L’AUTRE

Non... atout trèfle... Ça fait plaisir de se retrouver avec un vieux

copain en train de faire la belote. Mais non, je ne t’ai pas laissé

tomber. J’étais occupé, tu comprends, avec cette grosse affaire de

tableaux pour l’Amérique. A présent, c’est bien mon tour de me reposer

un peu.

Tierce au valet... Non, ça ne colle plus, l’affaire de tableaux. Le père

Wallstein, tu sais, le grand marchand du boulevard Haussmann, n’a pas eu

pour moi les égards qu’il devait avoir, vu les services que je lui ai

rendus. Il peut se débrouiller tout seul, à présent, il peut chercher un

homme qui soit au courant de la partie comme moi, et qui sache

distinguer un faux Corot d’un vrai Van Dongen à première vue. Je ne

serai pas en peine de retrouver la situation que j’avais, avec mes

relations dans le monde artiste... Tu peux causer de moi dans les

ateliers; il n’y a pas un tableau qui ne se vende sur le marché sans que

le peintre m’ait demandé mon avis sur ce que ça vaut.

Mais pour l’instant, j’ai idée de faire autre chose; j’ai besoin de

voyager un peu.

Belote, 100 points de capot... Quoi? là, sur ma cravate? Ça n’est rien.

J’ai saigné du nez hier matin.

J’ai besoin de voyager un peu, et j’ai pensé que tu pourrais me mettre

en rapport avec le grand Auguste, qui a des combines du côté de

Buenos-Ayres. Je pourrais faire l’aller et retour; j’ai déjà fait ce

truc-là. Tu peux me recommander de toute confiance; tu sais comme je

suis affranchi et qu’on ne me fait pas causer facilement sur les choses

que je ne veux rien dire... Auguste me paierait le voyage, et je ne lui

demanderais que dix pour cent sur les affaires qu’il fait avec les

directeurs de maisons de Buenos-Ayres, plus naturellement, un billet

pour chaque passeport que je fournirais quand y aurait des passeports à

fournir, parce que dans ce cas-là, y a des risques spéciaux... C’est

régulier.

Et la dernière pour moi... quarante; quarante; soixante-dix et vingt de

belote... Dis donc, à propos, tu ne connais personne qui voudrait me

racheter ma bagnole? Elle n’a pas roulé, pour ainsi dire, à part les

balades que j’ai faites ces temps derniers en province...

Oui, mon vieux, y a autre chose. J’ai confiance en toi et je peux te

confier mes embêtements... Rien de grave, non... Des embêtements de

femme, si tu veux...

Lulu? Pourquoi c’est que tu me parles de Lulu, à présent?...

Non, je ne me fâche pas... Pourquoi c’est que je me fâcherais? Pourquoi

c’est que je n’aurais pas l’air tranquille?

C’est bien de Lulu qu’il est question, après tout... Oui, oui, ça

n’était pas une mauvaise fille...

Ah! Ne blague pas sur elle. Ça m’embête... Je n’étais pas comme ça, mais

aujourd’hui, je suis comme ça.

Rien de grave, je te dis. Mais quand ça se saura, les gens en

profiteront pour me chercher des rognes... C’est forcé que ça se sache

et ça se saura bientôt. C’est pourquoi ça m’arrangerait si Auguste

pouvait tout de suite me procurer l’occasion d’un voyage.

Je peux te dire comment ça c’est passé. La semaine dernière, j’étais

parti sur la route, avec ma voiture, sans rien dire où j’allais, et je

ne savais pas moi-même où j’allais. J’avais eu une discussion avec Lulu

à cause d’une gaffe qu’elle avait faite et qui m’avait mis dans une

situation délicate vis-à-vis d’un peintre connu... Tu comprends, quand

on est dans le haut commerce d’exportation des œuvres d’art, il faut

garder son rang avec les artistes; ils dépendent de vous, censément...

Et par la faute de Lulu, ce soir-là, je n’avais pas gardé mon rang... Tu

connais mon système pour dresser les femmes... Je suis parti par la

route, et je suis resté cinq jours sans donner de nouvelles...

Le vendredi, vers midi, je me suis trouvé dans un patelin qui s’appelle

Rodez (tu as entendu parler?) à une table d’hôte avec des péquenots qui

n’avaient pas de conversation, et des roulants qui broutaient du veau

froid en parlant de leurs ventes de la journée. C’était mouisard et

cafardeux... J’ai pensé que la leçon suffisait pour Lulu, et j’ai été

lui mettre une carte pour lui dire que je rentrais le samedi à Panam et

que j’espérais que la leçon lui profiterait et qu’elle saurait

maintenant se tenir convenablement.

Il pouvait bien être onze heures, samedi soir, quand je suis arrivé chez

Lulu.

J’ai la clef de chez elle, bien entendu. J’entre... Je vois de la

lumière dans sa chambre. Je dis! «C’est moi, Lulu!»... Pas de réponse.

Je pense: «C’est qu’elle dort ou c’est qu’elle boude... Si c’est qu’elle

boude je vais lui faire passer ça»... J’arrive dans sa chambre...

Quoi? Qu’est-ce qu’il y a, patron?... Deux messieurs qui veulent me

causer? Ces deux messieurs là-bas, près de la porte? Je ne les connais

pas.

Messieurs? Il doit y avoir erreur.

Oui; c’est moi, André Joguin... que je vous accompagne jusqu’au

commissariat? Ah! j’y suis: à cause de ce cycliste que j’ai renversé à

la porte d’Italie... Non? C’est autre chose?... Que je vous accompagne

jusqu’au commissariat?

Attends-moi, mon vieux... C’est les amis dont je te parlais. Je reviens

tout de suite.

La chienne · 第 41 / 62 题