.
Vainement alors, l'un de ses maréchaux lui promit le soulèvement des
Russes, à la lecture des proclamations que ses officiers d'avant-garde
étaient chargés de répandre. Des Polonais avaient enivré ce général, de
promesses inconsidérées, dictées par cet espoir trompeur, commun à tous
les exilés, dont ils abusent l'ambition des chefs qui s'y confient.
Mais celui dont les excitations furent les plus vives et les plus
fréquentes, fut Murat. Ce roi, que le repos fatiguait, insatiable de
gloire, et qui sentait l'ennemi près de lui, ne put se contenir. Il
quitte l'avant-garde, il vient à Vitepsk, et seul avec l'empereur, il
s'emporte: «il accuse l'armée russe de lâcheté: à l'entendre, il semble
que devant Vitepsk, elle ait manqué à un rendez-vous, comme s'il eût été
question d'un duel. C'était une armée terrifiée, que sa cavalerie légère
mettrait seule en déroute.» Cet emportement d'ardeur fit sourire
Napoléon; puis pour le modérer: «Murat, lui dit-il, la première campagne
de Russie est finie; plantons ici nos aigles. Deux grands fleuves
marquent notre position; élevons des blocs-house sur cette-ligne: que
les feux se croisent par-tout: formons le bataillon carré. Des canons
aux angles et à l'extérieur. Que l'intérieur contiennent les
cantonnemens et les magasins. 1813 nous verra à Moskou, 1814 à
Pétersbourg. La guerre de Russie est une guerre de trois ans!»
Ainsi son génie concevait tout par masses, et il voyait une armée de
quatre cent mille hommes comme un régiment.
Ce jour-là même, il interpela hautement un administrateur par ces mots
remarquables: «Pour vous, monsieur, songez à nous faire vivre ici: car,
ajouta-t-il à haute voix, en s'adressant à ses officiers, nous ne ferons
pas la folie de Charles XII!» Mais bientôt, ses actions démentirent ses
paroles, et chacun s'étonna de son indifférence à donner des ordres pour
un si grand établissement. À gauche, on n'envoyait à Macdonald, ni les
instructions ni les moyens de s'emparer de Riga; à droite, c'était
Bobruisk qu'il fallait prendre. Cette forteresse s'élève du lieu d'un
vaste et profond marais. Ce fut de la cavalerie qu'on chargea de
l'assiéger.
Autrefois Napoléon n'ordonnait guère qu'avec la possibilité d'être obéi,
mais les merveilles de la guerre de Prusse avaient eu lieu, et depuis,
l'impossibilité ne fut plus admise. On ordonnait toujours, tout devant
être tenté, puisque jusque-là tout avait réussi. Cela fit d'abord faire
de grands efforts, qui tous ne furent pas heureux. On se rebuta; mais le
chef persistait: il s'était accoutumé à tout commander; on s'accoutuma à
ne pas tout exécuter.
Cependant Dombrowski fut laissé devant cette place avec sa division
polonaise, que Napoléon disait être de huit mille hommes, quoiqu'il sût
bien qu'elle n'était alors que de douze cents hommes; mais telle était
sa coutume; soit qu'il crût que ses paroles seraient répétées, et
qu'elles tromperaient l'ennemi; soit que par cette évaluation exagérée,
il voulût faire sentir à ses généraux tout ce qu'il attendait d'eux.
Restait Vitepsk. De ses maisons, la vue plonge à pic dans la Düna, ou
jusqu'au fond des précipices dont ses murs sont environnés. Dans ces
contrées, les neiges séjournent long-temps sur les terres: elles
filtrent au travers de ses parties les moins solides, qu'elles pénètrent
profondément, qu'elles délavent et effondrent. De là ces profonds ravins
si inattendus, qu'aucun mouvement de terrain ne fait prévoir, inaperçus
à quelques pas de leurs bords, et qu'on a vu, dans ces vastes plaines,
surprendre et arrêter tout-à-coup des charges de cavalerie.
Il ne fallait à des Français qu'un mois pour mettre cette ville à l'abri
d'un siège, même régulier: on négligea d'ajouter ce peu d'art à la
nature. En même temps quelques millions indispensables à la levée des
troupes lithuaniennes, leur furent refusés. C'était le prince Sangutsko
qui devait aller commander l'insurrection du sud: on le retint au
quartier impérial.
Au reste, la modération des premiers discours de Napoléon n'avait pas
trompé ceux de son intérieur. Ils se rappelaient qu'à la première vue du
camp vide des Russes, et de Vitepsk abandonnée, les entendant se réjouir
de cette conquête, il s'était retourné brusquement vers eux, en
s'écriant: «Croyez-vous donc que je sois venu de si loin pour conquérir
cette masure!» On savait d'ailleurs qu'avec un grand but, il ne formait
jamais qu'un plan vague, n'aimant à prendre conseil que de l'occasion,
ce qui convenait à la promptitude de son génie.
Au reste, l'armée entière fut comblée des faveurs de son chef. S'il
rencontrait des convois de blessés, il les arrêtait, s'informait de leur
sort, de leurs souffrances, des actions où ils avaient succombé, et ne
les quittait qu'après les avoir consolés par ses paroles et secourus de
ses largesses.
On remarqua pour sa garde des attentions particulières; lui-même en
passait chaque jour la revue, prodiguant la louange, quelquefois le
blâme, mais qui ne tombait guère que sur les administrateurs; ce qui
plaidait aux soldats et détournait leurs plaintes.
Souvent il envoyait du vin de sa table au factionnaire le plus près de
lui. Un jour on le vit rassembler l'élite de ses gardes; il s'agissait
de leur donner un nouveau chef; ce fut de sa voix, de sa main, et avec
son épée qu'il le leur présenta: puis il l'embrassa en leur présence.
Tant de soins furent attribués, par les uns, à sa reconnaissance pour le
passé, et par d'autres, à son exigence pour l'avenir.
Ceux-ci voyaient bien que, pendant les premiers jours, Napoléon s'était
flatté de recevoir de nouvelles propositions de paix de la part
d'Alexandre, et que la misère et l'affaiblissement de l'année l'avaient
occupé. Il fallait bien laisser à la longue file des traîneurs et des
malades, le temps de joindre, les uns leurs corps, les autres les
hôpitaux. Enfin créer ces hôpitaux, rassembler des vivres, refaire les
chevaux, et attendre les ambulances, l'artillerie, les pontons, qui se
traînaient encore péniblement dans les sables lithuaniens pour nous
atteindre. Sa correspondance avec l'Europe devait encore le distraire.
Enfin, un ciel dévorant l'arrêtait car tel est ce climat: le ciel y est
extrême, immoderé, il dessèche ou inonde, brûle ou glace cette terre et
ses habitans, qu'il semble fait pour protéger: atmosphère perfide, dont
la chaleur amollissait nos corps, comme pour les rendre plus accessibles
aux frimas, qui devaient bientôt les pénétrer.
L'empereur n'y était pas le moins sensible, mais quand le repos l'eut
rafraîchi, qu'il ne vit arriver aucun envoyé d'Alexandre, et que ses
premières dispositions furent prises, l'impatience le saisit. On le vit
inquiet: soit que, comme à tous les hommes d'action, l'inaction lui
pesât, et qu'à l'ennui d'attendre il préférât le péril, ou qu'il fût
agité par cet espoir d'acquérir qui, chez la plupart, est plus fort que
la douceur de conserver, ou la crainte de perdre.
Ce fut alors sur-tout que l'image de Moskou prisonnière obséda sois
esprit: c'était le terme de ses craintes, le but de ses espérances. Dans
sa possession, il trouvait tout. Dès lors, on commença à prévoir qu'un
génie ardent, inquiet, accoutumé aux voies courtes, n'attendrait pas
huit mois, quand il sentait son but à sa portée, quand vingt journées
suffisaient pour l'atteindre.
Au reste, qu'on ne se presse pas de juger cet homme extraordinaire sur
des faiblesses communes à tous les hommes: on va l'entendre lui-même, on
verra jusqu'à quel point sa position politique compliquait sa position
militaire. Plus tard encore, on blâmera moins la résolution qu'il va
prendre, quand on verra que le sort de la Russie tint à un jour de santé
de plus, qui manqua à Napoléon sur le champ même de la Moskowa.
Cependant, il parut d'abord ne pas oser s'avouer à lui-même une si
grande témérité: mais peu à peu il s'enhardit à la considérer. Alors il
délibère, et cette grande irrésolution, qui tourmente son esprit,
s'empare de toute sa personne. On le voyait errer dans ses appartemens
comme poursuivi par cette dangereuse tentation: rien ne peut plus le
fixer; à chaque instant il prend, quitte et reprend son travail: il
marche sans objet, demande l'heure, considère le temps; et, tout
absorbé, il s'arrête, puis il fredonne d'un air préoccupé et marche
encore.
Dans sa perplexité, il adresse des paroles entrecoupées à ceux qu'il
rencontre. «Eh bien! que ferons-nous? resterons-nous? irons-nous plus
avant? Comment s'arrêter dans un si glorieux chemin? Il n'attend pas
leur réponse, il erre encore; il semble chercher quelque chose ou
quelqu'un qui le décide.
Enfin, tout surchargé du poids d'une si considérable pensée, et comme
accablé d'une si grande incertitude, il s'est jeté sur un des lits de
repos qu'il a fait étendre sur le parquet de ses chambres; son corps,
qu'épuise la chaleur et la contention de son esprit, n'a gardé qu'un
léger vêtement; c'est ainsi qu'il passe à Vitepsk une partie de ses
journées.
Mais quand son corps est en repos, son esprit est encore plus actif.
«Que de motifs le précipitent vers Moskou! comment supporter à Vitepsk
l'ennui de sept mois d'hiver! lui qui jusqu'alors a toujours attaqué, il
va donc être réduit à se défendre, rôle indigne de lui, dont il n'a pas
l'expérience, et qui convient mal à son génie.
D'ailleurs, à Vitepsk, rien n'est décidé, et pourtant à quelle distance
se trouve-t-il déjà de la France! l'Europe le verra donc enfin arrêté,
lui que rien n'arrêtait! La durée de cette entreprise n'en
augmentait-elle pas le danger? laissera-t-il à la Russie le temps de
s'armer tout entière? jusques à quand pourra-t-il prolonger cette
position incertaine, sans diminuer le prestige de son infaillibilité,
qu'affaiblissait déjà la résistance de l'Espagne, et sans faire naître
en Europe un dangereux espoir? qu'allait-on penser en apprenant que le
tiers de son armée, malade ou dispersé, manquait aux drapeaux? Il
fallait donc éblouir promptement par l'éclat d'une grande victoire, et
cacher sous un amas de lauriers tant de sacrifices.»
Dès lors, à Vitepsk c'est l'ennui, c'est toute la dépense, ce sont tous
les inconvéniens, toutes les inquiétudes d'une position défensive qu'il
considère; à Moskou, c'est la paix, l'abondance, les frais de la guerre,
et une gloire immortelle. Il se persuade qu'il n'y a plus pour lui de
prudence que dans l'audace; qu'il en est de toutes les entreprises
hasardeuses, comme des fautes qu'on risque toujours à commencer et qu'on
gagne souvent à achever; que moins elles ont d'excuses, plus il leur
faut de succès. Qu'il fallait donc consommer celle-ci, l'outrer, étonner
l'univers, atterrer Alexandre de son audace, et arracher un prix qui pût
compenser tant de pertes.
Ainsi, le même danger qui peut-être aurait dû le rappeler sur le Niémen,
ou le fixer sur la Düna, le pousse sur Moskou! C'est le propre des
fausses positions; tout y est péril: témérité, prudence; on n'a plus que
le choix des fautes; il ne reste plus d'espoir que dans celles de
l'ennemi et dans le hasard.
Alors décidé, il se relève soudainement, comme pour ne pas laisser à ses
réflexions le temps de lui rendre une pénible incertitude; et déjà, tout
rempli du plan qui doit lui livrer sa conquête, il court à ses cartes:
elles lui montrent Smolensk et Moskou. «La grande Moskou, la ville
sainte,» noms qu'il répète avec complaisance, et qui semblent accroître
son désir. À cette vue, plein du feu de sa redoutable conception, il
paraît possédé du génie de la guerre. Sa voix s'endurcit, son regard
devient étincelant, et son air farouche. On s'écarte de lui, par frayeur
autant que par respect; mais enfin son plan est arrêté, sa détermination
prise, sa marche tracée: aussitôt tout en lui s'apaise, et, délivré de
sa terrible conception, ses traits reprennent une gaieté douce et
sereine.