... Si ça n’est pas malheureux de nous faire attendre deux heures dans
la rue par un froid pareil! et encore, si nous étions sûrs de ne pas
attendre pour rien... Il y a pas mal de gens avant nous, et il n’y a que
quarante lits.
Si c’est complet ici, nous aurons peut-être la ressource d’aller à
l’asile de l’Armée du Salut, où ils ont davantage de places... Mais il
sera probablement trop tard, et c’est loin; je ne suis pas sûr que mes
chaussures tiendront jusque là-bas... Rien que l’idée de passer une nuit
sur un banc où on n’a même pas le droit de s’endormir... C’est dur, à
l’âge de soixante ans, quand on n’a pas été habitué à ça...
Ah! Vous non plus, monsieur?... Vous aussi vous avez eu une situation?
Alors, vous me comprenez...
Oui, j’ai encore un peu de tabac... Tenez... Oh! c’est curieux. Il me
semble que je vous ai déjà rencontré... Pas dans ces milieux-là, bien
entendu... Vous n’étiez pas autrefois employé dans une maison de
commerce de la rue du Sentier?... Non?... Alors, c’est que je me trompe;
je vous demande bien pardon...
Si je n’ai pas dans ma poche un bout de pain ou de cervelas à vous
passer? Ça serait avec plaisir, mais vous savez comme la vie est dure...
Patientez un peu; nous aurons peut-être tout à l’heure chacun une
assiettée de soupe chaude avant de nous coucher. Et je vous avoue que
pour mon compte, ça tombera bien, parce que, depuis ce matin...
Plus je vous regarde, et plus je... Ah! Vous aussi, vous avez l’idée que
vous me connaissez...
Oui, je m’appelle Maurice Legrand... Ah! Par exemple, monsieur Alexis
Godard!
Alors... Alors, vous en êtes-là? Vous en êtes-là? Et... et Adèle?... Oh!
Elle est morte? Depuis huit ans... Oui, ça me fait quelque chose. C’est
bête; je vous demande pardon... Elle n’était pas une mauvaise femme.
C’était une femme d’intérieur; une femme sérieuse; peut-être trop
sérieuse. Je ne l’ai pas comprise. Vous non plus, probablement... Ça
m’ennuie bien, qu’elle soit morte. Ça vaut peut-être mieux pour elle. Si
nous étions morts, ça vaudrait certainement mieux pour nous... Bon Dieu,
ce que je peux avoir froid aux pieds! Avec ça, je m’enrhume facilement,
et je suis capable d’attraper du mal.
Oh! Ne poussez pas comme ça, derrière! A quoi ça vous sert de pousser!
Ce qui est ennuyeux, monsieur, pour des hommes qui ont été élevés comme
nous, c’est de tomber dans ce milieu où il y a des gens sans éducation.
Oui, Adèle... J’ai souvent repensé à elle... Oh! Vous avez raison,
monsieur, c’est ma faute si nous avons été séparés. Mais il y avait à ce
moment-là des choses que vous n’auriez pas comprises et qu’il serait
trop long de vous raconter...
Je n’ai pas eu de veine par la suite. J’ai connu des moments
difficiles... Oh! puisque nous parlons d’Adèle, figurez-vous qu’un jour,
je me trouvais sans avoir à manger, sans avoir à coucher... Je peux bien
vous avouer ça, à vous: vous savez que ça n’a rien de déshonorant.
J’étais assis sur un banc, comme nous serons peut-être tous les deux
tout à l’heure, avec la perspective du jour à attendre. Il faisait
froid, peut-être un peu moins froid que ce soir, mais ça pinçait tout de
même...
N’est-ce pas, quand on cause, ça fait un peu passer le temps. Voilà le
quart qui sonne; ils ne vont pas tarder à ouvrir la porte...
J’étais donc assis sur ce banc, quand mon regard est tombé sur ma main
gauche, et j’ai vu mon alliance. L’alliance en or qui était là, depuis
mon mariage avec Adèle; depuis si longtemps que je n’y faisais même plus
attention, parce que pour moi, elle était arrivée à faire partie de ma
main.
Cette alliance, au poids de l’or, valait bien quarante francs, et je n’y
avais pas encore pensé.
Si je vous disais le mal que j’ai eu à la vendre à un brocanteur, qui
m’en a donné sept francs!
Pourtant j’étais tout de même mieux habillé que je ne suis aujourd’hui;
j’avais les mêmes habits, mais ils avaient plusieurs années de moins.
Et de quel droit, sous prétexte que nous sommes mal habillés, nous
mettent-ils à la porte de tous les endroits publics où il fait chaud?
Dans les églises, je comprends encore... Mais à l’Hôtel des Ventes!
Est-ce qu’ils avaient le droit de me mettre à la porte de l’Hôtel des
Ventes, moi qui ai payé des impôts pendant quarante ans et plus?
J’étais allé à l’hôtel des Ventes parce qu’on avait annoncé la mise aux
enchères d’un tableau de Clara Wood.
Vous ne vous intéressez pas à la peinture, monsieur?
Ils m’ont mis à la porte parce qu’une poule bien habillée se plaignait
de mon voisinage. Est-ce que je n’étais pas là à ma place aussi bien
qu’elle, et même mieux?
Et j’ai été obligé de sortir (qu’est-ce que vous auriez fait à ma place
contre la force?) au moment le plus intéressant des enchères, quand le
tableau venait de dépasser quarante mille francs.
Vous avez l’air de vous demander ce que ça peut bien me faire qu’un
tableau se vende 40.000 francs, pour ce que ça met dans ma poche.
Ça m’intéresse. Et je pourrais vous dire à ce sujet-là des choses que
vous ne croiriez pas.
Je vais vous les dire tout de même. Comme je vous le faisais remarquer
tout à l’heure, le temps passe plus vite quand on cause...
Ah! On ouvre la porte...
De la place pour tout le monde!... Et nous nous plaignions de ne pas
avoir de veine!...
Un lit... Une soupe chaude...
La vie est belle!...