CHAPITRE III.

DE Koenigsberg à Gumbinen, Napoléon passa en revue plusieurs de ses

armées; parlant aux soldats d'un air gai, ouvert et souvent brusque:

sachant bien, qu'avec ces hommes simples et endurcis, la brusquerie est

franchise; la rudesse, force; la hauteur, noblesse; et que les

délicatesses et les grâces que quelques-uns apportent de nos salons sont

à leurs yeux, faiblesse, pusillanimité; que c'est pour eux, comme une

langue étrangère, qu'ils ne comprennent pas, et dont l'accent les frappe

en ridicule.

Suivant son usage, il se promène devant les rangs. Il sait quelles sont

les guerres que chaque régiment a faites avec lui. Il s'arrête aux plus

vieux soldats; à l'un c'est la bataille des Pyramides, à l'autre celle

de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, ou de Friedland, qu'il rappelle d'un

mot, accompagné d'une caresse familière. Et le vétéran qui se croit

reconnu de son empereur, se grandit tout glorieux au milieu de ses

compagnons moins anciens, qui l'envient.

Napoléon continue, il ne néglige pas les plus jeunes; il semble que pour

eux tout l'intéresse; leurs moindres besoins lui sont connus; il les

interroge. Leurs capitaines ont-ils soin d'eux? leur solde est-elle

payée? ne leur manque-t-il aucun effet? Il veut voir leurs sacs.

Enfin il s'arrête au centre du régiment. Là, il s'informe des places

vacantes, et demande à haute voix quels en sont les plus dignes. Il

appelle à lui ceux désignés, et les questionne. Combien d'années de

service? quelles campagnes? quelles blessures? quelles actions d'éclat?

puis il les nomme officiers et les fait recevoir sur-le-champ, en sa

présence, indiquant la manière: particularités qui charment le soldat!

ils se disent que ce grand empereur, qui juge des nations en masse,

s'occupe d'eux dans le moindre détail; qu'ils sont sa plus ancienne, sa

véritable famille! c'est ainsi qu'il fait aimer la guerre, la gloire, et

lui.

Cependant l'armée marchait de la Vistule sur le Niémen. Ce fleuve,

depuis Grodno jusqu'à Kowno, coule parallèlement à la Vistule. La

rivière de Prégel va de l'un vers l'autre; elle fut chargée de vivres.

Deux cent vingt mille hommes s'y rendirent sur quatre points différens.

Ils y trouvèrent du pain et quelques fourrages. Ces approvisionnemens

remontèrent avec eux cette rivière tant que sa direction permit.

Quand il fallut que l'armée quittât sa flotte, elle lui prit assez de

vivres pour atteindre et traverser le Niémen, préparer une victoire, et

arriver à Wilna. Là, l'empereur comptait sur les magasins des habitans,

sur ceux de l'ennemi et sur les siens, qu'il ferait venir de Dantzick,

par le Frisch-Haff, le Prégel, la Daine, le canal Frédéric et la Vilia.

Nous touchions à la frontière russe; de la droite à la gauche, ou du

midi au nord, l'armée était ainsi disposée devant le Niémen. D'abord, à

l'extrême droite, et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, le prince

Schwartzenberg et trente-quatre mille Autrichiens; à leur gauche, venant

de Varsovie et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de Westphalie,

à la tête de soixante-dix-neuf mille deux cents Westphaliens, Saxons et

Polonais; à côté d'eux, le vice-roi d'Italie, achevant de réunir vers

Marienpol et Pilony soixante-dix-neuf mille cinq cents Bavarois,

Italiens et Français; puis l'empereur avec deux cent vingt mille hommes,

commandés par le roi de Naples, le prince d'Eckmühl, les ducs de

Dantzick, d'Istrie, de Reggio et d'Elchingen. Ils venaient de Thorn, de

Marienverder et d'Elbing, et se trouvaient, le 23 juin, en une seule

masse vers Nogaraïsky, à une lieue au-dessus de Kowno: Enfin, devant

Tilsitt, Macdonald et trente-deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois

et Polonais formaient l'extrême gauche de la grande-armée.

Tout était prêt. Des bords du Guadalquivir, et de la mer des Calabres

jusqu'à ceux de la Vistule, six cent dix-sept mille hommes, dont quatre

cent quatre-vingt mille déjà présents; six équipages de ponts; un de

siége, plusieurs milliers de voitures de vivres, d'innombrables

troupeaux de boeufs, treize cent soixante-douze pièces de canon, et des

milliers de caissons d'artillerie et d'ambulance avaient été appelés,

réunis et placés à quelques pas du fleuve des Russes. La plus grande

partie des voitures de vivres étaient seules en retard.

Soixante mille Autrichiens, Prussiens et Espagnols venaient verser leur

sang pour celui qui accablait l'Espagne. Et cependant tous lui furent

fidèles. Lorsque l'on considérait que le tiers de l'armée de Napoléon

lui était étranger ou ennemi, on ne savait de quoi s'étonner le plus, ou

de l'audace de l'un, ou de la résignation des autres. Ainsi Rome faisait

servir ses conquêtes à conquérir.

Quant à nous, Français; il nous trouva remplis d'ardeur. Dans les

soldats, l'habitude; la curiosité, le plaisir de se montrer en maîtres

dans de nouveaux pays; la vanité des plus jeunes sur-tout, qui avaient

besoin d'acquérir quelque gloire qu'ils pussent raconter avec ce

charlatanisme tant aimé des soldats; ces récits toujours enflés de leurs

hauts faits, étant d'ailleurs indispensables à leur désoeuvrement, dès

qu'ils ne sont plus sous les armes. À cela il faut bien ajouter l'espoir

du pillage; car l'exigeante ambition de Napoléon avait souvent rebuté

ses soldats, comme les désordres de ceux-ci avaient gâté sa gloire. Il

fallut transiger depuis 1805, ce fut comme une chose convenue; eux

souffrirent son ambition; lui, leur pillage.

Toutefois ce pillage, on plutôt cette maraude, ne portait en général que

sur des vivres, qu'à défaut de distributions on exigeait de l'habitant,

mais souvent avec trop peu de mesure. Les pillages plus condamnables,

c'étaient les traîneurs, toujours nombreux dans des marches souvent

forcées, qui s'en rendaient coupables. Or, ces désordres ne furent

jamais tolérés. Pour les réprimer, Napoléon laissait des gendarmes et

des colonnes mobiles sur les traces de l'armée; puis, quand ces

traîneurs rejoignaient leurs corps, leurs sacs étaient examinés par

leurs officiers, ou même, comme à Austerlitz, par leurs compagnons

d'armes; et ils se faisaient entre eux une sévère justice.

Les dernières levées étaient trop jeunes et trop faibles, il est vrai:

mais l'armée avait encore beaucoup de ces hommes forts et tout

d'exécution, accoutumés aux situations critiques, et que rien

n'étonnait. On les reconnaissait d'abord à leurs figures martiales et à

leurs entretiens: ils n'avaient de souvenir et d'avenir que la guerre;

ils ne parlaient que d'elle. Leurs officiers étaient dignes d'eux, ou le

devenaient: car pour conserver l'ascendant de son grade sûr de pareils

hommes, il fallait avoir à leur montrer des cicatrices, et pouvoir se

citer soi même.

Telle était alors la vie de ces hommes; tout y était action, même la

parole. Souvent on se vantait trop, mais cela engageait: car on était

sans cesse mis à l'épreuve, et là il fallait être ce qu'on avait voulu

paraître. Les Polonais sur-tout sont ainsi: ils se disent d'abord plus

qu'ils n'ont été, mais non pas plus qu'ils ne peuvent être. C'est une

nation de héros! se faisant valoir au-delà de la vérité, mais ensuite

mettant leur honneur à rendre vrai ce qui d'abord n'avait été ni vrai ni

même vraisemblable.

Quant aux anciens généraux, quelques uns n'étaient plus ces durs et

simples guerriers de la république; les honneurs, les fatigues, l'âge,

et l'empereur sur-tout en avaient amolli plusieurs. Napoléon forçait au

luxe par son exemple et par ses ordres: c'était, selon lui, un moyen

d'imposer à la multitude. Peut-être aussi cela empêchait d'accumuler, ce

qui aurait rendu indépendant; car étant la source des richesses, il

était bien aise d'entretenir le besoin d'y puiser, et ainsi de ramener

toujours à lui. Il avait donc poussé ses généraux dans un cercle dont il

était difficile de sortir; les forçant à passer sans cesse du besoin à

la prodigalité, et de la prodigalité au besoin, que lui seul pouvait

satisfaire.

Plusieurs n'avaient que des appointemens qui accoutumaient à une aisance

dont on ne pouvait plus se passer. S'il accordait des terres, c'était

sur ses conquêtes que la guerre exposait ensuite, et que la guerre

pouvait seule conserver.

Mais pour les retenir dans la dépendance, la gloire, habitude chez les

uns; passion chez les autres, besoin pour tous, suffisait; et Napoléon,

maître absolu de son siècle, et commandant même à l'histoire, était le

dispensateur de cette gloire. Quoiqu'il la mît à un prix fort haut, on

n'osait pas se rebuter: on aurait eu honte de convenir de sa faiblesse

devant sa force, et de s'arrêter devant un homme qui ne s'arrêtait pas

encore, quoique si haut parvenu.

D'ailleurs, le bruit d'une si grande expédition attirait; son succès

paraissait certain: ce serait une marche militaire jusqu'à Pétersbourg

et Moskou. Encore cet effort, et tout serait peut-être terminé. C'était

une dernière occasion qu'on se repentirait d'avoir laissé échapper: on

serait importuné des récits glorieux qu'en feraient les autres. La

victoire du jour vieillirait tant celle de la veille! on ne voulait pas

vieillir avec elle!

Et puis, quand la guerre était par-tout, comment l'éviter? Les champs

de bataille n'étaient pas indifférens: ici Napoléon commanderait en

personne; ailleurs c'était bien pour la même cause qu'on combattrait,

mais ce serait sous un autre chef. La renommée qu'on partagerait avec

lui serait étrangère à Napoléon, de qui pourtant dépendait tout, gloire

et fortune; et l'on savait que, soit penchant, ou politique, il n'en

dispensait abondamment les faveurs qu'à ceux dont la gloire rappelait sa

gloire; qu'il récompensait moins généreusement les exploits qui

n'étaient pas aussi les siens. Il fallait donc être de l'armée qu'il

commandait. De là l'empressement de tous pour y accourir, jeunes ou

vieux. Quel chef eut jamais tant de moyens de puissance! Il n'y avait

pas d'espoir qu'il ne pût flatter, exciter, rassasier.

Enfin, nous aimions en lui le compagnon de nos travaux; le chef qui nous

avait conduits à la renommée. L'étonnement, l'admiration qu'il

inspirait, flattaient notre amour-propre; car tout nous était commun

avec lui.

Quant à cette jeunesse d'élite qui, dans ces temps de gloire,

remplissait nos camps, son effervescence était naturelle. Qui de nous,

dans ses premières années, ne s'est point enflammé à la lecture de ces

hauts faits de guerre des anciens et de nos ancêtres? alors

n'aurions-nous pas voulu tous être ces héros, dont nous lisions

l'histoire réelle ou imaginaire? Dans cette exaltation, si tout-à-coup

ces souvenirs s'étaient réalisés pour nous; si nos yeux, au lieu de

lire, avaient vu ces merveilles; que nous en eussions senti les lieux à

notre portée, et que des places se fussent offertes à côté de ces

paladins dont notre jeune et vive imagination enviait la vie aventureuse

et la brillante renommée; qui de nous aurait hésité, et ne se serait pas

élancé plein de joie et d'espoir, en méprisant un odieux et honteux

repos!

Telles étaient les générations nouvelles. Alors on était libre d'être

ambitieux! Temps d'ivresse et de prospérité, où le soldat français,

maître de tout par la victoire, s'estimait plus que le seigneur, ou

même le monarque, dont il traversait les états! Il lui semblait que les

rois de l'Europe ne régnaient que par la permission de son chef et de

ses armes.

Ainsi, l'habitude entraînait les uns, l'ennui des cantonnemens les

autres; la plupart la nouveauté et sur-tout la passion de la gloire,

tous l'émulation; enfin la confiance dans un chef toujours heureux, et

l'espoir d'une prompte victoire, qui terminerait tout d'un coup la

guerre, et nous rendrait à nos foyers; car, pour l'armée entière de

Napoléon, comme pour quelques volontaires de la cour de Louis XIV, une

guerre n'était souvent qu'une bataille ou qu'un brillant et court

voyage.

Aujourd'hui on allait atteindre aux confins de l'Europe, où jamais armée

européenne n'avait été! on allait poser les colonnes d'Hercule! la

grandeur de l'entreprise, l'agitation de toute l'Europe qui y coopérait,

l'appareil imposant d'une armée de quatre cent mille fantassins et de

quatre-vingt mille cavaliers, tant de bruits de guerre, de sons

belliqueux, exaltaient jusqu'aux vétérans! Les plus froids ne pouvaient

échapper à ce mouvement général, à cet entraînement universel.

Enfin, sans tous ces motifs d'ardeur, le fond de l'armée était bon, et

toute bonne armée veut la guerre.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 19 / 58 题