IX

Le 25 août 1897, je fus transporté dans la nouvelle case qui avait été

construite sur le mamelon s'étendant entre le quai et l'ancien campement

des lépreux. Cette case était divisée en deux par une solide grille en

fer qui s'étendait sur toute la largeur; j'étais d'un côté de cette

grille, le surveillant de garde de l'autre côté, de telle sorte qu'il ne

pouvait me perdre de vue un seul instant, de jour comme de nuit. Des

fenêtres grillées, que je ne pouvais atteindre, laissaient passer la

lumière et un peu d'air. Plus tard, aux barreaux de fer, fut ajouté un

grillage en mailles serrées de fil de fer, interceptant encore davantage

l'air; puis, pour m'empêcher absolument l'approche de la fenêtre, ce qui

ne me permit même plus de respirer un peu d'air par les journées et les

nuits étouffantes de la Guyane, on établit à l'intérieur, devant chaque

fenêtre, deux panneaux qui, avec la fenêtre, constituaient un prisme

triangulaire. L'un des panneaux était formé d'une plaque pleine en tôle,

l'autre de barreaux de fer verticaux et transversaux. Une palissade en

bois, à bouts pointus, de 2 mètres 80 de hauteur, entourait la case;

cette palissade reposait sur un mur en pierres sèches de 2 mètres à 2

mètres 50 sur les faces sud et ouest, de telle sorte que la vue de

l'extérieur, la vue de l'île comme celle de la mer, m'était complètement

masquée.

Quoi qu'il en soit, cette case plus haute et plus spacieuse était

préférable à la première; d'autre part, d'un côté, la palissade avait

été éloignée de la case, enfin il ne subsistait plus qu'une seule

palissade. Mais l'humidité vint me retrouver; bien souvent, au moment

des grandes pluies, j'eus plusieurs centimètres d'eau dans ma case;

quant aux bêtes, elles étaient aussi nombreuses, sinon plus, que dans la

première case.

[Illustration: Plan de la deuxième case habitée depuis août 1897

jusqu'au départ de l'île du Diable en juin 1899.]

Les vexations furent plus fréquentes et plus nombreuses encore à dater

de cette époque; l'attitude qu'on avait à mon égard variait avec les

fluctuations de la situation en France, situation que j'ignorais

complétement. Des mesures nouvelles furent prises pour m'isoler

encore davantage, si possible. Plus que jamais je dus maintenir une

attitude hautaine pour empêcher qu'on eût prise sur moi. Des pièges me

furent souvent tendus, des questions insidieuses me furent posées par

les surveillants, par ordre. Dans mes nuits d'énervement, quand j'étais

en proie aux cauchemars, le surveillant de garde s'approchait de mon lit

pour chercher à surprendre les paroles qui s'échappaient de mes lèvres.

Dans cette période, le commandant du pénitencier, Deniel, au lieu de se

borner à ses devoirs stricts de fonctionnaire, fit le bas et misérable

métier de mouchard; il crut évidemment s'attirer ainsi des faveurs.

L'extrait suivant de la consigne générale de la déportation à l'île du

Diable fût affiché dans ma case:

Art. 22.--Le déporté assure la propreté de sa case et de l'enceinte

qui lui est réservée et prépare lui-même ses aliments.

Art. 23.--Il lui est délivré la ration réglementaire et il est

autorisé à améliorer cette ration par la réception de denrées et

liquides dans une mesure raisonnable dont l'appréciation appartient à

l'administration.

Les différents objets destinés au déporté ne lui seront remis qu'après

avoir été minutieusement visités, et au fur et à mesure de ses besoins

journaliers.

Art. 24.--Le déporté doit remettre au surveillant-chef toutes les

lettres et écrits rédigés par lui.

Art. 26.--Les demandes ou réclamations que le déporté aurait à

formuler ne peuvent être reçues que par le surveillant-chef.

Art. 27.--Au jour, les portes de la case du déporté sont ouvertes et

jusqu'à la nuit il a la faculté de circuler dans l'enceinte

palissadée.

Toute communication avec l'extérieur lui est interdite.

Dans le cas où, contrairement aux dispositions de l'article 4, les

éventualités du service nécessiteraient, dans l'île la présence de

surveillants ou de transportés autres que ceux du service ordinaire,

le déporté serait enfermé dans sa case jusqu'au départ des corvées

temporaires.

Art. 28.--Pendant la nuit, le local affecté au déporté est éclairé

intérieurement et occupé, comme le jour, par un surveillant.»

J'ai su depuis qu'à dater de cette époque les surveillants reçurent

aussi l'ordre de relater tous mes gestes, tous les jeux de ma

physionomie, et l'on peut concevoir comment ces ordres furent exécutés.

Mais ce qui est plus grave, c'est que tous ces gestes, toutes ces

manifestations de ma douleur, parfois de mon impatience, furent

interprétés par Deniel avec une passion aussi vile que haineuse. Esprit

aussi mal équilibré que vaniteux, cet agent attacha aux plus petits

incidents une portée immense; le plus léger panache de fumée rompant à

l'horizon la monotonie du ciel, était l'indice certain d'une attaque

possible et provoquait des mesures de rigueur et des précautions

nouvelles. On voit aisément combien une surveillance ainsi comprise,

dont l'intensité haineuse se traduisait forcément dans l'attitude des

surveillants, était de nature à aggraver le régime.

Je ne connais d'ailleurs pas de supplice plus énervant, plus atroce que

celui que j'ai subi pendant cinq années, d'avoir deux yeux braqués sur

moi, jour et nuit, à tous les moments, dans toutes les conditions, sans

une minute de répit.

Le 4 septembre 1897, j'écrivais à ma femme:

Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore

d'avoir la certitude de l'entière lumière, cette certitude est dans

mon âme, elle s'inspire des droits qu'a tout homme de la demander, de

la vouloir, quand il ne veut qu'une chose: la vérité.

Tant que j'aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine

qu'imméritée, je t'écrirai donc pour t'animer de mon indomptable

volonté.

D'ailleurs, les dernières lettres que je t'ai écrites sont comme mon

testament moral. Je t'y parlais d'abord de mon affection; je t'y

avouais aussi des défaillances physiques et cérébrales, mais je t'y

disais non moins énergiquement ton devoir, tout ton devoir.

Cette grandeur d'âme que nous avons tous montrée, les uns comme les

autres, qu'on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d'âme ne doit

être ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s'allier, au

contraire, à une volonté chaque jour grandissante, grandissante à

chaque heure du jour, pour marcher au but: la découverte de la vérité,

de toute la vérité pour la France entière.

Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le coeur se

soulève, se révolte; certes, souvent, épuisé comme je le suis, je

m'effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu'un

pauvre être humain d'agonie et de souffrances; mais mon âme indomptée

me relève, vibrant de douleur, d'énergie, d'implacable volonté devant

ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, celui de

nos enfants, le nôtre à tous; et je me redresse encore pour jeter à

tous le cri d'appel vibrant de l'homme qui ne demande, qui ne veut que

de la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu

ardent qui anime mon âme, qui ne s'éteindra qu'avec ma vie.

Moi, je ne vis que de ma fièvre, depuis si longtemps, au jour le jour,

fier quand j'ai gagné une longue journée de vingt-quatre heures...

Quant à toi, tu n'as à savoir ni ce que l'on dit, ni ce que l'on

pense. Tu as à faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins

inflexiblement ton droit: le droit de la justice et de la vérité. Oui,

il faut que la lumière soit faite, je formule nettement ma pensée...

Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet

effroyable, horrible et immérité martyre ait enfin un terme...

Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, c'est

inutile: je le fais parfois malgré moi, car le coeur a des révoltes

irrésistibles; l'amertume, quoi qu'on en veuille, monte du coeur aux

lèvres quand on voit ainsi tout méconnaître, tout ce qui fait la vie

noble et belle; et, certes, s'il ne s'agissait que de moi, de ma

propre personne, il y a longtemps que j'eusse été chercher dans la

paix de la tombe, l'oubli de ce que j'ai vu, de ce que j'ai entendu,

l'oubli de ce que je vois chaque jour.

J'ai vécu pour te soutenir, vous soutenir tous de mon indomptable

volonté, car il ne s'agissait plus là de ma vie, il s'agissait de mon

honneur, de notre honneur à tous, de la vie de nos enfants; j'ai tout

supporté sans fléchir, sans baisser la tête, j'ai étouffé mon coeur,

je refrène chaque jour toutes les révoltes de l'être, réclamant

toujours et encore à tous, sans lassitude comme sans jactance, la

vérité.

Je souhaite cependant pour nous deux, pauvre amie, pour tous, que les

efforts soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt; que le

jour de la justice luise enfin pour nous tous, qui l'attendons depuis

si longtemps.

Chaque fois que je t'écris, je ne puis presque pas quitter la plume,

non pour ce que j'ai à te dire, mais je vais te quitter de nouveau,

pour de longs jours, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants,

de vous tous.

Je termine cependant en t'embrassant ainsi que nos chers enfants, tes

chers parents, tous nos chers frères et soeurs, en te serrant dans mes

bras de toutes mes forces et en te répétant avec une énergie que rien

n'ébranle, et tant que j'aurai souffle de vie: courage, courage et

volonté!

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 139 / 171 题