J’ai rencontré hier soir, dans le métro, la petite Yvonne, la camarade
de Lucienne. C’est une jeune fille effacée, timide, qui n’a pour elle
que d’assez beaux yeux. Je l’avais vue plusieurs fois chez Lucienne, où
elle joue, à ce que je suppose, le rôle de confidente. Elle écoute, et
quand elle parle, c’est généralement pour approuver avec complaisance.
Yvonne a paru étonnée de me rencontrer; et tout de suite, elle a exprimé
naïvement la cause de sa surprise.
--Si je croyais vous rencontrer en seconde?
C’est vrai... Je suis un artiste connu, qui gagne énormément d’argent...
Le fait de voyager en seconde classe dans le métro va confirmer ma
réputation d’avarice dans l’esprit de Lucienne... Oh! Elle ne m’a jamais
rien dit à ce sujet, et je suis certain, la connaissant, qu’elle n’a
jamais rien dit à personne qui puisse me déprécier. Mais je sens qu’elle
me croit avare... Elle est forcée de le croire... Et parfois, son regard
étonné se pose sur mes vieilles chaussures, sur mes vieux vêtements, sur
mon vieux chapeau.
Si elle savait que les 1.500 francs qu’elle m’a demandés et que je lui
ai apportés hier, je les ai pris dans la caisse de mon patron... Oh! Je
les remettrai plus tard, quand Wallstein aura réglé le prix des tableaux
qu’il doit à Lucienne. Car enfin, il les vend, ces tableaux! Ils ne font
que passer dans sa vitrine et ils font place aux nouvelles toiles que je
produis en hâte, dans la fièvre de ma gloire ignorée.
Ce mercanti abuse de ce qu’il est en face d’une pauvre petite femme
seule, qui est incapable de se défendre... Il en profite pour
l’exploiter et ne lui donner sur les ventes, que des acomptes
dérisoires. Encore y a-t-il beaucoup de chances pour que ces maigres
acomptes servent à payer les cocktails de l’intermédiaire, du petit
frère Fernand.
J’ai demandé à Lucienne sur le ton de la plaisanterie:
--Quand Wallstein t’aura versé la forte somme, tu voudras bien me prêter
1.000 ou 2.000 francs, si je me trouve gêné?
Lucienne m’a répondu, très sérieusement et sur un ton de sincérité qui
m’a fait venir les larmes aux yeux:
--Oh! mon chéri, comment peux-tu me poser une question pareille? Mais
tout ce que j’ai est à toi. Je vendrais mes meubles sans regret, si tu
te trouvais gêné.
Celle-là est bien une vraie femme, l’amie des mauvais jours.
Mais qu’est-ce qu’Yvonne voulait me dire, qu’est-ce qu’elle n’a pas osé
me dire quand je l’ai rencontrée hier soir dans le métro?
Nous avions parlé de Lucienne, et c’était le seul sujet de conversation
possible entre nous. Je disais combien elle était gentille pour moi, et
quelle petite femme droite, incapable d’une trahison et même d’un
mensonge.
Yvonne faisait «oui... oui...» les yeux baissés et de ce ton
d’approbation mécanique qui finit par être un peu agaçant.
Quand j’ai dit:
--J’ai de la veine de l’avoir rencontrée...
Yvonne a levé les yeux sur moi, et son regard était inattendu. Sa
réponse aussi:
--C’est elle qui a de la veine...
--Elle pouvait trouver mieux que moi. Je pourrais être son père...
--Vous êtes un homme connu... Lucienne devrait reconnaître tout ce
qu’elle vous doit, tout ce que vous avez fait pour elle... enfin, vous
faites des sacrifices...
--Je croyais que vous étiez l’amie de Lucienne?...
Je lui ai parlé sur un ton irrité...
Vraiment «_Lucienne devrait reconnaître_...» Je ne pouvais pas, dans ce
compartiment de métro plein de monde, dire à cette jeune personne plus
bête que méchante tout ce que Lucienne a fait pour moi, tout ce qu’elle
m’a donné. Elle m’a donné tout elle, et ça n’a pas de prix, et il ne
serait pas trop cher même s’il fallait payer cette joie de la damnation
éternelle.
Après avoir quitté Yvonne, j’ai pensé qu’elle n’attendait qu’une
question de moi pour me dire quelque chose que j’ignorais, et que ses
paroles étaient calculées pour provoquer cette question... Un potin, une
méchanceté, un propos dénaturé? Les femmes entre elles sont envieuses;
et même s’il n’y a pas d’envie dans leur cas, c’est pour elles une joie
sportive de brouiller une amie avec son amant.
Mais pourquoi Yvonne a-t-elle dit que j’avais fait pour Lucienne des
sacrifices?
J’y ai réfléchi; je me suis interrogé; je n’ai pas conscience d’avoir
fait des sacrifices pour Lucienne.
Elle non plus n’en a pas conscience. Mais elle ne sait pas... Elle croit
en vérité que je lui ai fait cadeau de toiles invendables comme on offre
à un pauvre de vieux habits qu’on ne peut plus porter.
Moi, je sais que je lui ai donné mieux que de l’argent, mais peu de
chose en somme. Je lui ai présenté un espoir qui n’existait pas; elle
m’a rendu en échange la réalisation imprévue de cet espoir. Et cette
réalisation m’a apporté le bonheur le plus rare. Un homme connu ne peut
donner à la femme qu’il aime que le reflet de sa notoriété. J’ai tout
donné à celle que j’aime, sans rien garder pour moi...
Si, j’ai gardé pour moi l’inquiétude et la honte... J’étais encore, il
n’y a pas longtemps, un vieux caissier obscur et honnête. Je reste un
vieux caissier obscur, mais je ne suis plus honnête. J’ai volé mon
patron et je ne peux pas dire que j’ai été entraîné par cette impulsion
irrésistible qu’invoquent les autres voleurs et qui détermine leur
acquittement. Au contraire, j’ai dû faire effort sur moi-même pour
voler; j’ai lutté; j’ai déployé toute mon énergie pour vaincre mes
instincts d’honnêteté et tout un atavisme de probité; j’ai dû me répéter
que je ne pouvais pas faire autrement, que mon devoir le plus sacré
était de voler puisque Lucienne avait besoin d’argent... Ah! Les voleurs
qui sont dans mon cas ont bien du mérite...
Ainsi, Yvonne, qui ne savait rien de tout ça, a tout de même eu raison
de dire que j’ai fait des sacrifices. J’ai fait le sacrifice de mon
honneur et de ma tranquillité; car le vieil instinct que j’ai combattu
mais que je n’ai pas détruit ne me permet plus de dormir tranquille
depuis que j’ai perdu mon honneur.
Plutôt que de me demander ce qu’on me fera si on découvre le vol que
j’ai commis, je me pose obstinément cette question: est-ce qu’on
trouverait encore du talent à Clara Wood si on s’apercevait que ses
tableaux ont été faits par un bonhomme qui est en prison pour abus de
confiance?
Les gens sont méchants...
L’autre jour, au bureau, cet imbécile de Bernard racontait une soirée
qu’il a passée dans un café littéraire et artistique de Montparnasse.
Comme il ne perd pas une occasion de se vanter, il énumérait les gens
reluisants dont ce soir-là, soi-disant, il avait fait la connaissance.
D’abord, je n’écoutais pas. Mais je dressai l’oreille quand j’entendis
le nom de Clara Wood.
--Ah! On m’a aussi présenté, disait cet imbécile de Bernard, une jolie
femme qui fait beaucoup parler d’elle en ce moment... Vous connaissez
bien Clara Wood, au moins de nom?
Quelqu’un demanda ce que faisait Clara Wood, Bernard répondit:
--Elle couche avec ceux qui veulent coucher avec elle... Et à ses
moments perdus, elle fait aussi de la peinture...
Je me rendis compte à temps que j’avais mis la main sur mon encrier et
que je me disposais à l’envoyer dans la figure de ce jeune goujat
prétentieux. Ce qui me retint, ce ne fut pas la crainte d’un pugilat;
c’est l’idée qu’une agression injustifiée en apparence, contre un de mes
collègues, déterminerait mon renvoi de la maison Henriot, et ce qui est
plus grave, la vérification de ma caisse avant mon départ.
Je me contentai de dire, en essayant de dissimuler le frémissement de ma
voix.
--Ah! vous avez vu Mme Clara Wood? Comment est-elle?
J’espérais que l’imbécile, pris au piège de son mensonge, ferait de
Lucienne une description tout à fait différente de la réalité.
Bernard répondit d’abord par une raillerie.
--Ah! Voilà le père Legrand qui se réveille. Il s’intéresse aux jolies
femmes, le père Legrand... Vieux farceur, va!... Eh bien, père Legrand,
je crois que Clara Wood serait assez votre type... Elle ressemble, en
mieux tout de même, et en plus distingué, à cette petite femme qui
dînait avec vous dans un restaurant des Batignolles, ce soir où je vous
ai rencontré.
Ainsi c’était bien Lucienne que Bernard avait vue dans un café à
Montparnasse... Mais qu’est-ce que ça prouve? Lucienne est obligée de
sortir maintenant, de se montrer dans les milieux d’artistes, où son
intelligence et sa finesse lui permettent de paraître ce que je veux
qu’elle soit.
Je n’ai pas pu retenir... Je n’aurais pas pu retenir même si ma vie
avait été en jeu, une autre question qui me torturait et que j’ai
rejetée de moi comme dans un spasme produit par une nausée.
--Et... comment savez-vous, jeune homme, que Mme Clara Wood couche avec
tout le monde?
Il faut croire que j’ai prononcé cette phrase avec une drôlerie
irrésistible. Tous les employés se mettent à rire, et Bernard me
renseigne sur les raisons de cette gaieté.
--Hein! Voyez-vous comme ses yeux brillent et comme ses mains
tremblent... Ne vous excitez pas comme ça, père Legrand, ça ne vaut
rien, à votre âge... Quand je dis que Clara Wood couche avec tout le
monde, je ne veux pas dire que vous auriez des chances.
Bernard a beaucoup de succès. L’hilarité redouble.
--Clara Wood couche quand ça lui est utile ou agréable... Je ne voudrais
pas vous vexer, père Legrand, mais je ne vois pas bien quelle utilité ou
quel agrément vous pourriez présenter pour Clara Wood...
--Tu oublies, interrompit quelqu’un, que le père Legrand est aussi un
artiste. Il fait des chefs-d’œuvre. Il a déposé chez son notaire un
testament par lequel il lègue la totalité de ses toiles, à l’hospice des
Quinze-Vingts...
C’est la plaisanterie classique qui revient chaque fois qu’il est
question de ma douce manie artistique. J’ai peur qu’elle ne fasse dévier
la conversation; mais Bernard tient à montrer qu’il est renseigné. Il
continue.
--Clara Wood était avec un type saoul, qu’elle appelait «mon chéri». Je
suppose que c’est un riche amateur. Il avait une gueule de bistro. Tous
les épiciers enrichis et tous les patrons de bobinards ont maintenant
des galeries de tableaux... Et puis ça n’est pas tout. Le copain qui
m’avait amené dans ce café avait aussi couché avec Clara Wood...
J’avais eu un tout petit moment d’anxiété, mais cet excès de vantardise
ingénue me rassura par son cynisme invraisemblable.
--Naturellement, fis-je avec ironie. Et vous, jeune Bernard?
--Quoi, moi?
--Mme Clara Wood n’a pas eu le coup de foudre pour vous? Elle n’a pas
couché le soir-même avec vous?
Bernard répondit avec un cynisme dont je dus reconnaître la loyauté.
--Moi... Pas encore! Mais vous avez l’air de ne pas croire pour mon
copain. C’est un jeune homme de famille qui est entré dans les affaires,
malgré son instruction, et qui gagne beaucoup d’argent... Il ne se
vantait pas en parlant de ses relations avec Clara Wood. C’est Clara
Wood elle-même qui se penchait derrière le dos du gros type saoul pour
faire des signes à Dédé...
Quels êtres répugnants fréquente le jeune Bernard! Ainsi, il est permis
à n’importe quel petit voyou de salir une femme honnête et courageuse.
Et plus une femme s’élève par son mérite et son talent, plus elle
s’offre comme cible aux mufles envieux.
Combien de fois, moi-même, me trouvant dans des endroits publics, j’ai
entendu débiter des infamies sur des femmes connues. Et j’ai écouté
lâchement... Et jamais je n’ai vu un honnête homme se lever pour aller
tirer les oreilles du voyou.
Maintenant, je comprends...
Dans mon indignation nouvelle, j’allais dire des choses qui m’auraient
certainement trahi si M. Henriot, le patron, n’était pas entré dans le
bureau.
--Eh bien, messieurs, a-t-il fait, on ne travaille pas... Qu’est-ce qui
se passe?
Bernard a eu le toupet de répondre:
--C’est le père Legrand qui nous raconte des histoires polissonnes...
(Ce qui a paru amuser beaucoup le patron.)
Une heure plus tard, j’ai dit à Lucienne, comme si je n’attachais aucune
importance à cette réflexion, et sur un ton de plaisanterie:
--On a signalé la présence de Mlle Clara Wood, l’autre soir, dans un
café de Montparnasse. Mlle Clara Wood est devenue une personnalité très
parisienne.
Lucienne m’a répondu très tranquillement:
--Qu’est-ce que j’irais faire à Montparnasse? Je ne bouge pas d’ici...
Tu peux demander à Yvonne qui vient passer toutes ses soirées avec moi.
Et elle levait sur moi son regard clair qui ne ment pas.