Oui, mon vieux... six mille... Tu crois que je te bourre le crâne?
Tiens, regarde un peu... Oh! Ça n’est pas de Lulu elle-même que ça
vient. Elle est trop gourde. C’est moi qui ai eu l’idée. C’est moi qui
ai fait l’affaire...
Qu’est-ce que tu prends? C’est bien mon tour d’offrir une tournée aux
copains.
Oh! C’est un coup régulier... Je ne me serais pas risqué dans une
affaire qui aurait pu me rapporter des embêtements. La dernière fois,
mon avocat m’a prévenu. Ils m’ont à l’œil et si je faisais des blagues,
ça pourrait aller chercher trois ans, sans sursis, bien entendu.
C’est une affaire de tableaux que j’ai faite... Je vois pas pourquoi tu
rigoles... Y a de l’argent à gagner dans les tableaux, comme dans tout;
et il n’y a pas besoin d’être peintre pour ça. Au contraire, c’est des
gens qui ne sont pas peintres qui gagnent le plus de fric dans des
affaires de tableaux. C’est comme les journaux. C’est des gens qui
n’écrivent pas, qui gagnent le plus d’argent dans le journalisme. C’est
régulier.
Je t’ai causé de cet artiste que Lulu avait fait la connaissance et qui
travaille pour des galeries en Amérique. Il avait donné des toiles à
Lulu; des toiles peintes qu’il ne pouvait rien en faire, probable. Et
Lulu les avait laissées dans un coin chez elle, contre un mur... Oh!
Celle-là, si il fallait compter sur elle pour nous débrouiller...
C’est moi qui ai eu l’idée. J’en ai emporté deux en me disant que je
trouverais toujours à les bazarder, et j’ai commencé par aller au
Mont-de-Piété qu’est dans mon quartier; ils m’en ont proposé dix francs
pour les cadres et j’avais douze francs de taxi pour le transport.
Alors, je me suis fait conduire chez un brocanteur que je connais à
Montmartre. Il m’a dit: «Qu’est-ce que vous voulez que je foute de
ça?... Si vous m’apportiez des bijoux comme la dernière fois, je ne dis
pas»... Les bijoux, c’est scabreux, et je ne marche plus, depuis que
cette rombière a porté plainte, après qu’elle me les avait à peu près
donnés, sous prétexte qu’elle était noire quand je les avais pris... Tu
connais l’histoire, puisque tu es venu au procès comme témoin de
moralité.
Toujours est-il que je commençais à me rendre compte que la spéculation
sur la peinture ça n’est pas toujours du caisse. Et après le troisième
brocanteur que j’ai été voir et qui n’a rien voulu savoir malgré ce que
je lui ai dit, que c’était des toiles d’un artiste connu qui ne voulait
pas se faire connaître et qui vendait en douce et au rabais pour que
personne ne sache qu’il se trouvait gêné, je commençais à me dégonfler.
Explique-moi un peu comment j’ai eu le culot d’entrer chez Wallstein, le
grand marchand de tableaux du boulevard Haussmann. Probablement parce
que je me suis dit: «Qu’est-ce que je risque!» Et puis, en voyant ce qui
était exposé à sa vitrine, malgré que je n’y connaisse pas grand’chose,
je me suis rendu compte que ce que je portais sous mon bras ne pouvait
pas être plus moche, ou difficilement.
Eh! Garçon! remettez-nous ça et payez-vous... Non, ça n’est pas pour
faire de l’épate que je change un billet de mille, mais il faut que je
te rende ce que je te dois... Et puis si tu te trouves fauché un de ces
jours, à ton service: après ceux-là, il y en aura d’autres... C’est un
filon...
Je suis donc entré chez Wallstein. J’ai demandé à voir Wallstein, et
l’employé qui se trouvait près de la porte, m’a dit: «Attendez une
minute... M. Wallstein est en affaires.»
Il y avait dans le fond un gros type chauve qui fumait un cigare avec
une tête de cochon malade. Et il y avait un vieux bonhomme qui offrait
sa marchandise d’un air découragé en expliquant ce qu’il avait eu l’idée
de peindre... et ça avait besoin d’être expliqué. Le gros type, j’ai vu
que c’était Wallstein; il soufflait sa fumée sans rien dire dans la
gueule du vieux peintre. Et il y avait un troisième type avec des
lorgnons, une petite barbiche noire et un air tout ce qu’il y a de
crâneur. C’est celui-là qui a balancé le bonhomme avec ses tableaux. Il
lui a dit:
--Non, non... Ça n’est pas possible... Ce que vous faites n’est plus
dans la note moderne. Le cubisme est usé même en Amérique. Essayez de
peindre des personnes ou des choses naturelles et revenez voir M.
Wallstein quand vous aurez fait quelque chose qui ressemblera à quelque
chose.
Le vieux type a râlé, en disant qu’à son âge, il avait eu beaucoup de
mal à désapprendre le dessin et la peinture pour se mettre à la page, et
qu’il n’en finirait plus si maintenant il fallait qu’il rapprenne le
dessin et la peinture après qu’il a désappris.
Mais les autres ne s’occupaient déjà plus de lui. Ils venaient vers moi.
J’avais posé mes deux tableaux par terre et je les tenais chacun d’une
main, par le haut.
Je me tenais prêt à engueuler le type à barbiche, au cas qu’il m’aurait
parlé comme à l’autre... Tu comprends, je m’en foutais qu’il trouve mes
tableaux tarte, ça n’est pas moi qui les avait faits. Mais j’étais à
cran de les trimballer depuis deux heures et j’avais soif, et je ne
savais même pas si j’aurais assez dans ma poche pour payer le taxi qui
attendait devant la boutique.
Une veine! J’ai vu tout de suite que ça collait. Le type à barbiche a
fait: «Eh! Eh!» devant le premier tableau. Il a fait: «Ah! Ah!» devant
le deuxième. M. Wallstein n’en a pas dit si long... Il ne regardait pas
les tableaux; il regardait le copain à barbiche, et il attendait. Le
copain a fini par dire: «Ça c’est de la peinture... C’est vigoureux.
C’est solide...»
J’ai cru à ce moment-là que je pouvais dire un mot pour faire valoir la
marchandise. J’ai dit: «Je vous crois que c’est solide. Comme
encadrement, vous ne trouverez pas mieux. Depuis ce matin que je les
balade en taxi, ça n’a pas bougé»...
Il s’est mis à rire (pas Wallstein, le copain... Wallstein, il fumait
toujours son cigare) et il m’a dit:
--De qui sont ces deux toiles? Je ne vois pas de signature...
Je ne sais pas comment il avait vu que ça n’était pas de moi.
J’ai eu envie de répondre que c’était du fameux peintre Maurice Legrand,
ce qui aurait donné plus de valeur à la chose. Mais j’ai pensé que si
ils allaient aux renseignements et que si ils me mettaient en présence
avec lui, ça la foutrait plutôt mal... Vois-tu qu’il me reconnaisse? Je
t’ai raconté le jour qu’on avait fait connaissance avec lui sur l’avenue
Trudaine. Depuis, il croit que c’est fini, nous deux Lulu; et il ne
s’expliquerait pas que je négocie des tableaux qu’il a déposés chez
elle.
Alors j’ai dit:
--C’est une dame qui a fait ça... Une dame qui a eu de l’instruction et
des premiers prix de peinture quand elle faisait ses études dans les
instituts... Quand elle était riche, elle faisait cadeau de ses tableaux
à ses amies et connaissances... Dans le moment, elle se trouve un peu
gênée et elle m’a chargé de lui trouver des amateurs.
Ils m’ont demandé le nom et l’adresse de la dame. J’ai donné le nom et
l’adresse de Lulu. Alors, celui qui causait pour les deux m’a dit:
«Laissez-nous les tableaux. Nous irons voir demain cette dame dans son
atelier.»
J’ai répondu:
--Ça n’a rien à faire. Je suis chargé de rapporter l’argent. C’est dix
mille francs les deux. Si vous n’en voulez pas, je ne suis pas
embarrassé de les porter ailleurs.
Alors le type à barbiche a causé tout bas avec le patron, et il m’a dit:
--M. Wallstein va vous donner un chèque de six mille francs... Dites à
l’artiste que nous nous entendrons avec elle pour la suite de l’affaire,
qui nous paraît intéressante.
Tu vas rigoler: C’était pas eux qui se méfiaient. C’était moi. J’aurais
eu confiance si ils m’avaient donné de l’argent. Mais un chèque, on ne
sait jamais... Tu as lu dans les journaux, des chèques qui étaient
signés par un Ministre des Finances, et qui tout de même ne valaient
rien.
D’autant plus que le type à barbiche et à lorgnons m’a rattrapé dans la
rue; il m’a raconté des bobards... qu’il était critique d’art influent,
qu’il faisait des syndicats pour lancer des peintres et que M. Wallstein
ne faisait rien sans le consulter... (Ça j’avais vu; j’avais même vu que
le critique influent ne consultait même pas M. Wallstein quand il
décidait quelque chose). Il était tout prêt, à ce qu’il disait, à se
charger de l’avenir artistique de mon amie.
Hector Langelarde, qu’il s’appelle ce type-là.
J’ai pensé qu’il plaidait le faux pour savoir le vrai. J’ai fait:
--Ce n’est pas mon amie. C’est une dame que je ne connais pas
beaucoup...
Il m’a répondu: «Farceur!» J’ai vu que c’était un type affranchi (malgré
qu’il soit loin de se douter de la vérité) et j’ai été prendre un verre
avec lui.
Il m’a expliqué la combine. On s’est entendu. Il y aura 20% pour lui sur
tout ce que Wallstein nous achètera. Tant qu’à Wallstein, il n’y a pas à
s’en faire pour lui. Il prendra son bénéfice en revendant les tableaux
aux poires, qui marcheront après que les critiques d’art auront fait du
battage. Wallstein est un monsieur qui n’a pas beaucoup de conversation
et qui ne sait pas par lui-même ce qu’il faut acheter. Mais pour ce qui
est de revendre avec du bénef, on peut se fier à lui... C’est régulier.
Pour les tableaux à fournir, c’est l’affaire de Lulu. Son peintre peut
bien lui en faire cadeau de deux ou trois par mois, puisqu’il lâche le
fric avec un élastique... S’il aime mieux donner de la toile que du
pognon, c’est son affaire. Et moi, je préfère; de cette façon-là, j’ai
un contrôle sur ce que touche Lulu! Ça vaut mieux; elle aurait tendance
à devenir dépensière si je n’étais pas là pour la surveillance...
Regarde un peu la montre que je me suis payée.
Ah! Il va falloir, d’après ce que le critique d’art m’a expliqué,
qu’elle mette une signature sur ses toiles. Lucienne Pelletier, ça ne
fait pas femme-peintre; il faut qu’elle prenne un nom d’artiste, dans le
genre scandinave ou dans le goût américain.
Comment que tu dis?... Clara Wood? Et ça s’écrit comment?... Oui, ça
fait riche. C’est le nom d’une jument qui a gagné aujourd’hui au
Tremblay? Ça va aussi comme nom de femme-peintre...
Et quelle marque de voiture tu me conseilles d’acheter, maintenant?