II

_la République ou la mort!_

A regret, nous nous sommes arrachés à l'enivrant spectacle. J'ai

rendez-vous, rue du Croissant, avec Humbert. Un projet de journal. Non

pas un journal à la vérité. Le cautionnement nous fait défaut. Mais

une suite de placards quotidiens, dans le genre des placards de la

Révolution. Marat ou Hébert. L'_Ami du Peuple_ ou le _Père Duchesne_.

Le Père Duchesne surtout. Des grandes colères, des grandes joies,

des lettres bougrement patriotiques, dans le style du temps. Nous

avons causé de cela ces deux ou trois jours. Je confie nos projets à

Vermersch.

--Le _Père Duchesne!_ J'en suis... Quand nous réunissons-nous? Où? Chez

moi, si vous voulez.

Rue du Croissant, nous trouvons Humbert. Entendu. Le lendemain chez

Vermersch, rue de Seine, au troisième, dans la maison de l'éditeur

Sartorius.[120]

[120] La maison d'édition Ferdinand Sartorius était alors rue de

Seine, 27, où demeurait Vermersch.

Tous les trois fidèles au rendez-vous. Vermersch nous fait les honneurs

de son home. Des piles de journaux et de livres le long des murs. La

chambre a été occupée autrefois par Baudelaire, ce dont est très fier

le maître du logis.

--Oui, c'est peut-être sur cette table que Baudelaire a écrit ses

_Fleurs du Mal_. C'est là que j'ai fait mon _Grand Testament_.[121]

[121] _Le Grand Testament du sieur Vermersch._ Une brochure, 70

pages, chez l'auteur, rue de Seine, 27. 1888.

Et Vermersch nous déclame--il n'y manquait jamais--la strophe préférée

de son poème, la strophe de la Mort:

Certes, je n'en aurais pas peur

Si dans les plaines découvertes,

Si dans les grandes forêts vertes

On pouvait enfouir mon cœur!

Sous la mousse fine et les branches

J'attendrais la force et la loi

Qui reprendront ce qui fut moi

Pour faire la fleur des pervenches!

L'un de nous avait apporté quelques numéros du journal d'Hébert. On

en trouvait encore, à cette époque, dans les boîtes des quais. Il les

étala sur la table.

Nous avions aussi le petit livre de Charles Brunet--_Le Père

Duchesne d'Hébert_--qui cite les titres des numéros de la feuille

révolutionnaire.

Je l'ouvre au hasard, et je lis:

Numéro 253. _La Grande Colère du Père Duchesne contre les gredins

financiers, grippe-sous, monopoleurs, accapareurs, qui font un Dieu

de leur coffre-fort, et qui excitent le désordre et le pillage pour

faire la contre-révolution_...

Un peu plus loin:

Numéro 260. _La Grande Colère du Père Duchesne, au sujet de la mort

de Marat, assassiné à coups de couteau par une garce du Calvados_...

D'une seule voix:

--C'est cela qu'il faut faire!

Nous discutâmes longuement, il m'en souvient, sur la vignette.

Fallait-il adopter la vignette d'Hébert: le sans-culotte menaçant de la

hache un pauvre petit calotin agenouillé, avec la devise _Memento mori_?

Non. Ce serait copier trop servilement l'aïeul.

--Nous demanderons quelque chose à Régamey,[122] dit Vermersch.

[122] Régamey (Frédéric), dessinateur et graveur. A fondé, en 1873,

la revue _Paris à l'eau-forte_. Guillaume et Félix Régamey, peintres

et dessinateurs, ses deux frères.

Deux ou trois jours après cette première conversation, Frédéric

Régamey, encore en costume de son bataillon des Amis de la

France--vareuse marron--nous montrait l'admirable petite composition

qui devait figurer en tête des soixante-huit numéros de notre journal.

Assis sur un tas de pavés, tenant le triangle égalitaire de la main

droite, embrassant du bras gauche un canon, un sans-culotte, coiffé

du bonnet phrygien, s'appuie sur le lion populaire. A ses pieds,

gisent couronnes, mitres et crosses. Une volée d'oiseaux noirs fuit à

l'horizon. Sur le ciel clair se détache l'immortelle devise des grands

ancêtres:

_La République ou la mort!_

Quand Régamey mit sous nos yeux cette merveille d'art et de pensée

révolutionnaire--signée, à gauche, des deux initiales F. R.--ce fut

plus que de la joie. De l'enthousiasme.

--Bravo! A quand le premier numéro! A quand la première grande colère!

Le _Père Duchêne_ était né.

_la mère Gaittet_

Nous nous étions rencontrés, pour la première fois--Humbert, Vermersch

et moi--chez la mère Gaittet.

Qui se souvient aujourd'hui de la mère Gaittet!

La respectable dame que nous désignions entre nous sous ce vocable

familier, dirigeait, aux dernières années du second Empire, une petite

imprimerie dans une toute petite rue, disparue en partie, du quartier

latin, la rue du Jardinet, proche de la rue Larrey, où était installée

«la Marmite» de Varlin.[123]

[123] La _Marmite_, restaurant coopératif, installé rue Larrey

(aujourd'hui disparue), sous les auspices de Varlin, et où se

retrouvaient le soir les militants révolutionnaires, dans les

dernières années du second Empire.

Quand, à une demi-douzaine, toujours les mêmes--Maroteau,[124]

Vermersch, Humbert, Francis Enne,[125] Gustave Puissant,[126]

Pilotell,[127] Passedouet,[128] Eugène Mourot,[129] moi--on avait

décidé de lancer quelque brûlot, on frappait à la porte de la mère

Gaittet.

[124] Maroteau (Gustave), condamné a mort, puis commué aux travaux

forcés à perpétuité pour un article de son journal _la Montagne_:

«Ah! j'ai bien peur pour Monseigneur l'Archevêque de Paris!» Né à

Chartres (1848). Mort au bagne de l'île Nou (Calédonie), en 1875.

Un déporté sculpta, sur la pierre de son tombeau (depuis longtemps

envahi par la brousse calédonienne), un livre grand ouvert.

[125] Enne (Francis), journaliste, collabora à la Rue de Vallès, et

aux petites feuilles républicaines de la fin de l'Empire. Après la

Commune, à laquelle il ne se mêla pas, rédacteur au _Radical_.

[126] Puissant (Gustave) collabora à la _Rue_.

[127] Pilotell (Georges), dessinateur, commissaire spécial à la

préfecture de police sous la Commune.

[128] Passedouet (Auguste), journaliste. Maire du 13e arrondissement.

Mort en Calédonie.

[129] Mourot (Eugène), rédacteur au _Mot d'Ordre_, secrétaire d'Henri

Rochefort.

Je revois encore, à plus de quarante années en arrière, la porte

cochère en plein cintre de la rue, l'allée sombre au milieu de laquelle

coulait perpétuellement un ruisseau d'eau noire, la cour pavée

encombrée d'attirails de toute sorte, voitures à bras, meubles et

outils hors d'usage. Dans un coin une échoppe aux vitres raccommodées

de papiers imprimés, derrière lesquelles un gnaf battait ses semelles.

Une porte grise franchie, on était dans l'imprimerie, où l'on

rencontrait vite la propriétaire, grande, grisonnante, vêtue d'une

éternelle robe de futaine violacée, et perpétuellement suivie d'un

grand lévrier jaunâtre, au museau effilé blanchi par les ans.

Dans les premiers jours de décembre 1869, Gustave Maroteau faisait,

chez la mère Gaittet, son petit _Père Duchêne_. Un in-quarto de quatre

pages. J'envoyai un article. Je n'avais encore jamais vu, à ce moment,

ma prose imprimée. Le lendemain, j'ouvre le journal. O joie! En bonne

place, mon article flamboie à mes yeux. Une note m'appelle. Je la lis

et la relis.

«Nous ne connaissons pas l'auteur de cet article. Qu'il vienne. Nous

voulons lui serrer la main.»

Mon article avait pour titre: _Juin_. Les journées de Juin.

Je suis, à cinq heures, dans la cour de la mère Gaittet. Le gnaf, au

fond de son échoppe, tape ferme sur le cuir. C'est le concierge. Je

frappe à sa vitre.

--Le _Père Duchêne_?

--Là. Au fond. La porte avec les marches.

Je vais tourner le bouton, entrer, quand derrière l'huis, éclate un

formidable bacchanal. J'attends. Je retourne près de mon gnaf.

--Mais, on se bat là-dedans. On se dispute tout au moins...

Le gnaf a souri.

--Mais non, entrez donc. C'est toujours comme ça. Ces messieurs

causent...

J'entre. Ils sont là une dizaine qui discutent, criant, gueulant. Mon

arrivée ne les dérange pas. Enfin, l'un d'eux se tourne vers moi. Il

m'aborde. Je dis mon nom.

--Ah! oui. Très bien, votre _Juin_. Nous nous demandions d'où cela

venait. Personne ne connaissait ici votre nom.

--Eh! Maroteau! L'auteur de l'article de ce matin. Tu sais... _Juin_...

On m'entoure. On me serre les mains.

Un gros garçon entre. Le nez en trompette. L'œil bleu interrogateur. La

lèvre moqueuse. Il est vêtu d'un veston à longs poils élimé.

--Vermersch, je te présente notre ami. Celui qui nous a envoyé _Juin_.

Celui qui me présentait était Humbert.

La connaissance était faite. Nous partîmes tous trois, nous dirigeant

place Saint-Michel. La bande se réunissait alors au Café de la

Salamandre.[130]

[130] Le Café de la Salamandre, place Saint-Michel, aujourd'hui le

numéro 4 du boulevard Saint-André.

En route, nous avions raccroché Gill.

Au café, dans la salle du premier, nous trouvons Vallès, Longuet,

Sornet,[131]--qui devait être notre gérant,--Paget-Lupicin,[132]

Édouard Roullier, Teulière.[133] D'autres.

[131] Sornet (Léon), avant d'être le gérant de notre _Père Duchêne_,

avait été mêlé à quelques-unes des affaires politiques de la fin de

l'Empire. Gérant de la _Misère_ (Passedouet-Vuillaume).

[132] Paget-Lupicin (Léopold), officier de santé, disciple de

Proudhon, proscrit du 2 Décembre. Auteur du _Droit des Travailleurs_

(1870). Directeur de l'Hôtel-Dieu sous la Commune (28 avril).

[133] Teulière (Edouard), membre de la Commission du travail et de

l'échange sous la Commune.

Désormais, je suis enrôlé. On nous verra côte à côte, tous ceux

que je viens de nommer, aux manifestations, aux réunions, aux

échauffourées,--à l'enterrement de Victor Noir, au 4 septembre, au 31

octobre, au 22 janvier,--jusqu'à ce qu'enfin, le 16 ventôse an 79 (6

mars 1871), douze jours avant le 18 mars, le _Père Duchêne_ hurle dans

Paris, grondant et affolé, sa première Grande Colère.

_l'argent_

Il nous manque toutefois quelque chose avant de pouvoir réaliser notre

rêve.

L'argent.

Nous n'avons pas un sou.

Ce ne sont pas les maigres appointements d'aide-major de Monseigneur

Bauer qui ont permis à Vermersch de s'enrichir. Mon grade de lieutenant

du 248e m'a juste rapporté les fameux trente sous par jour. Humbert n'a

pas été plus favorisé. Pas d'argent donc.

Où en prendre?

Nous sommes allés chez Vallée, l'imprimeur de la rue du Croissant

(aujourd'hui l'Imprimerie de la Presse). Nous avons établi le devis de

ce que nous coûtera le premier numéro.

Il nous faut 500 francs.

Nous avons couru les marchands de journaux. Depuis Madre, qui est à

l'entrée de la rue, jusqu'à Strauss, qui est au fond. Personne ne s'est

laissé séduire.

--Le _Père Duchêne!_ Il y en a déjà eu tant...

Nous allions désespérer tout à fait, quand, rue Montmartre, déjà en

route vers le quartier latin, où nous logions tous trois, je me sens

frapper sur l'épaule...

--Citoyen, c'est vous qui voulez faire le _Père Duchêne_?

Devant moi, un grand jeune homme, au teint pâle, un de ces

camelots--j'allais bientôt être renseigné--qui achètent en gros le

«papier», pour le revendre en détail aux crieurs.

--Eh, oui!... Nous trois...

--Venez. Je crois que nous pourrons nous entendre.

Nous retournons sur nos pas. Café du Croissant, un deuxième compagnon

nous est présenté. Bossu, le poil rouge, l'œil vif.

--Eh bien! voilà, reprend le grand jeune homme, à nous deux--et il

désigne le bossu--nous faisons cinq cents francs.

--Vos noms?

--Moi, continue le grand, je suis Rodolphe Simon. Et lui, c'est Aubouin.

Nos deux commanditaires--car nous acceptons--semblent ravis.

--Ça ira! déclarent-ils à l'unisson. Sûr que ça va s'enlever comme le

_Cri_...

Le _Cri_, c'est le _Cri du Peuple_ de Vallès[134] qui tire à cinquante

mille.

[134] Le _Cri du Peuple_, quotidien, rédacteur en chef Jules Vallès,

parut le 22 février 1871. Supprimé le 11 mars, en même temps que

le _Père Duchêne_, le _Vengeur_ (Félix Pyat), le _Mot d'Ordre_

(Rochefort), la _Bouche de Fer_ (Paschal Grousset), la _Caricature_

(Pilotell).

Nous expliquons le mécanisme du journal. Pas de frais de rédaction.

Pas une ligne en dehors de notre triple collaboration. Pas

d'administration. On fera les comptes tous les jours. Pas de loyer de

bureaux. On nous donnera une chambre à l'imprimerie. Simon et Aubouin

se chargent de la vente.

--Et quand les cinq cents?

--Tout de suite.

--Les conditions?

--Vous êtes trois. Nous deux. Cela fait cinq. Nous partagerons en cinq

les bénéfices quotidiens.

Voilà comment, pendant toute sa durée, du 6 mars au 22 mai,--68

numéros--le _Père Duchêne_ fut la propriété de cinq associés, trois

rédacteurs et deux vendeurs.

Les cinq cents francs de Simon et Aubouin rapportèrent à ces

derniers--nous ferons plus loin les comptes--une dizaine de mille

francs.

J'ignore ce que devint Simon, le grand jeune homme pâle, après la

Commune. Quant à Aubouin, je le rencontrais encore, il y a une

quinzaine d'années, dans le Croissant, des liasses de journaux

fraîchement tirés appuyés sur sa bosse. Un beau jour, je ne le revis

plus.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 27 / 109 题