Quand je l’ai entendu mettre sa clef dans la serrure, je n’en menais pas
large... Tu te rends compte, ma petite Yvonne... Je sais bien, je serais
plus tranquille s’il n’avait pas de clef, mais c’est difficile de faire
autrement. Et puis, d’habitude, il vient à des heures tellement
régulières... C’est même étonnant, un artiste qui est si régulier. Il
paraît qu’il a été dressé par sa femme...
Une veine que Dédé était habillé. Dédé n’est pas très gentil avec moi de
ce moment... Il avait son chapeau sur la tête et il venait de se faire
un cocktail. Il a installé un petit bar chez moi, pour les copains qui
viennent le voir; j’aime encore mieux ça que de l’attendre des heures
pendant qu’il est au café. Mais quand Maurice doit venir, je range le
petit bar, tu comprends; alors, lui, il s’installe avec ses toiles et
ses pinceaux.
Il s’agissait de savoir si il reconnaîtrait Dédé, depuis le soir qu’il
l’a vu avenue Trudaine. C’était tout l’un ou tout l’autre.
J’ai dit:
--Maurice, je te présente mon petit frère Fernand.
Maurice l’a regardé; ensuite il a regardé le verre de Dédé et le truc à
faire les cocktails. J’ai vu tout de suite qu’il ne le reconnaissait
pas... Quand il a bu et quand il n’a pas bu, Dédé, ça n’est pas le même
homme.
Il a été très convenable. Il a dit à Maurice:
--Je vois que je vous dérange... Je m’en vais.
Maurice a été très bien aussi. Il l’a retenu par politesse. Et Dédé
s’est mis à lui parler peinture... C’est drôle, Dédé ne connaît la
peinture que pour avoir porté les tableaux de Maurice chez le marchand;
et il cause peinture beaucoup mieux que Maurice. Je te dis, c’est un
garçon qui aurait réussi dans tout ce qu’il aurait voulu faire s’il
avait eu des relations et des capitaux; d’ailleurs, il ne s’en cache pas
et il te le dira lui-même.
Moi, j’écoutais la conversation pour essayer de me mettre à la page. Tu
comprends, Yvonne, je me trouve embarrassée quand je vais dans les
vernissages et les expositions avec Wallstein ou Hector Langelarde,
parce que je me demande toujours si je vais tenir le coup dans la
conversation.
Le plus dur, dans ma carrière, ça n’est pas de coucher avec Hector
Langelarde et Wallstein, Dédé m’a expliqué que ça faisait partie des
obligations professionnelles et qu’une femme, pour être lancée dans la
peinture, était obligée de coucher avec son marchand de tableaux et son
critique d’art, comme une femme de lettres est obligée de coucher avec
ses éditeurs et les directeurs de journaux, comme une actrice est
obligée de coucher avec les auteurs, les directeurs de théâtre, et
quelquefois même, le souffleur, pour que le souffleur ne la laisse pas
en carafe... Tu te rends compte?
C’est une question d’habitude, du moment que ça ne déplaît pas à Dédé...
Et puis dans ces moments-là, Wallstein et Hector Langelarde ne causent
pas peinture et je sais ce que j’ai à dire et à faire. Tandis que je ne
sais pas quoi répondre quand ils m’amènent dans une exposition de
peinture devant des gens du métier et que les gens du métier se mettent
à me féliciter en me parlant d’art et de technique. Je m’en tire en
faisant comme Maurice quand je lui parle de ses tableaux et qu’il remue
la tête avec un sourire rêveur... Je crois que je m’en tire encore mieux
quand ils m’amènent devant les autres tableaux des autres peintres... Il
suffit de rester sans rien dire le temps de compter jusqu’à dix, en
fermant les yeux pour mieux voir, et après ça de faire: «Oh! Ça c’est
bien... Ça c’est très bien...» en faisant un mouvement dans l’air, avec
son pouce... j’ai très bien attrapé le mouvement. C’est comme ça que le
président de la République s’en tire quand il inaugure un Salon; et je
suppose que le président de la République s’y connaît en peinture à peu
près comme moi.
Je me suis tout de même trouvée embarrassée quand ce marchand de vins en
gros, qui est plein aux as et qui est président du comité des fêtes de
son quartier, m’a commandé son portrait, Wallstein a dit que c’était un
coup de veine pour moi et que je ne pouvais pas refuser... J’ai demandé
conseil à Dédé. J’avais l’idée de dire au type qu’il me prête sa
photographie pour le dispenser de poser et que je lui ferais son
portrait, ressemblance garantie d’après la photo; je pensais que le
vieux serait capable de faire le travail...
Dédé a été d’avis que ça ne se faisait pas et que ça inspirerait des
soupçons. Il m’a dit:
--Tu ne sais pas ce que tu vas faire? Tu demanderas au client une avance
de 5.000 francs sur le portrait et tu t’arrangeras pour marcher avec
lui... Oh! Une fois, qu’est-ce que ça peut te faire?... C’est tout ce
qu’il demande... Essaie toujours, tu verras bien.
Le client m’a donné les 5.000 francs d’avance que j’ai rapportés à Dédé.
Il me les a même donnés si facilement que Dédé m’a attrapée, parce que
je ne lui avais pas demandé davantage, et pourtant c’était lui qui
m’avait fixé le chiffre.
Le marchand de vins en gros m’a promenée toute une soirée dans les
boîtes de Montmartre et de Montparnasse. Il me présentait aux maîtres
d’hôtel et aux garçons en disant: «Vous savez, c’est Madame Clara Wood,
la fameuse femme-peintre». Il était ravi quand le maître d’hôtel
faisait: «Ah! Oui!» par politesse, et il était vexé, tu aurais rigolé de
le voir, quand le maître d’hôtel n’était pas assez bien stylé pour
connaître la réputation de Clara Wood.
Nous avons fini la soirée ensemble dans l’hôtel le plus chic qu’il a pu
trouver du côté de l’Étoile. Crois-tu qu’il a voulu qu’on s’inscrive
ensemble sur le registre de l’hôtel, et ce qu’il était fier de voir son
nom couché à côté du mien?
Quand on a été au lit, il était gêné d’abord. Ça l’impressionnait de
coucher avec une femme-peintre. J’ai été obligée de le mettre à l’aise
pour que ça soit plus tôt fini et pour pouvoir dormir. Il m’a même dit:
«C’est drôle... Vous n’êtes pas fière». J’ai eu l’air de prendre ça pour
un compliment.
Je l’ai encore revu deux ou trois fois... Il ne m’a plus reparlé de
commencer son portrait... Dédé avait bien deviné ce qu’il voulait, dans
le fond... Hein? Crois-tu qu’il est intelligent ce gosse? Tu te rends
compte...
Ce qui est malheureux, c’est qu’il a besoin de tant d’argent... Je ne
sais pas combien il a pu toucher de Wallstein pour les tableaux... Il
les livre à mesure que Maurice les finit et Wallstein en demande
toujours... Ça doit faire une grosse somme, sans compter les 5.000
francs du marchand de vins?... Eh bien, ma petite, il n’a pas pu me
donner 300 francs que je lui demandais de me prêter pour acheter
l’étoffe que j’avais besoin pour me faire une robe... Et c’est lui qui
veut que je sorte. Il m’a répondu: «Dans la situation que tu es, une
femme intelligente se débrouille toujours... C’est moi qui t’ai fait ta
situation... Je ne vois pas ce que tu viens encore me réclamer.»
Alors j’ai demandé les 300 francs à Maurice. Je lui ai même demandé
1.500 francs parce que je vais avoir le terme à payer. Le vieux a paru
étonné. Il m’a dit: «Et les tableaux? Je croyais que Wallstein...» J’ai
répondu: «Oh! Tu sais, les marchands de tableaux, ils promettent
beaucoup et ça se passe en promesses...» Maurice a fait: «C’est bien.»
Et le lendemain, il m’a apporté les 1.500 francs... Non, si il croit que
je reste avec lui pour ses beaux yeux!
J’ai même eu le tort de raconter ça à Dédé... Dédé m’a dit: «Ça tombe
bien... J’ai besoin d’un billet». Et il va encore falloir que je trouve
quelque chose pour que le vieux me remette ça... Il est tellement radin;
il n’aurait jamais l’idée de lui-même.
Quoi? Qu’est-ce que tu dis? A ma place, tu plaquerais Dédé et tu te
tiendrais tranquille avec Maurice.
Tu n’es pas un peu piquée?
Tu ne vas pas faire la comparaison, n’est-ce pas, de Dédé qui est jeune
et intelligent, et beau garçon (enfin, moi, je le trouve beau garçon) et
de l’autre qui est moche, qui est nouille, qui ne serait même pas
capable de m’envoyer une tarte, si il découvrait que je suis ce que je
suis...
Je suis sûre que s’il me trouvait avec un gigolo, il se mettrait à
pleurer ce vieil idiot-là...
Tu ne sais pas ce qu’il me disait, hier soir?
Il me disait:
--Maintenant que tu es arrivée à une situation, est-ce que tu voudrais
bien m’épouser, si je devenais libre?
Penses-tu?...
Je lui ai tout de même répondu: «Bien sûr!» Qu’est-ce que je risque? Il
n’est pas libre; sa femme se porte bien et il n’est pas assez affranchi
pour divorcer.
Non, vois-tu, mon rêve ça serait de m’en aller avec Dédé, quand il aura
mis assez d’argent de côté. Je lui en parle de temps en temps. Il me
répond: «T’en fais pas, je m’occupe... Pour assurer le coup, il faut
encore que je vende pas mal de tableaux... Dis à ton vieux qu’il se
grouille; il travaille au ralenti.»
Ah! Ça serait chic, de partir tous les deux pour l’Algérie ou pour un
autre pays de l’Amérique. On achèterait une maison, à côté d’une
rivière... On finirait peut-être par se marier...
Dis, Yvonne, ne me réponds pas pour me faire plaisir... Mais crois-tu
que Dédé, avec son instruction et ses capacités, voudrait bien un jour
se marier avec moi?
Tu restes déjeuner ici, ma petite Yvonne? Non... Dédé ne rentrera pas...
Il est parti pour ses affaires... On va descendre chercher une tranche
de jambon et deux oranges pour le dessert.
Et au cas que le vieux viendrait, tu diras comme moi; ou plutôt tu ne
diras rien, crainte de gaffe...