_dans ma prison_
Juin 1871.--Rue de Richelieu. En face de la fontaine Molière. Mon
deuxième refuge, depuis la défaite. J'ai été accueilli là par un mien
cousin, attaché à un ministère. Tout le jour, il reste à son bureau,
me laissant seul avec mes pensées, ayant pour me distraire--si je puis
appeler cela une distraction--la lecture des journaux qu'il m'apporte
le soir, après les avoir soigneusement dissimulés dans sa poche.
Tout le monde, en ces jours de délation, est aux aguets.
Mon cousin m'a amené avec lui, tard, presque dans la nuit, me
recommandant de monter avec précaution l'escalier--comme un
voleur--afin que le concierge ne m'entendît pas.
Personne ne sait que je suis là-haut, prisonnier dans un petit logement
du cinquième étage.
Mon fidèle cousin, en même temps qu'il m'apporte les journaux,
m'apporte aussi ma nourriture. Pain, charcuterie. Je ne fume pas--pour
qu'on ne sente pas l'odeur du tabac sur le palier.
Le soir, nous causons à voix basse.
Toujours le même sujet de conversation.
Comment partir. Comment quitter Paris, la France. Gagner la frontière.
Quelle frontière?
Londres? Bruxelles? Genève?
Par où?
Avec quel passeport?
Nul ne peut voyager en chemin de fer, coucher à l'hôtel, marcher sur
les routes--sans passeport.
Ce maudit passeport, on ne peut le demander qu'à une personne amie, qui
consente à prêter son nom, son identité, donc à se compromettre, si
jamais la malchance voulait que le stratagème fût découvert.
Pendant les longues heures que je reste là, seul, à bâtir des plans,
j'ai passé la revue de mes amis et connaissances. Je suis fixé. J'ai
choisi mon homme. Le soir, je préviendrai le cousin.
--Un tel, allez voir un tel... Au quartier, nous étions amis...
Nous nous sommes connus il y a tantôt quatre ans, à la reprise
d'_Hernani_,[244] où nous étions voisins d'amphithéâtre... Ensemble, ce
soir-là, nous avons tant et tant crié qu'à la sortie nous ne pouvions
plus parler... Il doit se souvenir... Il ne refusera pas... Ça ira très
bien... Il me ressemble comme un frère...
[244] La reprise d'_Hernani_ au Théâtre-Français eut lieu le 20 juin
1867. La soirée fut des plus tumultueuses. La jeunesse des écoles
y manifesta bruyamment, applaudissant à outrance les passages qui
renfermaient quelque allusion hostile au régime impérial.
Le soir, le cousin rentre.
--Eh bien?
--Ton ami... Il m'a très bien reçu... Mais... Mais... Peur d'être
compromis... Sa mère... Si tu te faisais prendre... Si on savait qu'il
t'a prêté son passeport... S'il n'y avait que lui, il n'hésiterait
pas... mais, sa mère...
--Bref, il refuse.
--Oui.
_transes_
Depuis que j'ai échappé à la cour martiale, les journaux que l'on m'a
apportés dans mes refuges sont pleins de récits terrifiants.
Vallès a été tué rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, où il
s'est fait traîner. Comme il se débattait, on l'a fait taire à coups
de crosse dans les reins. Les soldats l'ont ensuite lardé de coups de
baïonnette...[245]
[245] C'était, on le sait, un faux Vallès, qui avait subi ces
tortures. D'autres infortunés furent ainsi passés par les armes, sur
la dénonciation de quelque passant qui croyait reconnaître en eux,
tantôt Billioray, tantôt Ferré, Vaillant, d'autres encore.
Ferré, Vaillant, Cluseret, Billioray, rencontrés dans la rue, fusillés,
eux aussi.
J'ai lu l'horrible récit de la mort de Varlin, arrêté sur la
dénonciation d'un prêtre, fusillé aux Buttes-Montmartre, après qu'il
eut gravi le plus affreux des calvaires, sous les injures et les coups.
Je frissonne en songeant aux horribles fosses du square de la
Tour-Saint-Jacques, charnier plein de cadavres. Je l'ai là, ce récit,
à portée de la main... Qui sont-ils, les infortunés, fusillés, pour le
plus grand nombre, à l'infâme caserne Lobau, après avoir comparu, au
Châtelet, devant la cour martiale du colonel Vabre?... Je le relis, ce
récit...
... Ce qui épouvantait le regard, c'était le spectacle que présentait
le square de la Tour Saint-Jacques. Les grilles en étaient closes.
Des sentinelles s'y promenaient. Des rameaux déchirés pendaient aux
arbres. Partout, de grandes fosses ouvraient le gazon et creusaient
les massifs.
Du milieu de ces trous humides, fraîchement remués par la pioche,
sortaient çà et là des têtes et des bras, des pieds et des mains.
Des profils de cadavres s'apercevaient à fleur de terre, vêtus de
l'uniforme de la garde nationale. C'était hideux. On les avait jetés
là, précipitamment.
Une odeur fade, écœurante, sortait de ce jardin. Par instant, à
certaines places, elle devenait fétide.
Des tapissières attendaient leur horrible chargement. Les berges du
fleuve avaient reçu leur contingent de morts.[246]
[246] Le _Moniteur Universel_ du 1er juin 1871.
Tous les jours, les mêmes épouvantables tableaux.
On pouvait venir me prendre ici--il suffisait d'une
dénonciation[247]--me faire descendre l'escalier à coup de crosse,
comme Vallès, me pousser au mur, là, en bas... venir ramasser mon
cadavre, le porter dans quelque square, l'enfouir sur la berge du
fleuve...
[247] «Le nombre des dénonciations anonymes adressées, soit aux
quartiers généraux de l'armée, soit aux mairies, soit à Versailles,
soit enfin, le plus grand nombre, aux commissaires de police de
Paris, s'élève, depuis le 22 mai jusqu'au 13 juin, à 379.823. Le
numéro d'ordre d'enregistrement à la Préfecture de police, où
ces correspondances sont centralisées, a permis d'établir cette
statistique de l'anonymat.» (_Opinion Nationale_ du 16 juin 1871).
Et je restais songeur, angoissé, tremblant parfois, la tête dans mes
mains... Seul.
_ceux qui dénoncent_
Mon cousin rentre. L'air effaré...
--Qu'y a-t-il?
--Tiens... lis.
Il me tend un journal, me désigne du doigt un écho, en première page.
M. Maxime Vuillaume, l'un des rédacteurs du _Père Duchêne_, qui avait
pu jusqu'aujourd'hui échapper à toutes les recherches, a été arrêté
ce matin rue d'Angoulême-du-Temple.[248]
[248] La _Petite Presse_ du 8 juin 1871.
--Tu vois. Tu es recherché. Fort heureusement, pas dans ce quartier...
Tu as peut-être à tes trousses quelque confrère qui te tient rancune...
Qui sait si, un jour ou l'autre, en suivant ta trace, il ne te
découvrira pas ici?
--Alors que faire?
--Ce que tu voudras... Tu ferais peut-être bien de changer encore une
fois... Je vais aller voir X..., notre parent... Il a, rue Dauphine,
un vaste magasin, où, peut-être, tu serais plus en sûreté qu'ici... en
attendant mieux.
Le parent refuse. Lui aussi a peur... Il a de la famille... Si on
venait à savoir qu'il a caché quelqu'un de la Commune... Il serait
lui-même arrêté... Que deviendrait son commerce... Les siens?...
Le lendemain soir, j'ai épluché la _Petite Presse_.
Plus rien.
Ce n'est que douze jours plus tard,--je venais de quitter Paris--qu'à
la même place où avait paru la note du 8, j'aurais pu lire les lignes
suivantes:
Des renseignements qui nous parviennent nous font connaître que le
sieur Vuillaume aurait été arrêté hier, rue Racine, vers cinq heures.
Il aurait été, nous dit-on, mis immédiatement à la disposition de
l'autorité militaire.
Quoi qu'il en soit, il est certain qu'au moment où nous écrivons, ce
sinistre collaborateur des sieurs Humbert et Vermersch n'a pas encore
été écroué au dépôt.
Chacun sait que ce zélé partisan de la Commune faisait partie du trio
qui, dans le _Père Duchêne_, a, pendant trop longtemps, publié tant
d'articles dans un style aussi ordurier que nauséabond.[249]
[249] La _Petite Presse_ du 20 juin 1871.
Plus tard, quand je fus à l'abri, on me nomma, à Genève, le joli
monsieur qui s'était fait une spécialité de dénoncer ses anciens
camarades. Celui-là ne s'était cependant pas privé, aux jours dorés du
_Père Duchêne_, de venir, à deux reprises, puiser dans notre bourse
alors bien garnie.
_on va perquisitionner_
La dénonciation n'est pas ma seule frayeur.
Autant que la dénonciation, la perquisition est à redouter.
Une perquisition?
Toc. Toc... Ouvrez... On ouvre... Des soldats, avec un sergent... Les
autres sont en bas, gardant la porte d'entrée... Qui êtes-vous?... Que
faites-vous ici?... Vos papiers... Êtes-vous chez vous?... Ou alors,
qui êtes-vous? Ouvrez ces tiroirs, ce meuble... Le sergent prend un
paquet de lettres, les parcourt... Vous n'avez pas d'armes?...
Si les renseignements que vous fournissez laissent planer quelque
doute, vite à la prévôté militaire, ou au commissariat de police...
Combien ont été pris, raflés, ainsi!
On perquisitionne par quartier, par îlot, par rue, par maison.
Oh! la perquisition!
On n'a pas encore perquisitionné dans ces parages de la fontaine
Molière, où je suis réfugié.
Quand perquisitionnera-t-on?
Demain?
Plus tard?
Sûrement un jour ou l'autre.
Et, à toute heure, à toute minute, je soulève un coin, un tout petit
coin, du rideau... Il ne faut pas que quelque voisin, d'en face,
m'aperçoive, se demande qui est là, quelle est cette figure qu'il n'a
jamais vue...
Je jette un coup d'œil dans les rues voisines.
Non. Rien encore. Pas de pantalons rouges. Pas de perquisition...
Je reste ainsi, parfois, des heures à regarder, derrière le rideau de
la fenêtre.
Machinalement, mes yeux se fixent sur le Molière de bronze. Je
détaille son masque, sa chevelure, sa moustache, son pourpoint, ses
manchettes... Ah! je le connais, ce Molière!... Je la connais, la
fontaine... Les moindres détails en sont gravés dans mon cerveau, aussi
nets, aussi précis aujourd'hui que lorsque j'étais à épier, de la
fenêtre de ma prison...
Voici le cousin.
Il est encore moins rassuré que la veille. A son bureau, on lui a parlé
de moi. Quelqu'un qui connaît nos liens de parenté. Cela le tracasse...
Si on se doutait par hasard que je suis caché chez lui...
Allons... il faut partir.
_gardien de la paix!_
Rue de Châteaudun. Un autre parent. Un magasin de quincaillerie. Nous
arrivons au moment où le parent, le patron, va se mettre à table. Il
est célibataire. Seul avec une domestique qui le sert.
Nous lui expliquons ce que l'on attend de lui.
Bon garçon. Il accepte de me garder. Il a, là-haut, au sixième, une
chambre de bonne qui est vide. En attendant, j'y coucherai.
A table. Nous causons.
On frappe à la porte vitrée.
--Bonjour... Je passe... Je suis entré pour te serrer la main...
Le visiteur, il m'a suffi de lever les yeux sur lui pour que mon sang
ne fasse qu'un tour.
Ce visiteur, c'est un gardien de la paix.
Un gardien de la paix--de la paix! Longue capote grise à la jupe
relevée à l'avant. Képi à bande blanche. Au côté, dans sa gaine de
cuir jaune, un revolver d'ordonnance... Ce revolver, celui qui en est
armé a le droit de le sortir de sa gaine, de le braquer sur le passant
suspect, sur l'insurgé que l'on dénonce, sur la pétroleuse--l'horrible
légende fait chaque jour ses victimes--et de leur trouer la peau sans
plus de façon.
Le gardien de la paix s'assied. Il a été sergent de ville sous
l'Empire. Camarade de régiment du parent à qui je viens demander asile.
Il boit à petits coups la tasse de café qui lui a été offerte.
--Bien content que tout cela finisse, raconte-t-il. On n'a plus une
minute à soi... Je suis à la mairie, rue Drouot. A tout instant, ce
sont des gens qu'on amène... Il faut surveiller tout ce monde avant
qu'on ne les joigne à un convoi de prisonniers pour Versailles...
J'écoute, terrifié.
--Allons, à un de ces jours. Je file à la mairie.
L'homme essuie ses moustaches, rajuste son ceinturon, assure son
revolver... Il me tend la main comme aux autres... Il est parti.
--Un bon garçon, me dit mon parent. Ah! tu n'as pas à avoir peur de
lui...
Mais si. J'ai peur tout de même.
Je ne coucherai pas dans la petite chambre du sixième.
Le soir, après dîner, je hèle un fiacre... Une demi-heure après avoir
quitté la rue de Châteaudun, je suis place de l'École-de-Médecine.
Devant les grilles, deux sentinelles font, à la rencontre l'une de
l'autre, les cent pas.
Là-haut, au balcon d'une maison (disparue depuis), de la lumière à une
fenêtre. J'entre. Le concierge, homme sûr, vient à moi.
--Vous allez chez M. Bellenger... Il est chez lui.
_fuite_
Bellenger est, chez lui, en pleine tranquillité. Le brave homme qui
vient de m'aborder est sa sauvegarde. Au moindre indice de danger, il
le préviendra. Chaque jour, il lui monte les journaux, des vivres. Il
lui donne les nouvelles.
Le jour tombé, Bellenger sort, rasant les murs.
--J'ai rencontré X..., me dit-il en rentrant... Vallès n'est pas mort.
Ce n'est pas lui qu'on a fusillé. Mais un autre. Un sosie... Maître,
notre chef du bataillon du _Père Duchêne_, est toujours au quartier.
X... l'a rencontré, l'autre soir, rue Gay-Lussac... Humbert est caché
par ici... Jusqu'ici, de notre bande, il n'y a personne de pris.[250]
[250] Bellenger se trompait. Humbert était caché aux Batignolles,
rue Truffault. Dénoncé par le concierge (15 juin), il fut conduit
au commissariat de police voisin, où un agent le reconnut. Humbert
protesta. Mais on découvrit chez les braves gens qui lui avaient
donné asile une lettre adressée le matin même par sa mère. Madame
Humbert demeurait 14, rue Soufflot. On y conduisit le prisonnier.
Quand elle vit son fils, la pauvre mère se jeta dans ses bras.
Humbert était perdu. On l'emmena dans un fiacre, d'où il s'échappa.
Il fut repris à l'Odéon. A Versailles, il fut reçu par le fameux
commissaire Clément, celui que nous appelions sous l'Empire le «vieux
mouchard».--Je vous attendais, dit ironiquement Clément quand il se
trouva en face d'Humbert. On sait qu'Humbert fut, le 21 novembre
1871, condamné aux travaux forcés à perpétuité par le conseil de
guerre.
--Est-ce qu'on fusille toujours?
--Non. Quand on est arrêté, on vous dirige sur Versailles.
Je respirai... C'était toujours ça... Il me sembla, à cette déclaration
de Bellenger, que ma tête était plus solide sur mes épaules.
La maison de Bellenger devait être mon dernier refuge.
Depuis trois jours que j'étais là, nous avions fait des plans et des
plans de départ, de fuite... Pas besoin d'aller, tout d'un trait,
jusqu'à la frontière... Sortons d'abord de Paris... On ne demande rien
aux fortifications... Une fois sortis de Paris, nous verrons... Il me
reste quelques billets bleus du _Père Duchêne_... Avec cela, à deux,
nous pouvons aller loin.
Justement, voilà qu'il nous tombe--comme une manne au beau milieu d'une
famine--une invitation à nous rendre, pour nous y cacher, dans une
propriété, tout près, en Seine-et-Marne.
Un château, où le propriétaire ne fait que quelques rares apparitions.
Un parc immense, dont les hautes futaies seront, contre les curiosités
dangereuses, un impénétrable rempart.
Nous empoignons, avec joie, cette corde de salut.
Ce soir, nous dormirons pour la dernière fois place de
l'École-de-Médecine.
Demain, à la gare de l'Est, à onze heures.
Nous sommes dans le train... Il roule... Attention... Les remparts...
Arrêt... Des soldats prussiens qui s'approchent des portières... Le
train roule à nouveau... Pas d'incidents... Dans l'après-midi, nous
franchissons la porte du château... Personne ne nous a remarqués...
Ah! on ne viendra pas nous chercher ici...