Ordinairement dans un roman le personnage principal c’est l’auteur.
C’est lui qui prend et garde la parole, c’est lui qui explique les
choses, c’est lui qui vous impose ses sympathies et ses antipathies pour
ou contre ses créatures, dont il a fixé le sort avant sa création,
suivant la méthode divine.
Ce n’est pas juste. Ce n’est pas toujours agréable.
J’ai voulu, par loyauté, pour mieux exposer une histoire que j’ai
peut-être imaginée, user d’un procédé emprunté à l’art dramatique, et
qui n’est du reste pas nouveau dans le genre du roman.
Chacun des personnages qui participent à l’action prendra la parole tour
à tour pour raconter, à sa façon et dans son langage, les événements
auxquels il a assisté.
Ces personnages sont peu nombreux.
Il y a _Lui_, _Elle_, et _l’Autre_, comme toujours.
_Lui_, c’est un brave type timide, pas tout jeune, mais
extraordinairement naïf. Il exerce une profession modeste, mais s’est
fait une culture intellectuelle et sentimentale au-dessus du milieu où
il évolue; de telle sorte que dans ce milieu, il a exactement l’air d’un
imbécile... Prenez ces confidences comme il vous plaira, à la façon des
_Confessions_ de Jean-Jacques... C’est un monologue intérieur ou bien un
journal écrit; en tout cas, des souvenirs qui ne devraient pas, en
principe, être destinés à la publicité.
_Elle_, c’est une petite femme qui a son charme à elle et sa vulgarité
personnelle, mais qui peut inspirer tout de même une passion et faire
flamber de partout un être resté neuf et combustible... Elle raconte les
choses, quand c’est son tour de parler ou d’écrire, dans une lettre ou
une conversation avec une copine. Elle est toujours sincère; elle ment
tout le temps.
_L’Autre_, c’est un type de nouveau-voyou, jeune marlou correct d’après
guerre. Son ambition est de faire du cinéma ou de tenir un garage. En
attendant, la femme lui sert de moyen d’existence... Il a les cheveux
bien gommés, une chevalière au doigt et des chaussettes de soie. Quand
il parle, il faut que vous vous le représentiez accoudé à un bar, un œil
à demi-fermé, et rendant par le nez la fumée de sa cigarette, avec l’air
de vouloir épater le copain qui écoute.
Tels sont les trois personnages que vous allez connaître.
Je les ai peut-être connus.
C’est à _Lui_ que d’abord je donne la parole.
I