--Tu te rends compte, ma petite Yvonne? Qu’est-ce que tu ferais à ma
place?
Dans les premiers temps que j’ai connu Dédé, il n’aurait eu qu’un mot à
dire et j’aurais quitté ma famille pour partir avec lui, n’importe où,
s’il avait eu une situation... Il m’avait bien proposé de m’emmener à
Buenos-Ayres; je ne te raconte pas de blagues. Je n’ai pas voulu partir
par délicatesse--pour ne pas être à sa charge. Il m’a bien dit qu’à
Buenos-Ayres, une femme active et qui sait se débrouiller gagne
largement sa vie, surtout que les Parisiennes, là-bas, sont très
appréciées. Mais Dédé est tellement naïf, qu’il croit tout ce qu’on lui
raconte... Il m’en a voulu, tu sais; et encore maintenant, quand il a
des ennuis, il me dit: «Tu vois c’est de ta faute; nous serions pleins
aux as si tu avais voulu venir à Buenos-Ayres...»
A présent, c’est Maurice qui veut que je quitte ma famille... Maurice,
tu sais bien... Maurice, c’est ce peintre en question que j’ai rencontré
sur l’avenue Trudaine le soir que Dédé s’était trouvé malade et qu’on
l’a ramené chez lui. Il m’a demandé à me revoir... Je l’ai revu... Oh!
Dédé est au courant, bien entendu. Il ne peut pas être jaloux d’un type
de quarante-deux ans. Tu te rends compte?
Ce n’est pas comme si je m’en allais à Buenos-Ayres. Maurice parle de
m’installer à Paris; il connaît un appartement à louer et il me
donnerait de quoi vivre. Et ça n’est pas comme s’il devait vivre avec
moi. Maurice est marié de son côté et je serais tout à fait
tranquille... C’est Dédé qui m’a fait remarquer les avantages de la
situation, et il me conseille beaucoup d’accepter; il dit qu’il est
temps que je me débrouille. Et ce qui me plairait là-dedans, c’est que
je pourrais le voir, lui, un peu plus souvent...
L’amour?
Non, je ne peux pas dire qu’avec Maurice ça me déplaise... Ça n’existe
pas... Je me laisse aller en pensant à Dédé... Ça ne me dégoûte pas
comme avec le père Marchal, qui était un type à passions... Tu n’as pas
idée de ce que le père Marchal allait chercher comme complications dans
l’intimité... Pourquoi j’allais chez le père Marchal? Il fallait bien
quand Dédé était trop gêné... Tandis que Maurice, c’est un homme timide,
qui n’a pas vécu dans sa jeunesse; c’est drôle, pour un artiste, comme
il n’a pas beaucoup d’expérience en amour... Naturellement, je fais
celle qui n’a pas plus d’expérience que lui. Je lui ai dit qu’il était
le second... Je ne lui ai pas parlé bien entendu du père Marchal, ni des
autres que j’ai eus, toujours à la connaissance et avec la permission de
Dédé. Alors, il me dit: «Pauvre petite! quel dommage que je ne t’aie pas
rencontrée plus tôt!» Les hommes qui vous sortent des boniments dans ce
genre-là le premier jour, on les a comme on veut.
Et c’est lui qui est jaloux... Hein! Crois-tu, ma petite? Il me parle de
Dédé et il me demande si je l’ai revu. Je lui réponds que je ne l’ai pas
revu depuis l’avenue Trudaine, pour éviter les autres questions. Mais
alors il me demande: «Tu l’as revu? Tu l’as aimé? Est-ce que tu l’aimes
encore? Tu penses encore à lui?...» Tu n’as pas idée comme il peut être
embêtant quand il s’y met. Heureusement qu’il est marié et que j’aurai
mes soirées libres.
J’achèterai les meubles à tempérament, parce qu’il dit qu’il ne peut pas
tout payer d’un seul coup... Avec tout ce qu’il gagne!... Il les lâche
avec un élastique et j’ai l’idée qu’il est plutôt radin. J’irai choisir
le papier de ma chambre avec Dédé, parce que je veux qu’il se plaise
chez moi. Quand j’étais dans ma famille, il se laissait entraîner et il
passait tout son temps au café...
A propos, je n’aime pas beaucoup cacher quelque chose à Dédé, mais je
crois que je ferai mieux de ne pas lui dire que Maurice m’a donné hier
mille francs pour verser un acompte sur les meubles... Si Dédé savait
que j’ai mille francs, il se rappellerait qu’il doit 800 francs à un
copain ou au patron du bar et je ne pourrais plus m’installer!... Il
vaut mieux pour lui que je m’installe, n’est-ce pas?... Tu te rends
compte... Qu’est-ce que tu me conseillerais, ma petite Yvonne?