LUI

C’est ce matin à 5 heures (j’y étais) qu’on a coupé le cou d’André

Joguin. Les journaux sont pleins de détails touchant l’exécution de

«L’ASSASSIN DE CLARA WOOD».

Voilà sept mois que ma petite Lucienne est morte. Voilà deux mois

qu’André Joguin a été condamné à mort par la Cour d’Assises. J’étais

aussi au procès.

J’ai des loisirs: voilà quatre mois que j’ai perdu ma place chez Henriot

Frères.

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J’étais arrivé ce matin-là à mon bureau, brisé de fatigue, comme

d’habitude, par les cauchemars de la nuit. Mes collègues ne m’avaient

pas accueilli par leurs plaisanteries habituelles. Ils affectaient de

parler avec trop d’intérêt de choses trop indifférentes, et de ne jamais

regarder de mon côté.

Je me suis demandé:

--Est-ce que ça se voit?... Est-ce que?...

Mais la porte vitrée, que j’interrogeais du regard, m’a renvoyé en

réponse le reflet d’un vieil homme inoffensif et abruti.

A dix heures, le garçon de bureau de M. Henriot est venu à ma caisse et

m’a dit, lui aussi, sans me regarder:

--Le patron vous demande.

Comme ça, sans vaine formule de politesse.

Le patron m’a accueilli d’un air gêné, sans son sourire habituel qui me

classe parmi les personnages comiques. Il a porté son regard sur moi, le

temps d’un dixième de seconde, puis ses yeux se sont vivement détournés

et fixés définitivement sur un diplôme encadré qui atteste les succès de

la maison Henriot frères, bonneterie en gros, à l’Exposition

Internationale de Lyon.

Et d’un ton neutre, indifférent, comme il aurait dit: «C’est vraiment

bien gravé... Et puis ça n’est pas mal encadré», il a prononcé des

paroles qu’il y a seulement deux ans je n’aurais pu entendre sans mourir

de honte et d’effroi.

--Monsieur Legrand (jamais le patron ne m’avait encore appelé

«Monsieur») voici bien des années que vous appartenez à la maison, et

jusqu’à présent nous n’avions eu qu’à nous louer de vous... qu’à nous

louer de vous... qu’à nous louer de vous...

Il eût pu s’en tenir là. Je savais ce que M. Henriot avait à me dire.

Cependant, après avoir paru puiser une énergie nouvelle dans la

contemplation du diplôme qui était pour la maison un symbole d’honneur

comme un drapeau, il continua:

--Il y a peu de temps, des événements fâcheux révélèrent à la justice

des faits dont elle crut devoir nous informer, bien qu’ils soient restés

ignorés du public. Vous avez eu avec une jeune femme, dont les gestes

défrayaient déjà la chronique avant qu’elle eût été l’héroïne d’un drame

retentissant, une liaison... regrettable... regrettable... et qui

resterait vraiment inexplicable si vous n’aviez pas fait pour cette

personne, des dépenses excédant de beaucoup, vos ressources avouables...

Cette liaison, bien que contraire à la morale, ne regarde que vous, et

nous avons pour principe d’ignorer la vie privée de nos employés, à

condition que dans leurs fonctions, ils aient une tenue décente... Mais

vos dépenses exagérées nous regardent, en ce sens que nous avons pu

craindre que cet argent sorte de notre caisse...

Il prit un temps, et conclut:

--Nos craintes étaient justifiées... Nous avons vérifié votre caisse

hier au soir, après la fermeture des bureaux, avec le concours de notre

chef comptable... Il manque 2.500 francs...

Il attendit alors que je dise quelque chose. Ma défense était préparée

avant l’heure même de mon premier vol.

--Je rembourserai, monsieur... Je me suis trouvé gêné, et dans des

circonstances vraiment pénibles. La somme que j’ai prise n’est pas bien

importante; et en trois mois, par des retenues sur mes appointements

mensuels, vous rentrerez dans votre argent... Maintenant, j’ai si peu à

dépenser pour moi...

--Maintenant... oui... Mais le jour où vous rencontrerez une autre

femme, où prendrez-vous l’argent? Le caissier de la maison Henriot doit

être au-dessus de tout soupçon et vous nous resteriez toujours

suspect... Vous ne pouvez pas rester ici, Monsieur Legrand, cherchez un

emploi où vous ne serez pas exposé à la tentation; et nous vous

donnerons les meilleurs certificats du moment que votre nouvel emploi ne

sera pas un emploi de caissier.

--C’est bien, monsieur, je m’en irai. Mais je vous rembourserai tout de

même par la suite, pour vous montrer que...

--Non. Nous passerons la somme par profits et pertes, en évitant

d’ébruiter l’affaire... Vous nous quittez pour raison de santé, et

tenez, voici une somme de mille francs qui vous permettra d’attendre.

--Merci, monsieur.

Je suis ému. M. Henriot est un brave homme. Il est même un peu naïf, car

il ajoute:

--Ici, personne ne saura rien.

Je sais déjà que tout le monde sait. Le comptable a sans doute bavardé.

Je descends à ma cage vitrée. Je prends mon pardessus et mon chapeau, du

geste machinal et las que j’ai chaque soir à six heures quand ma journée

de travail a pris fin, et ma main tremble à peine.

Et comme tous les soirs, je dis:

--Bonsoir, messieurs!

Mais personne ne me répond. Toutes les têtes sont courbées et chacun

travaille avec un zèle exemplaire.

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Il faut continuer de manger (parce que vraiment on ne peut pas faire

autrement) quand on a décidé déraisonnablement de continuer à vivre

(parce que soi-disant on ne peut pas faire autrement).

Le billet de mille francs de M. Henriot, ne pouvait pas durer toute ma

vie. J’ai cherché du travail.

J’avais lu dans le courrier artistique d’un journal du matin, qu’une

toile de Clara Wood, intitulée _Café de province_, avait été vendue

27.000 francs à l’Hôtel des Ventes.

27.000 francs!

Mais _Café de province_?... Je ne me rappelais pas avoir traité ce

sujet-là.

J’ai été rôder boulevard Haussmann, devant la vitrine de Wallstein. Deux

toiles de Clara Wood étaient exposées. Je ne les ai pas reconnues; Je ne

les connaissais pas... C’est bien ce que je pensais. M. Wallstein fait

fabriquer de faux Clara Wood depuis que Lucienne est morte. Ce sont des

imitations misérables, auxquelles un critique d’art ou un expert peut

seul se méprendre.

Un moment de révolte me donna la minute d’énergie que la faim même

serait impuissante à procurer. Je poussai la porte, j’entrai dans le

magasin. Je connaissais M. Wallstein, que j’avais rencontré à la porte

du juge d’instruction... Il était là. J’allai à lui. Il leva sur moi son

regard froid et rusé d’homme d’affaires. Ma minute d’énergie était déjà

passée.

C’est timidement que je récitai la phrase préparée d’avance.

--Monsieur, je viens me mettre à votre disposition pour faire des Clara

Wood... Je suis capable de faire beaucoup mieux que ça...

Du geste, je désignai la vitrine. M. Wallstein le prit de très haut et

me toisa de haut en bas.

--Alors, monsieur, vous venez me dire ici, tout haut, que je vends des

faux tableaux? Voulez-vous me f... le camp, ou je fais appeler un agent!

--Pardon, monsieur... J’ai connu Mme Clara Wood, fort bien... Vous ne

vous rappelez pas m’avoir déjà vu, il y a trois mois, à la porte du

bureau de M. Desrumeaux, juge d’instruction?... Non, vous ne vous

rappelez pas. Vous étiez trop absorbé dans une conversation intime avec

M. et Mme Pelletier, les parents de Clara Wood.

La chienne · 第 52 / 62 题