Qu’est-ce que tu prends? Alors ça sera deux gin-cocktails... Vivement,
Amédée, parce que monsieur est pressé!...
Je comprends, mon vieux, je comprends, elle t’attend... Les affaires
avant tout. Mais si j’ai un conseil à te donner, c’est qu’il vaut mieux
commencer par les dresser dès le début, et que la meilleure manière de
les dresser, c’est de leur faire faire le poireau... Surtout que c’est
une poule qui a plutôt de la bouteille et qu’il ne faut pas qu’elle
croye qu’elle va t’en mettre plein la vue avec ses diams, son chauffeur
et son mari qu’est agent de change.
Comment que je suis au courant de tes affaires? Quand on voit un gosse
bien balancé comme toi, et qu’était sans un sou le mois dernier, se les
rouler dans une bagnole de soixante billets avec une rombière qu’a fait
sa première communion avec Mistinguett... tu parles, hein!... et quand
on le voit lâcher cent sous de pourboire au chasseur qui lui apporte un
journal de cinq ronds, faut pas qu’il vienne vous raconter que la
rombière est sa tante de Romorantin et qu’il fait des économies pour
payer l’essence. Et je vais te dire mieux: c’est au dancing que tu l’as
levée; parce que ce genre de poules-là, c’est toujours au dancing qu’on
les lève... C’est régulier.
Maintenant je vais te parler en ami. C’est un filon qui ne te mènera à
rien de la façon que tu t’y prends. C’est très gentil d’épater les
copains, de payer des tournées, et d’aller perdre le pognon de ta
rombière au guichet à 100 francs du pesage. Ça durera ce que ça durera,
mais le jour que ça sera fini, total, tu te retrouveras raide comme un
passe-lacet et on se foutera de toi quand il faudra que tu te remettes
au boulot... C’est régulier. Tu crois qu’elle-même, elle ne t’estimerait
pas davantage si tu lui disais un jour que tu veux travailler
sérieusement et te faire une situation, et que tu lui demandes
simplement une commandite pour t’établir?... Une affaire de garage, par
exemple, ou de cinéma... Oh! Tu n’aurais pas besoin de t’y mettre
toi-même. Tu resterais maître de ton temps; et je serais là pour
m’occuper de tout...
Eh! Amédée, remettez-nous ça...
... Je prendrais la direction du garage ou du cinéma et on partagerait
tous les deux le bénef. Tu comprends, je ne veux pas te bourrer le crâne
en te disant que j’ai déjà dirigé des garages ou des cinémas. Mais c’est
dans mes aptitudes. J’aurais seulement les capitaux et il y aurait de
l’or à gagner. Je te ferais un papier timbré et comme ça tu serais
garanti. Tu n’aurais qu’à expliquer ça à ta poule; elle est à portée de
comprendre puisqu’elle est la femme d’un agent de change; du moment que
tu as une signature sur papier timbré, il n’y a rien à craindre, tu as
hypothèque sur le garage ou sur le cinéma et le recours sur la Compagnie
d’assurances en cas d’incendie... C’est régulier.
Ce que je t’en dis, c’est pour ton bien, parce que je ne suis pas
embarrassé pour trouver ailleurs les capitaux si l’affaire ne te plaît
pas. Hier au soir encore, avec Lulu, on a fait la connaissance d’un type
plein aux as... Je ne vois pas pourquoi que tu rigoles. Tu penses que si
je compte sur Lulu pour me tirer d’affaire, je peux toujours me
l’arrondir!... Je te reconnais que j’ai eu du mal avec Lulu; c’est une
gosse que j’ai prise dans sa famille et que je n’ai pas voulu qu’elle
vienne habiter avec moi, parce qu’en cas d’avaro, comme la chose s’est
déjà produite, ses parents sont toujours là pour la réclamer et
s’expliquer avec la rousse, tandis que si elle se trouvait en ménage
avec moi, ça deviendrait délicat par moment. Elle est dans sa famille et
elle a des idées; elle est restée un peu nouille; je n’ai jamais pu
l’affranchir tout à fait pour les combines et qu’est-ce qu’il faut que
je lui passe quand il est question de sortir pour me rapporter cinquante
balles que j’ai absolument besoin!
On était donc hier au soir sur l’avenue Trudaine avec Lulu. Je ne sais
pas quelle heure il était; mais il était tard, en tout cas... J’étais
resté au bar jusqu’à la fermeture, à faire des belotes avec les copains,
et elle m’attendait depuis dix heures devant le square d’Anvers... Il
pleuvait, et j’étais à cran... Je dis à Lulu: «Pourquoi que tu me fais
la tête?» Lulu me répond: «Je ne te fais pas la tête, mon chéri». J’ai
commencé par lui allonger une beigne pour lui apprendre à dire qu’elle
ne faisait pas la tête quand elle faisait la tête... Une femme qu’aurait
attendu quatre heures sous la pluie et qui ne ferait pas la tête, je
demande à voir...
Eh! barman! remettez-nous ça!... Oh! T’as le temps... Elle t’attendra...
Vois comment que j’ai dressé Lulu...
... La discussion a donc continué parce que j’avais demandé à Lulu de me
rendre un service de 100 francs... Je comptais dessus, tu comprends...
Elle m’apporte 23 francs 50 et elle me raconte qu’elle a mis au clou une
petite saloperie de bague qu’elle avait, et qu’elle a raconté à sa
famille qu’elle l’avait perdue; tout ça avec des airs de m’avoir au
sentiment... Je lui avais pourtant expliqué qu’elle n’avait qu’à
s’adresser au père Marchal, un vieux qui a le béguin pour elle; elle a
été dactylo dans le temps chez lui, je ne sais pas ce qui s’est passé au
juste, mais elle m’a dit qu’elle n’aurait qu’à se présenter et à dire
qu’elle se trouvait gênée et à être un peu gentille avec lui... Je lui
dis: «Pourquoi que tu n’as pas été trouver le père Marchal, comme je
t’avais dit?»
Elle se met à chialer... Tu te rends compte, j’étais déjà à cran...
C’est régulier.
A ce moment, voilà un type qui passe et qui veut se mêler de la
conversation... Un type en smoking, mon vieux; il devait sortir d’une
boîte de Montmartre et je suppose qu’il était noir. Je rentre dedans et
je l’allonge sur le trottoir. Voilà le type qui se relève en rigolant et
qui me dit: «Ça va, on va prendre un verre». On a tout de suite été
copains comme cochons. Il m’a ramené en taxi chez moi. Je voyais qu’il
faisait de l’œil à Lulu... Quand j’ai été arrivé chez moi, Lulu voulait
monter, mais je lui ai dit en douce: «Reste dans le taxi avec le type.
Si ça rend, tu pourras amorcer une affaire en commandite pour le
garage.» Elle est restée dans le taxi; ça c’est passé en conversation.
Le type, c’est un peintre; il vend ses tableaux cinquante billets en
Amérique et il en vend autant qu’il en fait. Il a proposé à Lulu de lui
faire une situation. Cette nouille-là, elle parlait de le laisser
tomber, à cause de moi. Je lui ai fait comprendre que c’était le
contraire, qu’on pourrait se voir plus facilement, un coup qu’elle ne
serait plus dans sa famille et que je pourrais sortir avec elle, au
théâtre et partout, quand elle serait nippée à la hauteur; au lieu qu’à
présent, de quoi que j’ai l’air avec une poule en bas de coton et un
galure à vingt-sept francs quatre-vingts?
Dis donc, vieux, si tu veux régler les verres qu’on a bus... Je t’ai
expliqué comment j’étais fauché ce soir.
Tu viendras faire une belote, après minuit?... Comme tu voudras... Je
dis comme toi. Le bissness avant tout.
Dis donc, vieux, tu me laisses ramasser la monnaie? Je te rendrai ça
demain après que j’aurai vu Lulu.
Ah! non, elle ne me fera pas deux fois le même coup... Ça n’est pas
régulier...