Me Rousse, qui fut bâtonnier de l'ordre et membre de l'Académie
française, a laissé, d'une visite qu'il fit à la délégation de Justice
en avril 1871, un récit, publié tout d'abord dans la _Revue des
Deux-Mondes_,[218] et qui, depuis, a eu les honneurs d'innombrables
reproductions. Voici ce récit. Nous n'en donnons ici que la partie
purement descriptive:
Comme j'ouvrais la porte de l'antichambre du ministère de la
Justice--raconte Me Rousse--deux hommes sortaient, portant, accroché
en travers d'un bâton, un seau rempli de vin. L'un d'eux me salua
comme une vieille connaissance. Après quelques mots échangés, il me
dit qu'il est à la chancellerie depuis sept ans, qu'il y est entré
sous le règne de M. Baroche. Voyant que la salle d'attente est pleine
de monde, j'ai prié ce brave homme de faire passer ma carte à M.
Protot. Au bout d'un instant, je suis introduit par cet huissier
improvisé, bras nus et le tablier retroussé, dans le cabinet du garde
des sceaux, et c'est bien le cabinet où ont passé les plus hautes
gloires de notre magistrature. Dans cette grande pièce solennelle,
pleine de si imposants souvenirs, une demi-douzaine d'individus très
sales, mal peignés, en vareuse, en paletot douteux ou en blouse
d'uniforme, remuaient des papiers entassés pêle-mêle sur des tables,
sur les chaises et sur les planchers. Devant le grand bureau de
Boulle, j'aperçus un long jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq
ans, mince, osseux, sans physionomie, sans barbe, sauf une ombre de
moustache incolore, bottes molles, veston râpé, sur la tête un képi
de garde national orné de trois galons. J'étais devant le garde des
sceaux de la Commune; il se tenait debout, des lettres à la main.
En me voyant, il devint très pâle, et m'invita très poliment à
m'asseoir pendant que ses secrétaires continuaient à dépouiller la
correspondance...
[218] V. _Revue des Deux-Mondes_, 15 juin 1871, _le 18 mars_, par E.
de Pressensé. V. E. Rousse. _Lettres à un ami_, II, 287. Hachette,
1909.
Nous causions, un de ces jours derniers, à la Bibliothèque Nationale,
avec Protot, de ce tableau tracé par Me Rousse.
Les individus mal peignés, très sales, étaient nos amis dont j'ai déjà
dit les noms.[219] Plusieurs fils de riches bourgeois. Bricon, dont le
père était plus que millionnaire. Dessesquelle, fils d'un gros huissier
de Neuilly, également fortuné. Le premier, mort assistant à Bicêtre
du docteur Bourneville. Le second, mort avocat à Saïgon. Da Costa, le
frère du substitut de Rigault; son père professeur de mathématiques à
Sainte-Barbe. Et d'autres, que Me Rousse a également vus hirsutes et
très sales.
[219] V. p. 190, _Déjeuner chez Protot_.
--Mais, à propos, me dit en riant Protot, vous êtes renseigné, mieux
que personne, sur la visite de Me Rousse. C'est vous qui me l'avez
amené...
Ce fut moi, en effet, qui introduisis Me Rousse dans le cabinet de
Protot.
Par une belle matinée d'avril, j'entrais à la délégation de la place
Vendôme. Un groupe de fédérés, causant sous la voûte, m'arrêta. Parmi
eux, Besson, dont je viens de raconter l'histoire. J'allais poursuivre
mon chemin, me diriger vers le cabinet du délégué, quand un nouveau
venu s'approche de notre groupe.
--Pardon, messieurs, pourriez-vous me dire à qui je dois m'adresser
pour être introduit près de monsieur le ministre de la Justice?
--Vous voulez, citoyen, parler du citoyen délégué?
--Oui..., monsieur... le délégué.
Je regarde le nouveau venu. Le parfait magistrat. Lèvre rasée. Favoris.
Haut-de-forme. Pardessus gris...
--Alors, venez avec moi. Je vais précisément vers lui.
Le visiteur me suit, sans mot dire.
A l'entrée de la cour, nous croisons la corvée du poste. Deux fédérés
portent le vin dans des seaux. D'autres les vivres.
La grande antichambre, la salle aux portraits, est pleine de monde. Le
plus grand nombre en uniforme, dans cette vareuse que nous n'avons pas
quittée depuis le siège. Presque seul, mon compagnon est en vêtement
civil impeccable. Je suis en lieutenant fédéré...
--Voulez-vous, monsieur, me dit le visiteur, vous charger de faire
passer ma carte?
--Mais oui... Donnez... Du reste, entrons ensemble...
Nous entrons... Protot est là... devant le grand bureau de gauche,
au fond... Je vais vers lui... J'attends deux minutes la fin d'une
conversation engagée avec une dame qui se plaint que son notaire n'ait
pas voulu lui remettre des fonds, prétextant qu'il a dû les envoyer à
Versailles, en lieu sûr... La dame est partie... Je serre la main de
Protot... Je lui remets la carte, qu'il me fait lire... Je n'ai pas
eu la curiosité de la regarder. Alors seulement, je sais le nom du
visiteur:
Maître Rousse, bâtonnier de l'ordre des avocats.
Protot s'est levé. Devant lui, sur sa table, son képi d'artilleur.
Avant d'être commandant du 217e bataillon fédéré, Protot a été,
pendant le siège, maréchal des logis-chef de la 2e batterie _bis_
de l'artillerie auxiliaire. Pendant trois mois il a campé, avec sa
batterie, sur les crêtes de Nogent, où pleuvaient les obus, entre le
fort de Rosny et le fort de Fontenay, en face le plateau d'Avron. Il
n'a pas quitté son costume. Sa vareuse, qui a couché avec lui dans la
boue et dans la neige, est râpée. Par-dessus sa culotte à large bande
rouge, il chausse les bottes courtes qui complètent son uniforme.
Me Rousse a raison. Le «veston» n'est pas de la première fraîcheur. Il
a le tort d'avoir fait la dure campagne.
Je m'étais éloigné de quelques pas. Je ne suivis donc qu'à demi la
conversation de Protot avec Me Rousse. Il s'agissait de l'affaire
Chaudey. Me Rousse, après quelques minutes d'entretien calme, ayant
marqué son impatience, j'entendis distinctement Protot disant à son
visiteur, d'une voix ferme:
--Monsieur le bâtonnier, vous êtes ici devant le ministre de la Justice.
Les deux interlocuteurs se saluèrent. Me Rousse quitta le cabinet du
délégué...