ARRESTATION

_Troyes_

Je me souviens de notre arrivée à Troyes. La ville était occupée

par les Prussiens. Sur la promenade, les soldats ennemis faisaient

l'exercice. Nous restâmes longtemps à les regarder. Depuis deux mois

que nos yeux étaient habitués aux uniformes, glorieusement souillés

par la bataille, des fédérés, ces fantassins aux boutons brillamment

astiqués, aux tuniques brossées avec soin, nous firent l'effet de

soldats de vitrines des magasins d'habillement militaire.

Nous ne pouvions pas regarder éternellement les Prussiens. Il fallait

songer au logis, à la table, à ce que nous ferions demain. D'abord le

soir. Précisément, en face de nous, l'enseigne d'une auberge. Entrons.

La patronne est au bureau.

--Vous voulez une chambre? Vous mangez à la table d'hôte?

Et elle nous indique du doigt la porte de la salle à manger. La table

d'hôte est déjà au complet. Il reste quelques places au bout. Nous

allons nous y asseoir.

Oh! cette table d'hôte. Pendant une grande heure, nous écoutons les

conversations, les exclamations que se renvoient, par-dessus nos têtes,

avec des voix vibrantes, les convives, presque tous des voyageurs de

commerce qui recommencent leurs tournées, interrompues par la sinistre

bagarre. Plusieurs viennent de Paris. Ils racontent ce qu'ils ont vu,

ce que l'on dit. Les incendies. Les fusillades. Toutes les horreurs de

la lutte sanglante.

--Vous savez, dit l'un, le fameux Félix Pyat? Eh bien, on l'a fusillé

et on a trouvé sur lui un million en billets de banque...

--C'est pas étonnant, souligne un gros homme. Déjà en 48, il en avait

emporté un tas.

--Et puis, ce gros cochon de Courbet, celui qui a démoli la colonne, on

l'a trouvé chez une femme. On l'a fusillé aussi...

Et mille histoires semblables.

Les morceaux restaient dans mon assiette. Je sentais une chaleur monter

à mon front. Et le bavard continuait. Je devais l'écouter... Enfin,

on enleva le dernier plat, on servit le café. Je respirai. Ce dîner

m'avait semblé de la longueur d'un siècle.

_les deux gendarmes_

Tout à coup, une vision me cloue sur ma chaise. Par la porte du fond

de la salle, deux gendarmes aux buffleteries blanches, le chapeau en

bataille, entrent et se dirigent vers nous.

Oui, c'est bien vers nous, et pas vers d'autres... Je vois

distinctement tous les yeux se tourner vers notre place... Sûr, ils ont

un mandat. Le champêtre a télégraphié. Nous sommes foutus.

Les deux gendarmes s'arrêtent. Je vois mon café tout trouble. Ils

enlèvent leurs chapeaux, détachent avec un bruit de ferraille leurs

sabres, qu'ils accrochent aux patères du mur. Ils ôtent leurs gants,

qu'ils posent sur la table. Toujours debout, ils passent la main sur

leurs moustaches. Ils s'assoient, s'interrogent mutuellement du regard

comme pour se concerter... Tout cela a bien duré une minute. Enfin

d'une voix tranquille, l'un d'eux dit:

--Deux mazagrans et le cognac!

C'est tout ce qu'ils sont venus chercher.

Nous nous levâmes de table, subitement rassérénés.

_consternation_

Notre joie devait être, hélas! de courte durée. Nous avions projeté

d'aller faire un tour en ville avant de rentrer à l'hôtel. J'avais

hâte de voir de mes yeux l'occupation prussienne, dont je n'avais fait

qu'entrevoir la parade.

Quelle figure faisaient ces gens-là le soir, à la lueur des becs de

gaz, autour des tables de café, côte à côte avec les habitants?

Nous passions devant le bureau de l'hôtel, prêts à franchir le seuil,

quand la voix de la patronne nous hèle:

--Ces messieurs voudront bien me montrer leurs passeports?

Quoi! Encore ces maudits passeports! On ne peut donc ni voyager, ni se

reposer, ni dormir, sans avoir, imprimé sur la face, le timbre de la

police.

--Oui, oui, en rentrant, répondis-je. Nous allons faire une partie de

billard.

Notre tranquillité s'était changée en une noire consternation. La

partie de billard fut lugubre.

Nous avions choisi un café isolé, redoutant désormais les lumières, les

sociétés nombreuses où nous pouvions être reconnus. Le café était vide.

Seul, un soldat prussien fumait une longue pipe, accoudé devant un

verre de bière, muet, bien étranger certainement à nos préoccupations

et aux plans de départ que nous faisions en poussant machinalement nos

billes.

--Il nous faut prendre le prochain train, dis-je à Bellenger. Nous

filerons sur le Jura, à Dôle. J'ai là un oncle, qui nous recevra, en

attendant que nous puissions passer la frontière. Le vieux soldat--mon

oncle avait fait les guerres d'Afrique--m'en voudra bien un peu d'avoir

démoli la colonne. Mais, le premier moment de mauvaise humeur passé, il

m'aime trop pour ne pas se dévouer corps et âme à notre évasion.

--Parfait, dit Bellenger. Mais, d'ici au Jura, on nous demandera encore

nos papiers. A table d'hôte, tout à l'heure, un voyageur racontait que

sur le parcours de Paris à Lyon, on avait visité trois fois le train,

et emballé tous ceux qui n'étaient pas en règle.

--Eh bien! nous verrons. En attendant, l'express est à dix heures.

Déguerpissons rapidement.

Nous nous dirigeâmes vers la gare. La pluie tombait. Les rues de la

ville avaient un aspect sinistre. L'express n'était qu'à minuit.

Pendant deux heures, les cafés étant clos, il nous fallut battre le

pavé, raser les arbres des promenades, croisant à chaque pas une bande

de soldats prussiens en goguette, ou une patrouille dont nous voyions

luire au loin les canons des fusils et resplendir les casques.

_passeports_

Minuit. Nous avons pris place dans un compartiment de première. Pour

ressembler à de bons et pacifiques voyageurs, j'ai acheté au buffet un

pâté, que je mets bien en évidence. Allez donc prendre pour un insurgé

un bon bourgeois qui voyage en première et qui emporte un pâté!

Le sifflet de la locomotive fend la nuit. Arrêt. Moment d'anxiété.

Rien. Deuxième station, rien encore. Troisième, toujours rien.

Le jour commence à poindre. Il se lève tout à fait. Je consulte

l'indicateur. La prochaine station est Chaumont. Dans un quart d'heure,

nous y sommes.

Le train ralentit.

--Chaumont! Chaumont!

Je passe la tête à la portière. Le train est arrêté à quelque cent

mètres de la gare.

--Chaumont! Chaumont! Cinquante minutes d'arrêt!

Pourquoi ces cinquante minutes d'arrêt? Et comme un éclair, la

perquisition passe devant moi. A peine ai-je eu le temps d'y songer,

que le cri retentit:

--Messieurs les voyageurs, préparez vos passeports!

--Cette fois, nous y sommes, dis-je à Bellenger.

Je regarde de nouveau par la portière. En tête du train, un groupe de

cinq à six personnes. Deux gendarmes. Ils ne viennent pas, comme la

veille à l'hôtel, prendre leur mazagran! Un homme en noir tient le

premier plan.

Il se retourne. Je vois, autour de son ventre, flamboyer,--car elle

flamboya à mes yeux,--la ceinture tricolore. Plus de doute. Dans cinq

minutes, le commissaire est sur notre dos. Une seconde d'entretien, et

nous sommes ses prisonniers.

Je suis du regard les perquisitionneurs. Un des gendarmes ouvre

le compartiment, s'y introduit. L'autre fait faction à la porte.

Le commissaire, que son écharpe accroche au trottoir, attend. Je

vois descendre, une, deux personnes. Puis, le gendarme qui a fini

son inspection. Il dit quelques mots au commissaire, en montrant

les voyageurs descendus. Le commissaire s'adresse à ces derniers,

semble les interroger rapidement. Puis le groupe se dirige vers le

compartiment voisin, où le gendarme renouvelle son manège.

J'explique cela à Bellenger. Nous causons, quand notre porte s'ouvre.

C'est le gendarme.

--Messieurs, nous dit-il très poliment, veuillez me montrer vos papiers.

Nous sortons, comme devant le maire qui nous a sauvés une première

fois, nos papiers, nos lettres...

--Vous n'avez pas de passeports?

--Ma foi non. Voici nos billets. Nous avons pris le train à Troyes à

minuit, appelés à Dôle par un deuil de famille. Nous n'avons pas eu le

temps d'aller à la préfecture. Il nous faut absolument être à Dôle ce

soir. Nous n'avons même pas dîné.

Et je montre du regard le pâté.

Mais rien de cela ne satisfait le gendarme qui, se dirigeant vers la

porte, nous dit:

--Descendez, messieurs, vous vous expliquerez avec M. le commissaire...

Vous pourrez peut-être reprendre ce train, ou, tout au moins, le

suivant... Le commissaire comprendra très bien... Moi, je ne peux pas.

Et je vois le large dos bleu du gendarme, qui d'abord bouche

complètement la portière, s'abaisser vers la voie et disparaître,

laissant libre la porte... Plus que ces deux marches à descendre...

avant d'être prisonnier. Cette fois pour tout de bon.

Fichus passeports, va.

_oublié!_

Ici se place l'un des plus extraordinaires épisodes de cette fuite plus

qu'étrange, où je rencontrai tous les dangers et où j'échappai à tous,

par un inexplicable et persistant bonheur.

L'ami Bellenger, qui occupe le coin voisin de la porte ouverte, descend

sur la voie. Je le vois qui met le pied sur le trottoir, tenant encore

la poignée de la portière. Je le suis lentement, et je vais moi-même

entrer dans ce vide au fond duquel, à un mètre au-dessous, c'est pour

moi le conseil de guerre et le bagne,[251] lorsque, violemment, la

porte du compartiment se referme.

[251] Des trois rédacteurs du _Père Duchêne_, deux furent condamnés à

mort par contumace: Vermersch et moi. Le troisième, Alphonse Humbert,

présent, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il fit ses

huit années de bagne. Je les aurais certainement faits comme lui.

(Procès du _Père Duchêne_ devant le conseil de guerre, audiences des

20 et 21 novembre 1871).

Je reste sur le seuil de la porte. Mais, alors!... Le gendarme. Il

m'a cru descendu.... La pensée me vient qu'il peut reconnaître son

erreur, compter ses prisonniers... Il en trouvera un de moins... Il va

revisiter les compartiments. Il sera pressé. Il se contentera de monter

sur les marchepieds et de regarder par la vitre... Je suis seul... Si

je me cachais, là, sous la banquette... De cette façon, il croira que

le compartiment est vide.

Et je me glisse sous la banquette. Comment diable ai-je fait pour

m'introduire dans cette niche étroite? Souvent, je me suis posé cette

question. Ce que c'est que la conservation personnelle! Bref, j'y

suis, sous la banquette, la garniture en étoffe blanche rabaissée.

Le gendarme peut maintenant regarder par la vitre, il ne pourra voir

aucune parcelle de mon être.

Passa-t-il, le gendarme?

Je ne l'ai jamais su...

Ce que j'en fis, des réflexions, sous cette banquette, pendant les

quarante minutes que dura mon incarcération forcée! Je songeais

à mon compagnon, moins heureux que moi. Je le voyais, suivant

mélancoliquement le groupe, interrogeant les figures de ses co-arrêtés,

s'expliquant avec le commissaire.

Et s'il revenait! Si on les laissait en liberté, et s'il remontait

dans le wagon, il serait bien étonné de ne m'y plus voir!... A-t-il dû

faire un nez, quand il a vu que la portière se refermait sur moi!...

S'il avait eu l'idée, en montant à Troyes, de prendre ma place au lieu

de prendre celle qui l'a perdu, ce serait moi le prisonnier, et lui

l'homme libre... Ma foi, mieux vaut que cela soit ainsi et même...--ô

égoïsme--qu'il ne revienne pas... On songerait peut-être à moi... Qu'il

aille au diable, cet imbécile de Bellenger. Je suis sauvé. C'est tout

ce qui m'intéresse.

Mais voilà que le train s'ébranle... Il roule tout d'abord... Puis ce

sont les rudes cahots des plaques tournantes... Nous devons passer en

gare... Ne sortons pas... Le train roule bien cette fois... Attendons

encore deux minutes... Sortons.

Je suis si bien écrasé, je me suis fait si petit, qu'ô stupeur, il ne

m'est plus possible de sortir de ma cachette... Si j'allais y rester,

et que l'on dût venir me délivrer... Allons, un coup d'épaule, quitte à

se meurtrir et à se déchirer... Je pousse... Enfin, ça y est. Je suis

libre.

Drôle de sensation de revoir, seul, la campagne.

Pauvre ami! Où est-il?

Une station. Langres. Rien. Deux gendarmes, les bras croisés, regardent

passer le train.

Imbéciles! Vous pouvez regarder...

Autre station. Auxonne. Je mets la tête à la portière. Il me semble que

je vois encore, comme à Chaumont, un commissaire en redingote, avec

l'écharpe traditionnelle.

Encore une visite! Mieux vaut descendre, bien que mon billet me

conduise jusqu'à Dole.

Je ne songe même pas que s'il y avait vraiment visite, on ne laisserait

pas sortir de la gare les voyageurs.

Je saute hors de mon compartiment. Je vole vers la porte de sortie. Je

donne mon billet. Je ne veux pas entendre la voix de l'employé qui me

crie:

--Mais, monsieur, monsieur, votre billet est pour Dôle, et vous n'êtes

qu'à Auxonne.

Je m'en fiche un peu. Tout ce que je veux, c'est ne plus mettre les

pieds dans ce chemin de fer, où, toutes les deux heures, on réclame un

passeport que je n'ai pas, et dont l'absence est pour moi toute une

menace.

_joyeuse aventure_

Ah! non. Je ne remettrai pas les pieds en chemin de fer! D'Auxonne

à Dôle, j'irai à pied, s'il le faut. Je me rappelle, que tout

jeune--j'avais six ans--je suis venu à Auxonne avec ma mère. Nous avons

pris, précisément pour aller à Dôle, une grande patache jaune, qui,

subitement, apparaît, la même peut-être, à vingt pas de moi, attelée

devant une auberge. Le cocher grimpe sur son siège. Je n'ai que le

temps de me ranger. La patache s'est ébranlée. Dix minutes plus tôt, je

filais avec elle.

J'entre à l'auberge. Je me fais servir à déjeuner--j'ai abandonné mon

pâté dans le tragique compartiment--et, ensuite, je demande si l'on

peut me préparer une voiture pour Dôle.

--Mais, monsieur, me répond la patronne, le train va passer.

Je prétexte une indisposition.

--Bien. Alors, dans une heure.

Je sors en attendant. Je passe les vieilles fortifications d'Auxonne.

Je m'engage sur une longue route blanche, bordée de vignes. Tout à

coup, derrière moi, le galop de deux chevaux. Je songe aux chevaux de

gendarmes. Ce sont deux officiers prussiens qui vont à la promenade.

Le soir, j'étais à Dôle.

--A quel hôtel descendez-vous? me demande mon guide.

--Près de la grand place, répondis-je à tout hasard.

A l'hôtel -- il y en a toujours un sur une grand place--je demande où

habite M. Vuillaume, ancien militaire, chevalier de la Légion d'honneur.

--M. Vuillaume? A deux pas.

Et on m'indique une petite maison.

Me voici donc au port. Je cours vers la petite maison. Je sonne. Une

bonne vient m'ouvrir.

--C'est bien ici M. Vuillaume? Je viens le saluer de la part d'un de

ses parents.

--Oui, me répond la fille... M. Vuillaume, le décoré?

--Oui.

--Eh bien! Entrez ici. Je vais le chercher.

La bonne sort et rentre aussitôt.

--Je croyais Monsieur à la maison. Il est sorti.

La fille est bavarde. Elle ne tarit pas en éloges sur son maître.

--Quel brave homme! Et puis décoré de la médaille militaire, de la

Légion d'honneur! Ah! mais! Il s'est joliment battu en Crimée, en

Italie, à Solférino, où il a laissé sa jambe.

--Comment! Laissé sa jambe! criai-je ahuri. M. Vuillaume a perdu une

jambe à Solférino?

La bonne me regarde, stupéfaite.

--Mais vous ne saviez pas?

--Mais, M. Vuillaume n'est pas mon oncle! (J'avoue ainsi que je venais

voir mon oncle.) Mon oncle, qui s'appelle aussi M. Vuillaume, et qui

est aussi décoré de la Légion d'honneur et de la médaille militaire,

(il y a un tas de Vuillaume par là) a ses deux jambes solides.

--Ah! vous voulez parler de M. Vuillaume, de Poligny, reprend la bonne!

C'est votre oncle? Fallait le dire, que c'était celui qui avait ses

deux jambes. Il habite à Poligny, rue Travot.

J'appris ainsi que si je voulais trouver mon oncle, le vrai, il me

fallait me remettre en route.

Je remerciai la petite bonne, qui me reconduisit à la porte d'entrée:

--Ah! je vais raconter cela à mon maître, quand il va rentrer, me

dit-elle en me saluant, ce qu'il va rire de bon cœur!

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 75 / 109 题