DE Koenigsberg à Gumbinen, Napoléon passa en revue plusieurs de ses
armées; parlant aux soldats d'un air gai, ouvert et souvent brusque:
sachant bien, qu'avec ces hommes simples et endurcis, la brusquerie est
franchise; la rudesse, force; la hauteur, noblesse; et que les
délicatesses et les grâces que quelques-uns apportent de nos salons sont
à leurs yeux, faiblesse, pusillanimité; que c'est pour eux, comme une
langue étrangère, qu'ils ne comprennent pas, et dont l'accent les frappe
en ridicule.
Suivant son usage, il se promène devant les rangs. Il sait quelles sont
les guerres que chaque régiment a faites avec lui. Il s'arrête aux plus
vieux soldats; à l'un c'est la bataille des Pyramides, à l'autre celle
de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, ou de Friedland, qu'il rappelle d'un
mot, accompagné d'une caresse familière. Et le vétéran qui se croit
reconnu de son empereur, se grandit tout glorieux au milieu de ses
compagnons moins anciens, qui l'envient.
Napoléon continue, il ne néglige pas les plus jeunes; il semble que pour
eux tout l'intéresse; leurs moindres besoins lui sont connus; il les
interroge. Leurs capitaines ont-ils soin d'eux? leur solde est-elle
payée? ne leur manque-t-il aucun effet? Il veut voir leurs sacs.
Enfin il s'arrête au centre du régiment. Là, il s'informe des places
vacantes, et demande à haute voix quels en sont les plus dignes. Il
appelle à lui ceux désignés, et les questionne. Combien d'années de
service? quelles campagnes? quelles blessures? quelles actions d'éclat?
puis il les nomme officiers et les fait recevoir sur-le-champ, en sa
présence, indiquant la manière: particularités qui charment le soldat!
ils se disent que ce grand empereur, qui juge des nations en masse,
s'occupe d'eux dans le moindre détail; qu'ils sont sa plus ancienne, sa
véritable famille! c'est ainsi qu'il fait aimer la guerre, la gloire, et
lui.
Cependant l'armée marchait de la Vistule sur le Niémen. Ce fleuve,
depuis Grodno jusqu'à Kowno, coule parallèlement à la Vistule. La
rivière de Prégel va de l'un vers l'autre; elle fut chargée de vivres.
Deux cent vingt mille hommes s'y rendirent sur quatre points différens.
Ils y trouvèrent du pain et quelques fourrages. Ces approvisionnemens
remontèrent avec eux cette rivière tant que sa direction permit.
Quand il fallut que l'armée quittât sa flotte, elle lui prit assez de
vivres pour atteindre et traverser le Niémen, préparer une victoire, et
arriver à Wilna. Là, l'empereur comptait sur les magasins des habitans,
sur ceux de l'ennemi et sur les siens, qu'il ferait venir de Dantzick,
par le Frisch-Haff, le Prégel, la Daine, le canal Frédéric et la Vilia.
Nous touchions à la frontière russe; de la droite à la gauche, ou du
midi au nord, l'armée était ainsi disposée devant le Niémen. D'abord, à
l'extrême droite, et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, le prince
Schwartzenberg et trente-quatre mille Autrichiens; à leur gauche, venant
de Varsovie et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de Westphalie,
à la tête de soixante-dix-neuf mille deux cents Westphaliens, Saxons et
Polonais; à côté d'eux, le vice-roi d'Italie, achevant de réunir vers
Marienpol et Pilony soixante-dix-neuf mille cinq cents Bavarois,
Italiens et Français; puis l'empereur avec deux cent vingt mille hommes,
commandés par le roi de Naples, le prince d'Eckmühl, les ducs de
Dantzick, d'Istrie, de Reggio et d'Elchingen. Ils venaient de Thorn, de
Marienverder et d'Elbing, et se trouvaient, le 23 juin, en une seule
masse vers Nogaraïsky, à une lieue au-dessus de Kowno: Enfin, devant
Tilsitt, Macdonald et trente-deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois
et Polonais formaient l'extrême gauche de la grande-armée.
Tout était prêt. Des bords du Guadalquivir, et de la mer des Calabres
jusqu'à ceux de la Vistule, six cent dix-sept mille hommes, dont quatre
cent quatre-vingt mille déjà présents; six équipages de ponts; un de
siége, plusieurs milliers de voitures de vivres, d'innombrables
troupeaux de boeufs, treize cent soixante-douze pièces de canon, et des
milliers de caissons d'artillerie et d'ambulance avaient été appelés,
réunis et placés à quelques pas du fleuve des Russes. La plus grande
partie des voitures de vivres étaient seules en retard.
Soixante mille Autrichiens, Prussiens et Espagnols venaient verser leur
sang pour celui qui accablait l'Espagne. Et cependant tous lui furent
fidèles. Lorsque l'on considérait que le tiers de l'armée de Napoléon
lui était étranger ou ennemi, on ne savait de quoi s'étonner le plus, ou
de l'audace de l'un, ou de la résignation des autres. Ainsi Rome faisait
servir ses conquêtes à conquérir.
Quant à nous, Français; il nous trouva remplis d'ardeur. Dans les
soldats, l'habitude; la curiosité, le plaisir de se montrer en maîtres
dans de nouveaux pays; la vanité des plus jeunes sur-tout, qui avaient
besoin d'acquérir quelque gloire qu'ils pussent raconter avec ce
charlatanisme tant aimé des soldats; ces récits toujours enflés de leurs
hauts faits, étant d'ailleurs indispensables à leur désoeuvrement, dès
qu'ils ne sont plus sous les armes. À cela il faut bien ajouter l'espoir
du pillage; car l'exigeante ambition de Napoléon avait souvent rebuté
ses soldats, comme les désordres de ceux-ci avaient gâté sa gloire. Il
fallut transiger depuis 1805, ce fut comme une chose convenue; eux
souffrirent son ambition; lui, leur pillage.
Toutefois ce pillage, on plutôt cette maraude, ne portait en général que
sur des vivres, qu'à défaut de distributions on exigeait de l'habitant,
mais souvent avec trop peu de mesure. Les pillages plus condamnables,
c'étaient les traîneurs, toujours nombreux dans des marches souvent
forcées, qui s'en rendaient coupables. Or, ces désordres ne furent
jamais tolérés. Pour les réprimer, Napoléon laissait des gendarmes et
des colonnes mobiles sur les traces de l'armée; puis, quand ces
traîneurs rejoignaient leurs corps, leurs sacs étaient examinés par
leurs officiers, ou même, comme à Austerlitz, par leurs compagnons
d'armes; et ils se faisaient entre eux une sévère justice.
Les dernières levées étaient trop jeunes et trop faibles, il est vrai:
mais l'armée avait encore beaucoup de ces hommes forts et tout
d'exécution, accoutumés aux situations critiques, et que rien
n'étonnait. On les reconnaissait d'abord à leurs figures martiales et à
leurs entretiens: ils n'avaient de souvenir et d'avenir que la guerre;
ils ne parlaient que d'elle. Leurs officiers étaient dignes d'eux, ou le
devenaient: car pour conserver l'ascendant de son grade sûr de pareils
hommes, il fallait avoir à leur montrer des cicatrices, et pouvoir se
citer soi même.
Telle était alors la vie de ces hommes; tout y était action, même la
parole. Souvent on se vantait trop, mais cela engageait: car on était
sans cesse mis à l'épreuve, et là il fallait être ce qu'on avait voulu
paraître. Les Polonais sur-tout sont ainsi: ils se disent d'abord plus
qu'ils n'ont été, mais non pas plus qu'ils ne peuvent être. C'est une
nation de héros! se faisant valoir au-delà de la vérité, mais ensuite
mettant leur honneur à rendre vrai ce qui d'abord n'avait été ni vrai ni
même vraisemblable.
Quant aux anciens généraux, quelques uns n'étaient plus ces durs et
simples guerriers de la république; les honneurs, les fatigues, l'âge,
et l'empereur sur-tout en avaient amolli plusieurs. Napoléon forçait au
luxe par son exemple et par ses ordres: c'était, selon lui, un moyen
d'imposer à la multitude. Peut-être aussi cela empêchait d'accumuler, ce
qui aurait rendu indépendant; car étant la source des richesses, il
était bien aise d'entretenir le besoin d'y puiser, et ainsi de ramener
toujours à lui. Il avait donc poussé ses généraux dans un cercle dont il
était difficile de sortir; les forçant à passer sans cesse du besoin à
la prodigalité, et de la prodigalité au besoin, que lui seul pouvait
satisfaire.
Plusieurs n'avaient que des appointemens qui accoutumaient à une aisance
dont on ne pouvait plus se passer. S'il accordait des terres, c'était
sur ses conquêtes que la guerre exposait ensuite, et que la guerre
pouvait seule conserver.
Mais pour les retenir dans la dépendance, la gloire, habitude chez les
uns; passion chez les autres, besoin pour tous, suffisait; et Napoléon,
maître absolu de son siècle, et commandant même à l'histoire, était le
dispensateur de cette gloire. Quoiqu'il la mît à un prix fort haut, on
n'osait pas se rebuter: on aurait eu honte de convenir de sa faiblesse
devant sa force, et de s'arrêter devant un homme qui ne s'arrêtait pas
encore, quoique si haut parvenu.
D'ailleurs, le bruit d'une si grande expédition attirait; son succès
paraissait certain: ce serait une marche militaire jusqu'à Pétersbourg
et Moskou. Encore cet effort, et tout serait peut-être terminé. C'était
une dernière occasion qu'on se repentirait d'avoir laissé échapper: on
serait importuné des récits glorieux qu'en feraient les autres. La
victoire du jour vieillirait tant celle de la veille! on ne voulait pas
vieillir avec elle!
Et puis, quand la guerre était par-tout, comment l'éviter? Les champs
de bataille n'étaient pas indifférens: ici Napoléon commanderait en
personne; ailleurs c'était bien pour la même cause qu'on combattrait,
mais ce serait sous un autre chef. La renommée qu'on partagerait avec
lui serait étrangère à Napoléon, de qui pourtant dépendait tout, gloire
et fortune; et l'on savait que, soit penchant, ou politique, il n'en
dispensait abondamment les faveurs qu'à ceux dont la gloire rappelait sa
gloire; qu'il récompensait moins généreusement les exploits qui
n'étaient pas aussi les siens. Il fallait donc être de l'armée qu'il
commandait. De là l'empressement de tous pour y accourir, jeunes ou
vieux. Quel chef eut jamais tant de moyens de puissance! Il n'y avait
pas d'espoir qu'il ne pût flatter, exciter, rassasier.
Enfin, nous aimions en lui le compagnon de nos travaux; le chef qui nous
avait conduits à la renommée. L'étonnement, l'admiration qu'il
inspirait, flattaient notre amour-propre; car tout nous était commun
avec lui.
Quant à cette jeunesse d'élite qui, dans ces temps de gloire,
remplissait nos camps, son effervescence était naturelle. Qui de nous,
dans ses premières années, ne s'est point enflammé à la lecture de ces
hauts faits de guerre des anciens et de nos ancêtres? alors
n'aurions-nous pas voulu tous être ces héros, dont nous lisions
l'histoire réelle ou imaginaire? Dans cette exaltation, si tout-à-coup
ces souvenirs s'étaient réalisés pour nous; si nos yeux, au lieu de
lire, avaient vu ces merveilles; que nous en eussions senti les lieux à
notre portée, et que des places se fussent offertes à côté de ces
paladins dont notre jeune et vive imagination enviait la vie aventureuse
et la brillante renommée; qui de nous aurait hésité, et ne se serait pas
élancé plein de joie et d'espoir, en méprisant un odieux et honteux
repos!
Telles étaient les générations nouvelles. Alors on était libre d'être
ambitieux! Temps d'ivresse et de prospérité, où le soldat français,
maître de tout par la victoire, s'estimait plus que le seigneur, ou
même le monarque, dont il traversait les états! Il lui semblait que les
rois de l'Europe ne régnaient que par la permission de son chef et de
ses armes.
Ainsi, l'habitude entraînait les uns, l'ennui des cantonnemens les
autres; la plupart la nouveauté et sur-tout la passion de la gloire,
tous l'émulation; enfin la confiance dans un chef toujours heureux, et
l'espoir d'une prompte victoire, qui terminerait tout d'un coup la
guerre, et nous rendrait à nos foyers; car, pour l'armée entière de
Napoléon, comme pour quelques volontaires de la cour de Louis XIV, une
guerre n'était souvent qu'une bataille ou qu'un brillant et court
voyage.
Aujourd'hui on allait atteindre aux confins de l'Europe, où jamais armée
européenne n'avait été! on allait poser les colonnes d'Hercule! la
grandeur de l'entreprise, l'agitation de toute l'Europe qui y coopérait,
l'appareil imposant d'une armée de quatre cent mille fantassins et de
quatre-vingt mille cavaliers, tant de bruits de guerre, de sons
belliqueux, exaltaient jusqu'aux vétérans! Les plus froids ne pouvaient
échapper à ce mouvement général, à cet entraînement universel.
Enfin, sans tous ces motifs d'ardeur, le fond de l'armée était bon, et
toute bonne armée veut la guerre.