_pauvreté_
Razoua est pauvre.
Jamais une parole amère. Jamais un regret. Il pourrait être à
Versailles, tranquillement assis sur le velours rouge de son fauteuil
législatif. Toucher, chaque mois, à la caisse de l'Assemblée, la bonne
prébende. Il est à Genève. Sans ressources.
Il ne fait entendre aucune plainte.
Son devoir était de venir combattre aux côtés de ceux qui lui avaient
donné leurs voix. Il les a rejoints. Sans s'interroger une minute. Sans
se demander s'il marchait vers la victoire ou vers la défaite. Vers
l'exil. Vers la mort peut-être.
En ces temps lointains, qui semblent déjà légendaires, ils étaient
quelques-uns encore--trop rares--qui croyaient au devoir.
Razoua était de ceux-là.
Il vivait, dans un faubourg de Genève, aux Eaux-Vives, chez un ami,
Fesneau, que les événements du Midi avaient contraint à s'exiler.
De temps à autre, une maigre copie acceptée dans quelque journal de
Paris lui mettait en poche de quoi s'asseoir au café du Nord. L'été à
la terrasse. L'hiver frileusement tapi près du poêle, dans son éternel
rêve.
Six années de la vie monotone de l'exil s'étaient écoulées, tant bien
que mal, coupées d'espoirs et de déceptions, quand, un beau jour,
Razoua apprit qu'il héritait.
Oh! pas d'une fortune.
Arrivé la veille, d'Altorf où j'habitais, à Genève, je traversais le
pont du Mont-Blanc quand je me trouvai face à face avec Razoua.
--Eh oui, j'hérite... Mon frère le curé est mort. Il m'a laissé une
rente de douze cents francs. Payée par un intermédiaire. Car vous
pensez bien que le fisc mettrait l'embargo dessus, si la succession me
touchait directement.
Et me montrant en riant son pantalon de coutil à raies bleues--nous
étions en été--son veston d'alpaga et son chapeau canotier:
--Me voilà tout de neuf habillé...
Douze cents francs de rente. Pour l'ancien spahis, c'est la
tranquillité, la vie du lendemain assurée, le café où il va lire ses
journaux de France, l'absinthe évocatrice de rêves, la blague à tabac
bourrée... L'existence économe, sobre, heureuse... en attendant de
revoir la Patrie.
_la mort_
A Zurich, où je suis depuis quelques jours. Une dépêche.
O stupeur. Razoua est mort.
C'est un ami de Genève qui m'annonce la fatale nouvelle:
«Razoua, frappé congestion, mort dans mes bras.»
Il était venu, comme tous les soirs, à l'heure de l'absinthe, au café
du Nord. Il quitte sa table pour s'approcher du billard. Subitement, il
porte la main au front, penche la tête en arrière et tombe.
On s'empresse autour de lui. Alavoine, qui a son imprimerie en face,
rue du Rhône, arrive en hâte. On transporte Razoua, qui respire encore,
aux Eaux-Vives, dans sa petite chambrette.
--Nous pleurions tous, me racontait plus tard Alavoine. Nous prenions,
à tour de rôle, ses mains, déjà glacées. Nous l'appelions. Hélas! ses
lèvres étaient closes pour toujours.
Le lundi--Razoua était mort le samedi 29 juin 1878--on le portait au
cimetière de Plainpalais. Genève fêtait ce jour-là le centenaire de
Jean-Jacques Rousseau. Les rues, pavoisées, étaient coupées d'arcs
triomphaux. Les maisons fleuries. Le ciel magnifique. Le cercueil,
recouvert d'un drap rouge, passa sous les oriflammes et les guirlandes
de feuillages. Alavoine, derrière le mort, tenait haut levé le drapeau
du 22e bataillon fédéré, conservé, depuis les grands jours, comme une
relique, par les vaincus...