ELLE

--Alors, ma petite Yvonne, tu penses si j’ai été saisie en entendant

cette clef qui tournait dans la serrure. Jamais il n’était encore venu à

cette heure-là. Ça m’a donné un coup... Tu te rends compte?

Je n’avais pas peur de lui. Cet homme-là, ce n’est pas un homme. Mais

j’avais peur que Dédé ne sache pas se contenir. Dédé m’avait dit

plusieurs fois: «Si il s’amène pendant que je suis là, le vieux, tu

verras comment je le balancerai dans l’escalier, pour lui apprendre à

venir chez les gens sans être invité»... Dédé ne connaît pas sa force;

j’avais peur qu’il jette l’autre par la fenêtre, ce qui lui aurait causé

des ennuis.

Mais Dédé a été très bien. Il s’est contenu. Il a dit: «Monsieur, je

suis à votre disposition»... C’est une phrase qui met l’autre dans son

tort, tu comprends. L’autre n’a rien trouvé à répondre. Tu te serais

tordue à voir la tête qu’il faisait. Il est parti sans demander son

reste... Tu te rends compte?

Mais ensuite, quand il a été parti, Dédé s’est trouvé contrarié. Il m’a

reproché de m’être fait pincer; il m’a dit que ça lui faisait beaucoup

de tort, comme si c’était de ma faute. A la suite de la dispute, il est

parti avec sa voiture, et il m’a laissée sans nouvelles pendant cinq

jours... Ce que j’ai pu me faire de bile! J’ai reçu ce matin, un mot de

lui avec le timbre de Rodez (qu’est-ce qu’il a été faire à Rodez, dis?)

Il me dit qu’il sera de retour à Paris samedi soir. Il a une combine à

me proposer. Ça veut dire, je suppose, qu’il faudra que je fasse ce

qu’il veut... Ça m’est égal, pourvu qu’il n’ait pas été à Rodez avec une

femme.

Mais tu vas rire. J’ai reçu en même temps une lettre de Maurice... Mais

non! Une lettre gentille comme tout. Il m’écrit qu’il ne m’en veut pas,

qu’il comprend tout, que je suis une victime comme lui et que nous

allons être heureux tous les deux... Ce que Dédé va s’amuser quand je

lui ferai lire cette lettre-là!

J’ai été un jour au théâtre, voir jouer une pièce (tu m’arrêteras si tu

connais cette pièce-là) où c’est un gros type qui arrive chez sa

maîtresse (c’est lui qui donne l’argent) et qui trouve un gigolo dans le

placard. Il est vexé sur le moment, mais la femme lui dit: «Il ne faut

pas t’imaginer des choses... C’est une affaire de famille» et le gros

croit ce que la poule lui raconte. Maurice est un type dans ce genre-là.

J’ai envie de lui dire que Dédé est tout de même mon frère, et qu’il

s’était couché pour me réchauffer les pieds, comme quand on était

gosses... Ou bien encore qu’on a voulu lui faire une blague quand il

monterait... Qu’est-ce que tu en penses?

En tout cas, je pense que Dédé aime mieux que je garde Maurice, à cause

des tableaux... Oh! à propos, il faut que je te raconte.

Le lendemain de ce soir-là, qu’ils m’avaient laissée toute seule, j’ai

été voir Wallstein, le marchand de tableaux. J’avais besoin d’argent,

d’abord; et puis je pensais que Maurice, pour se venger, pouvait bien

avoir l’idée d’aller trouver Wallstein et de lui dire que c’était hui

qui peignait les tableaux de Clara Wood. Alors, tu comprends, au cas où

j’aurais eu de l’argent à revenir chez lui, j’aimais mieux le toucher

tout de suite avant que Maurice ait le temps de le prévenir.

Le père Wallstein a été très aimable d’abord. Il m’a dit:

--Ah! Te voilà, ma petite Clara? Qu’est-ce que tu deviens donc, qu’on ne

te voit plus?...

Oui... Il faut bien, quand on veut arriver à quelque chose... Oh! Si

j’ai couché trois fois avec lui, en tout, c’est le bout du monde. Et

encore, quand je dis couché!... Pendant que ça se passait, il est resté

assis sur son fauteuil... Dédé est au courant; c’est lui qui m’a

conseillé; il est trop intelligent pour être jaloux de si peu de chose.

Le père Wallstein m’a donc dit:

--Tu ne fiches plus rien, Clara... Les dernières choses que tu m’as

envoyées ne valent pas cher... C’est bâclé... On voit que tu as autre

chose dans la tête, ou ailleurs, attention! On commence à parler de toi;

les petits camarades t’ont à l’œil. Je veux bien faire ce qu’il faut

pour lancer un artiste, mais si l’artiste se met à faire du sabotage,

bonsoir!

Ça commençait à tourner mal. Pourtant j’ai pris mon courage à deux mains

et j’ai dit:

--Justement, Monsieur Wallstein, je venais vous demander si vous n’avez

pas d’argent à me remettre sur les dernières toiles que je vous ai

données à vendre?

Il a levé les bras au ciel, et il a éclaté:

--De l’argent à te remettre? Veux-tu que je te fasse voir les reçus des

avances que ton... ton homme de confiance a touchées pour toi? Je suis à

découvert de 30.000 francs et j’ai quatre navets en garantie. Oh! Je me

doute bien que tu n’en as pas vu seulement la couleur de cet argent-là.

Et justement, je dois te prévenir et ce que je vais t’en dire, c’est

pour ton bien. Tu as eu tort de donner une procuration générale à ton

gigolo pour la vente de tes tableaux...

Je suppose qu’il voulait parler de ce papier que Dédé m’a fait signer,

pour m’éviter les embêtements des affaires et que je n’ai même pas lu.

Il a continué:

--Je suis le premier à comprendre qu’une artiste soit désintéressée, et

ça n’est pas mal, pour sa réclame, qu’elle ait une conduite un peu

scandaleuse en public... Tu aurais même la réputation d’aimer les

femmes, ça te poserait; c’est plutôt bien porté... Mais ce qui te fait

du tort, c’est qu’on sache ta liaison avec un gigolo de troisième ordre,

vulgaire, pas très intelligent, et pas du tout bien élevé, qui te prend

tout ce que tu gagnes... Tu n’as même pas de quoi t’habiller. Tu es

fichue comme quatre sous. Tu n’as même pas le négligé artiste. A te

voir, on dirait une petite dactylo dans la mouise...

Tu comprends, ma petite Yvonne, ça m’était égal qu’il dise que je suis

mal habillée. Je ne suis pas coquette; et si je fais de temps en temps

un effort pour m’arranger, quand j’ai quelques sous, c’est pour que Dédé

n’ait pas honte de sortir avec moi; lui qui est toujours si chic et qui

porte si bien la toilette.

Mais ce qui m’a blessée, tu ne peux pas croire, c’est la manière dont il

traitait Dédé, qui est si intelligent, si instruit et si délicat.

J’ai été sur le point de lui répondre, comme il méritait, que mon homme

de confiance vaut bien un marchand de tableaux qui est juif et qui a le

ventre tout plissé (je cherchais des choses vexantes à lui dire; et il

n’aurait rien trouvé à répondre, parce que c’était des choses que

j’avais vues). Mais il y a une idée qui m’est venue tout d’un coup. J’ai

pensé que peut-être Maurice était déjà venu et qu’il l’avait prévenu;

que le père Wallstein me disait tout ça pour me détacher de Dédé en

faveur de Maurice.

Alors j’ai plaidé le faux pour savoir le vrai en mettant le nom de

Maurice dans la conversation.

J’ai dit:

--Allons, il paraît que je n’ai pas une bonne presse en ce moment...

Hier encore, il y a quelqu’un qui me reprochait d’être une mauvaise

élève de Maurice Legrand.

--De qui?

--De Maurice Legrand... Il paraît que je copie sa manière à croire que

c’est lui.

--Qui ça, Maurice Legrand?

Tu sais, le père Wallstein n’avait pas du tout l’air de vouloir me

mettre en boîte. Il ouvrait des yeux comme un type qui est tout à fait

épaté.

J’ai fait:

--Maurice Legrand, le grand peintre. Vous n’allez pas me faire croire

que vous ne connaissez pas Maurice Legrand?

--Première fois que j’entends ce nom-là... Après tout il y a tellement

de rigolos dont personne ne connaît le nom et qui sont de grands

peintres dans un café de Montmartre ou de Montparnasse.

Ça a été mon tour d’être épatée. Maurice n’est pas connu chez les

marchands de tableaux!

Je ne peux pas croire qu’il se soit vanté. On peut dire ce qu’on voudra

de lui et je suis la première à le dire: il est vieux, il est moche, il

n’est pas malin; mais il n’est pas crâneur pour un sou. Il a plutôt

l’air de toujours vouloir rentrer dans un trou de souris... Et

principalement pour la peinture, tu ne l’entends jamais parler de

peinture. Souvent, j’essaie de mettre la conversation là-dessus quand je

suis avec lui, autant pour me mettre à la page que pour faire passer le

temps et le détourner de ses idées (quand il a des idées, tu ne peux pas

savoir comme il est obstiné; il faut que j’y passe)... Eh bien, il a

toujours l’air gêné quand je lui parle des succès qu’il a eus dans les

Salons et dans les Expositions.

Alors, comment se fait-il que le père Wallstein n’ait jamais entendu

parler de lui et qu’il trouve ses tableaux très bien quand ils sont

signés Clara Wood?

Il faudra que je demande l’explication à Dédé qui sait tout...

Oh! ma petite Yvonne, c’est samedi soir que Dédé va revenir!

La chienne · 第 39 / 62 题