Hier soir, en revenant du bureau, j’ai fait un détour pour passer
boulevard Haussmann, devant le magasin de Wallstein, le grand marchand
de tableaux.
D’abord parce que j’aime sincèrement la peinture. Je suis content de
voir ce que peuvent avoir fait de nouveau les autres, ceux qui sont
arrivés aux expositions, dans les Salons et dans les vitrines des
marchands. Je ne les admire pas toujours; mais je ne les regarde pas
avec l’œil envieux d’un raté. Je me dis quelquefois: «Est-ce que je
saurais en faire autant?» et je suis heureux quand je me dis que je ne
saurais pas en faire autant, parce que j’ai ainsi le sentiment d’une
supériorité et d’une justice qui m’a relégué derrière un grillage dans
les bureaux de la maison Henriot.
Et puis, j’étais nerveux hier soir. J’avais essayé de prendre dans la
caisse de mon patron une liasse de dix billets de mille. J’y étais
décidé depuis la veille, personne ne m’en empêchait. Je n’avais pas pu.
Je serai donc toujours un pauvre être dans la vie. Je ne saurai jamais
tenter ma chance. Je n’aurai jamais l’audace de faire ce que fait un
artiste ambitieux et de porter une de mes œuvres à la Foire aux Croûtes
(je suppose que c’est là que doit débuter un artiste ambitieux). Je
n’aurai jamais l’énergie de faire ce que fait un caissier amoureux et de
prendre pour la femme que j’aime de l’argent dans la caisse qui m’est
confiée, malgré la certitude de l’impunité sanctionnée par
l’attendrissement du jury devant une conduite aussi romanesque.
Et, en traînant le pas sur le boulevard Haussmann, je retardais l’heure
où je me présenterais les mains vides chez Lucienne... Oh! la pauvre
petite ne me demanderait rien. Elle montre une répugnance visible à
accepter ce que je lui donne. Elle me répète souvent qu’elle voudrait
travailler et se suffire à elle-même pour me montrer qu’elle m’aime
d’une façon désintéressée. Mais je ne peux supporter l’idée des
privations qu’elle subit, qu’elle me cache et que je devine.
Je faisais ces réflexions en approchant du magasin de Wallstein, et je
faisais en même temps le rêve d’être le personnage que je figurais aux
yeux de Lucienne, le peintre célèbre ou du moins le peintre qui vend. Je
ne mettais aucun élément personnel dans ce rêve; je n’ai pas d’orgueil,
pas d’ambition, pas de besoin de luxe; et même, l’idée de la vanité
épanouie et agressive de ma femme, si elle était la femme d’un homme
connu, m’était infiniment désagréable. Mais je serais si heureux
d’assurer le bien-être de Lucienne dans le présent et dans l’avenir, de
la dédommager de ses sacrifices, et de la mettre dans une situation
telle qu’elle soit fière de moi... Car enfin, je suis à la merci d’un
hasard. Lucienne peut découvrir d’un jour à l’autre que je suis un petit
employé. Elle ne m’aimerait pas moins; mais je serais humilié, à ses
yeux, d’avoir voulu jouer cette comédie par une apparence d’orgueil
imbécile... Tandis que, si j’étais vraiment ce que j’aurais tant voulu
être...
La suggestion fut si forte que, de loin, je crus voir deux de mes toiles
exposées chez Wallstein en vitrine.
Je hâtai le pas... Le mirage ne se dissipa pas. Il s’accentua. Et
soudain, je me trouvai immobile sur le trottoir, devant deux choses que
voulait balayer ma femme et que j’avais portées chez ma maîtresse pour
avoir la paix.
Deux rêves...
La première toile représentait le Christ chez le Bistro: un vagabond
hirsute, aux yeux d’illuminé, expliquant à des buveurs railleurs ou
crédules la société future et l’avènement de la fraternité: «Ça ne sera
pas toujours les mêmes qui auront tout... Un soir viendra...» Parce que
j’ai l’idée que ça devait se passer de cette façon-là, aux temps décrits
par l’Évangile.
L’autre tableau représentait une chèvre attachée à un piquet, dans un
pré; elle avait brouté l’herbe qui se trouvait à sa portée. Et elle
tendait le cou, en tirant sur sa corde, vers un bébé assis sur le gazon
et qui lui tendait un bouquet de fleurs. Mais la corde était trop courte
et le bras du bébé n’était pas assez long. J’avais mis dans cette
peinture des intentions symboliques.
Or, les deux toiles étaient là, à la vitrine du grand marchand de
tableaux. Or, sur ces deux toiles, il y avait quelque chose de nouveau.
Une signature... Clara Wood?
J’entrai dans le magasin. Un commis me toisa des pieds à la tête. Je
n’avais rien du riche amateur qui vient pour acheter et rien de
l’artiste qui vient pour vendre.
Je me hâtai de donner une explication.
--C’est mon patron qui m’envoie... Il voudrait savoir le prix de cette
toile.
Je désignais le Christ au Bistro.
--25.000, me répondit sèchement le commis.
J’eus un éblouissement... Je fis timidement:
--Ce n’est pourtant pas une signature très connue?
--Dites que vous ne la connaissez pas... Mme Clara Wood commence à être
très cotée à l’étranger.
--Ah?... Oui, c’est ce que disait mon patron... Est-ce que cette dame
fait aussi le portrait? Parce que vous me donneriez son adresse, et mon
patron s’entendrait directement avec elle.
--Impossible, monsieur... Mme Clara Wood a traité avec M. Wallstein pour
l’exclusivité de sa production, pendant dix ans.
Je reste sidéré, comme devant un miracle... Mon désir de tout savoir et
tout de suite, me jette dans un taxi, sans souci de la dépense; et je me
fais conduire chez Lucienne.
J’ai l’intention de ne rien lui dire d’abord de ma découverte et de
l’amener tout doucement à des confidences.
Mais c’est plus fort que moi. A peine entré dans la petite pièce où elle
est penchée sur un travail d’aiguille comme une petite fille bien sage,
je lui jette la question que je voulais retenir:
--Tu connais Clara Wood?
Lucienne éclate de rire:
--Oh! Moi qui voulais te faire la surprise!... Crois-tu que je m’en suis
servie, de tes laissés-pour-compte?
--C’est toi qui as eu l’idée de porter mes toiles chez le marchand de
tableaux?
Je pense que si j’avais eu moi-même cette idée et l’audace de la mettre
à exécution, depuis dix ans, je serais aujourd’hui aussi connu que Mme
Clara Wood. Mais, au fond de moi-même, quelque chose me dit que si je
m’étais présenté chez Wallstein avec mes tableaux sous le bras, j’aurais
reçu le même accueil méprisant qu’en me présentant les bras ballants. Il
y a sur les ratés comme une prédestination, leur vocation de raté est
due à leur physique, à leur aspect miteux, à leur allure craintive.
C’est congénital, c’est irrémédiable... Mais sans doute, une jolie fille
comme Lucienne, avec son allure joyeuse, et dégagée, a pu déterminer
tout de suite l’intérêt et la sympathie.
Lucienne a hésité un moment avant de répondre à ma question. Elle finit
par me dire:
--C’est moi qui ai eu l’idée... C’est mon petit frère Fernand qui a
porté les tableaux chez le marchand...
Hum! Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour le petit frère Fernand, que
je n’ai jamais vu, mais qui n’est pas bon à grand’chose et qui
certainement exploite sa sœur, à en juger d’après ce que dit, et surtout
ce que ne dit pas Lucienne. Il est sérieux et il travaille,
prétend-elle. Mais il ne travaille jamais à la même chose. Un jour, il
est photographe, un autre jour, il place des bretelles ou bien il est
sur le point d’entrer comme croupier dans un cercle. Lucienne
s’embrouille toujours dans des renseignements contradictoires par désir
de faire valoir son frère ou de l’excuser. Elle est si gentille qu’elle
voudrait me faire aimer ceux qu’elle aime. Et je feins de croire ce
qu’elle me dit de son frère Fernand, comme elle-même feint de croire ce
que son frère Fernand lui raconte.
--Figure-toi que Fernand fait maintenant du journalisme...
--Ah! Il fait maintenant du journalisme?
--Oui... Et nous avons pensé à un fameux reportage qu’il pourrait faire:
aller offrir à un grand marchand de tableaux des toiles non signées du
célèbre peintre Maurice Legrand, sans dire de qui c’est, tu comprends.
De façon que le marchand de tableaux les refuse en disant que c’est des
croûtes... Et puis faire avec cette histoire-là, un article de
journal... Tu comprends... Pourquoi ris-tu?
Je ne peux pas m’empêcher de rire, songeant aux grandes chances qu’il y
avait pour que le marchand de tableaux traitât ignominieusement, en
effet, les chefs-d’œuvre méconnus du célèbre peintre Maurice Legrand...
Et aussi en songeant à la révélation qu’un tel reportage publié par un
journal apporterait aux amateurs d’art... Malheureusement, il est fort
probable que cette histoire de reportage a été imaginée par le jeune et
astucieux Fernand pour faire une affaire aux dépens de sa naïve sœur
Lucienne et pour «laver» les toiles qui se trouvaient chez elle à ne
rien faire; projet qui a d’ailleurs réussi au delà de toute espérance.
Lucienne continue son explication, en rentrant dans la vérité, sans
s’apercevoir du reste qu’elle en était sortie.
--Ça s’est passé comme on le prévoyait. Fernand et moi, dans le sens que
le marchand de tableaux Wallstein n’a même pas reconnu que les toiles
étaient de toi... Pourtant, il doit lui en passer sous les yeux de tes
tableaux...
--Hélas!...
--Mais dans le sens qu’il devait les prendre pour des croûtes, on
s’était trompés. Il les a trouvés épatants et il a demandé que l’auteur
les signe... Tu me les avais donnés, n’est-ce pas, mon chéri?
--Oui, ma petite Lucienne.
--Alors, tu ne trouves pas que c’est fameux de placer comme ça les
tableaux que tu trouves trop mauvais pour que tu les signes?
Si, je trouve ça épatant!... Lucienne ne peut pas savoir à quel point je
suis épaté.
Et elle me dit alors quelque chose de tout à fait gentil, et qui me
touche profondément.
--Comme ça tu n’auras plus besoin de me donner d’argent... Tu n’auras
plus l’idée, quelquefois, que je reste avec toi à cause de ce que tu me
donnes... Mais si... Mais si... Tu avais cette idée-là de temps en
temps.
--Dans les premiers temps, oui, je l’avais, et c’était bien naturel...
Mais maintenant...
--Ça me faisait de la peine de penser que tu pensais ça et d’être tout
de même obligée d’accepter... Maintenant tu n’auras plus qu’à continuer
à m’apporter tes laissés-pour-compte, les choses dont tu ne peux rien
faire.
--Je travaillerai ici, chez toi, Lucienne. Je m’arrangerai pour me
rendre libre deux heures par jour.
--C’est que...
--Quoi?
--Rien... Mais qu’est-ce qu’elle te dira, ta femme?
Lucienne me croit chambré par ma femme, pendant que je suis courbé sur
les chiffres dans ma cage de la maison Henriot. Ma femme me sert
d’alibi, ma maîtresse s’explique ainsi que je ne puisse lui consacrer
qu’aussi peu de temps. Et elle ne s’étonne plus de me voir tirer ma
montre à chaque instant, avec la peur de me mettre en retard. Au début
de notre liaison, cette ponctualité lui semblait étonnante après ce
qu’elle avait entendu dire des artistes. Il me semble bien
qu’aujourd’hui elle ait pris l’habitude de me voir arriver et repartir à
des heures régulières. Par acquit de conscience, elle dit pourtant:
«Quel type tu fais!», quand elle constate que ma montre m’asservit... Un
artiste qui tient compte de l’heure est vraiment un type; au même titre
qu’un bourgeois qui n’en tient aucun compte.
Je réponds à Lucienne que ma femme dira ce qu’elle voudra.
--Oh! fait-elle, je ne voudrais pas que tu aies pour moi des ennuis dans
ton ménage.
Elle a dit ça sérieusement, sans ironie, de tout son cœur.
Et c’est elle qui me fait remarquer, d’un air désolé, qu’il faut que je
m’en aille.
--Oh! Il est près de 7 heures... Et on n’a encore rien fait aujourd’hui,
mon pauvre chéri... On cause, on cause, et il est trop tard.
Elle jette sur le lit un regard navré.
--Tu veux, Lucienne? Je n’ai pas le temps, mais on le prendra...
--Non, non, sois raisonnable... Je ne veux pas que tu aies des ennuis
par ma faute... Demain!
Quelle bonne gosse!
Chez moi pendant le dîner, j’ai une alerte terrible. Bien que je sois
arrivé en retard, Adèle n’a fait aucune observation, mais depuis, elle
n’a pas cessé de me dévisager avec un regard ironique. Je me sens mal à
l’aise et j’essaie lâchement d’amorcer des sujets de conversation sur
des choses qui l’intéressent, un autre maréchal de France qui vient
d’entrer à l’Académie, une cérémonie aux Invalides, une nouvelle loi en
préparation sur les loyers... j’évite toute allusion aux tirages
financiers qui pourtant passionnent ma femme; j’ai trop peur qu’elle ne
soit ainsi amenée à consulter les numéros de ses titres qui ne sont plus
dans l’armoire... Je serais obligé de feindre une grande émotion en
constatant le cambriolage, puis de dissimuler une émotion trop réelle
lorsque j’irais avec elle porter plainte au commissariat; et je n’ose
même pas songer à la suite fatale des événements.
C’est seulement au dessert que ma femme, sans cesser de me tenir sous le
regard de ses yeux gris, m’assène cette phrase terrible:
--Tu connais Clara Wood?
Ma main tremblante laisse tomber une cuiller remplie de riz
gélatineux... Le dessert, c’est du riz; j’en ai horreur... Et je sens
que je deviens de toutes les couleurs. Je bafouille...
--Clara, comment? Non, je t’assure que je ne connais pas cette dame-là?
On t’a encore envoyé une lettre anonyme?
La réplique habituelle d’Adèle ne tarde pas:
--Ne fais pas l’imbécile!
A n’en pas douter, ma femme a vu mes tableaux, elle aussi, à la vitrine
de Wallstein... Mais jusqu’où va sa documentation? Et je ne m’explique
pas ce sourire méprisant. Si elle avait été jusqu’à Lucienne, j’imagine
qu’elle aurait une tout autre attitude.
Elle s’explique.
--Alors, toutes ces horreurs que tu barbouillais ici, ça n’était même
pas toi qui en avais l’idée?
--Quoi?
--Ça n’était même pas des sujets que tu avais trouvés toi-même. Je me
disais aussi: «C’est bien fort pour lui»... Ah! quand j’ai vu les
tableaux de Mme Clara Wood exposés boulevard Haussmann, j’ai compris...
Tu copiais simplement des peintures que tu avais vues chez un marchand.
--Alors, Adèle, tu trouves que les tableaux originaux sont beaucoup
mieux que les copies?
--Il n’y a pas de comparaison!
Satisfaite de m’avoir ainsi humilié, elle se lève de table.
J’y ai tout de même gagné quelque chose. J’ai été privé de dessert. Ce
soir, je n’ai pas mangé de ce riz à la colle que l’adjudant aimait tant!