OISEAUX DE PASSAGE

_Lausanne_

1872. Sur la terrasse du Casino. Nous tuons le temps, autour d'une

table. Nous ressassons des projets, et des projets. Une histoire

illustrée, en livraisons, comme cela se fait à Paris, du Peuple suisse?

Slom ferait les dessins. Nous l'attendons par le bateau qui doit

l'amener le soir de Genève. Un éditeur nous a promis son concours. Un

almanach de la Révision? Ne parle-t-on pas partout de la révision de la

Constitution fédérale? Comment, en somme, gagner sa vie? C'est le grand

sujet de conversation de tous les jours.

Vallès, qui est des nôtres depuis un mois ou deux, tire de sa poche

un petit carnet, sur lequel il note à la hâte, au crayon, quelque

impression. Il ferme son carnet, le remet en poche, le sort de nouveau,

écrit autre chose...

--Un article pour Paris?

--Non. Une autobiographie. Mes mémoires, si vous voulez...

--La Commune?

--Non. Mon enfance.

Ces notes sont pour _Jacques Vingtras_.

--Je ferai cela à Londres, reprend Vallès... A propos, je suis

allé voir Agar.

La tragédienne mise à l'index à Paris--elle avait paru sur la scène des

concerts organisés par la Commune aux Tuileries--poursuivie, dénoncée

par les journaux, a organisé une tournée en Suisse. Elle est à Lausanne

depuis quelques jours. Le soir même, on joue _Horace_--ou le _Cid_.

Vallès nous raconte que n'ayant pas trouvé Agar chez elle, il l'a

cherchée au théâtre.

--J'entre. Personne. Je pousse une porte. L'obscurité. Mon front heurte

quelque chose qui fait un bruit de casserole... Le casque d'Horace...

Je manque de m'éborgner à l'épée du Cid... Ah! la tragédie.

--Enfin, vous l'avez vue!

--Non. Je suis sorti. J'en avais assez des Romains... Je retournerai

demain chez elle... On m'a dit qu'elle restait quelques jours... Elle

doit jouer le _Passant_... Coppée est ici.

Nous habitons, depuis les beaux jours, à cinq ou six, un chalet à

mi-côte, sur la route ombragée qui, du lac, monte à la ville. A

la Croix d'Ouchy, chez Ponnaz. Une maison à tuiles rouges, autour

de laquelle courent des balcons en bois, d'où le spectacle est

merveilleux. La nappe laiteuse du lac, les montagnes de glaces géantes,

et, quand l'air est limpide, la rive de Savoie. La rive de France.

Parfois, la lorgnette en main, nous suivons les évolutions du bateau

qui aborde, en face de nous, à Évian. Nous voyons, hauts comme des

mouches, les passagers quitter le pont, s'engager sur la passerelle,

passer devant les deux gendarmes français.

Huit heures. Slom devrait être là. Je me mets au balcon. Le lac est

atroce. Les vagues frangées d'écume se heurtent et se précipitent

comme sur l'Océan. Le bateau est en retard. Nous pointons la lorgnette

sur Ouchy. Pas de bateau. Une demi-heure, une heure. Toujours pas de

bateau. Un de nous descend jusqu'au port. Il remonte:

--Le bateau a eu beaucoup de peine à aborder à Évian. Le capitaine n'a

pas osé traverser. Bateau et passagers ne passeront le lac que demain

matin.

Stupeur. Alors, Slom est à Évian? En France. Et les gendarmes? Il

a à son actif une condamnation pour l'affaire Chaudey. Va-t-on le

reconnaître? Lui mettre la main dessus. Nous nous rappelons que

quelques mois auparavant, la même aventure, ou à peu près, est arrivée

à Cluseret et à Razoua, qui ont manqué d'aborder, eux aussi, non à

Évian, mais à Thonon. Toujours en France. Les gendarmes pouvaient

monter à bord, se saisir des deux passagers. Ils en avaient le droit.

Le capitaine, bon enfant, a brûlé la station...

Toute la nuit, ce sont des transes. Slom nous arrivera-t-il par le

bateau du matin?

Le voilà!

Notre ami a couché tranquillement dans une petite auberge d'Évian. Il

n'était pas très rassuré. Mais, comme personne ne le connaissait, il

s'en est tiré sans fracas, et sans péril.

C'est tout un phalanstère, cette petite maison de la Croix d'Ouchy.

Nous y vivons fort tranquilles, en bons bourgeois, ne nous occupant

guère, pas du tout, de ce qui se passe autour de nous. Fuyant les

disputes, les potins de l'exil. Ah! l'exil! Quand on arrive, c'est tout

enthousiasme. On s'embrasse. Le cœur bat quand un camarade surgit.

Viennent les heures aigres. Les reproches, les suspicions... Ce

jour-là, il faut s'isoler. Nous sommes isolés.

Le soir, autour de la table, nous nous rencontrons une dizaine.

Toujours les mêmes. Protot, sa blessure encore mal fermée.

Dessesquelle, son secrétaire à la place Vendôme, gros, bon vivant,

avec sa jeune femme, allaitant, pendant que nous causons, son

enfant. Bricon, un des juges d'instruction de Protot, qui commence

courageusement sa médecine (il mourut en 1888, assistant du docteur

Bourneville à Bicêtre). Slom, déjà nommé, qui fait la navette entre

Genève et Lausanne. Moi. Des amis viennent après dîner. Emmanuel

Delorme, le chansonnier. Un camarade de la _Rue_ de Vallès (la petite

quotidienne). Engagé comme franc-tireur, je l'ai rencontré, quelques

jours après l'armistice, en costume de commandant, la casquette au

quadruple galon d'or. Ce pauvre Delorme vit durement, n'ayant souvent,

pour donner la becquée aux siens, que les poissons, qu'il va, dès le

matin, pêcher sur la rive.

Malheur! Voilà que le lac est en colère!

Déjeuner et dîner. Souvent le problème qui, dès l'aurore, se pose.

L'éternel problème de l'exil.

Nous avons découvert un mode, sinon nouveau, tout au moins original,

d'enrichir à peu de frais notre menu. Protot, grand marcheur, toujours

en promenade, le couteau en main, coupant, aux arbres des bois, des

cannes qu'il taille au retour, a, un jour, du bout de son bâton,

fouillé les haies qui bordent les vignes magnifiques du pays de Vaud.

On est en octobre. L'escargot dormeur et prévoyant a clos sa coquille.

Protot met au jour des familles d'escargots, au dos zébré de raies

brunes. Le soir, il arrive les poches pleines.

Le lendemain, nous nous régalons. Protot, bourguignon, connaît la bonne

recette. Nous nous y mettons tous. Je m'en lèche encore les lèvres.

Chaque matin, nous partons «aux escargots». Les bons Vaudois nous

observent, quelque peu inquiets.

--Qu'est-ce qu'ils font là, ces satanés communards?

On ne parla bientôt plus à Lausanne, que des Parisiens de la Croix

d'Ouchy. Ignorés hier, nous étions désormais célèbres.

Cette célébrité devait nous être douloureuse.

Un beau jour, le facteur, qui d'habitude dépose notre maigre courrier

entre les mains de la propriétaire, madame Ponnaz, frappe à notre

porte. Il se présente, tenant à la main un paquet de lettres du même

format. Il y en a une pour chacun de nous. J'ai perdu la lettre, mais

j'ai toujours l'enveloppe. Une grande enveloppe jaunie, jadis blanche,

sur laquelle se détache un cachet timbré en noir. Dans l'ovale du

cachet: «Canton de Vaud. Affaire officielle. Préfecture de Lausanne.»

Le timbre de la poste est daté du 20 novembre 1872.

Nous ouvrons les enveloppes. Nous nous regardons.

C'est, pour chacun de nous, l'expulsion du territoire du canton.

Expulsés! Pourquoi?

--Je vais chez Ruchonnet, dit Protot.

Ruchonnet est membre du grand conseil du canton. Il nous a toujours

manifesté de la sympathie.

Au retour, Protot nous raconte son entrevue.

--On vous accuse de faire du bruit, du scandale, dans la ville, avait

dit le conseiller.

--Comment! Nous! Mais nous ne sortons jamais que pour nous promener

dans les alentours. L'après-midi, nous allons la plupart du temps à la

bibliothèque...

Bref, il faut partir.

L'hiver, précoce, est très rude. Il a neigé à gros flocons. Le matin,

avant de sortir, pour consolider nos semelles amincies par le long

usage, nous fourrons dans nos souliers des journaux pliés et découpés.

Nous partons.

Quelques mois après notre expulsion du canton de Vaud, je transportai

mes pénates à Altorf, où je restai jusqu'en 1879, attaché à

l'entreprise du percement du grand tunnel du Gothard.

Un beau matin, on m'apporte une carte de visite. Celle du président de

la Confédération M. Paul Ceresole. Le président s'est arrêté à Altorf

pour rendre visite à l'entrepreneur des travaux, Louis Favre.

Favre est absent. Je fais avertir le président, qui, fort aimablement,

m'invite à partager son déjeuner, à l'hôtel de la _Clef d'Or_.

Tout en déjeunant, je raconte à Ceresole mon expulsion de Lausanne.

--Mais c'est peut-être moi qui l'ai signée! s'exclame-t-il en riant. Je

faisais alors partie du grand conseil du canton de Vaud. Ah! je vous

dois une revanche.

Ce jour-là, un beau dimanche ensoleillé, c'était, à Altorf, ce qu'on

appelle la _Landsgemeinde_. L'assemblée populaire, où, dans une

prairie voisine de la petite capitale du canton d'Uri, le peuple se

rassemble pour entendre ses magistrats rendre compte de leur mandat.

Dès que la présence du président de la Confédération a été connue, les

autorités d'Uri ont pris les dispositions nécessaires pour lui faire

honneur. Une voiture attend, au bas du perron de l'hôtel, qu'il veuille

bien y monter. Le président me fait asseoir près de lui. Et, quand nous

arrivons à l'assemblée, les tambours qui battent aux champs pour le

plus haut magistrat suisse, battent également pour moi. Je vois avec

orgueil s'incliner devant ma modeste personne l'étendard d'Uri, où se

détache sur fond d'or la tête noire du taureau légendaire. Le colonel

Arnold, alors président du grand conseil du canton, vient, en souriant,

me serrer la main.

Et je pense au jour où, à Lausanne, pauvre oiseau de passage, je

rembourrais mes souliers, bâillant à la neige, avec des semelles

taillées dans de vieux journaux.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 85 / 109 题