Je n'ai plus rien à dire. Tout se ressemble dans son atrocité.
Quelle horrible vie! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit.
Jusqu'à ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit
dans le corps de garde, je n'étais réveillé que toutes les heures.
Maintenant ils doivent marcher sans jamais s'arrêter; la plupart sont en
sabots!
*
* *
Puis, le journal s'arrête pendant plus de deux mois. Les journées se
passaient également tristes, également angoissantes, mais je gardais la
ferme volonté de lutter, de ne me laisser abattre par aucun des
supplices qui m'étaient infligés. Je fus en outre atteint en juin de
forts accès de fièvre, qui provoquèrent même des congestions cérébrales.
Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en mai et
juin 1896:
Paris, 29 février 1896.
Lorsque j'ai reçu ton courrier de décembre, mes lettres étaient toutes
prêtes à partir; les quelques lignes que j'ai encore pu y ajouter
n'ont pu t'exprimer qu'insuffisamment le bonheur, la joie immense
qu'il m'a procurés. Tes paroles affectueuses m'ont bien émue.
Lorsqu'on est bien malheureux, lorsqu'on a le coeur déchiré, l'âme
triste, rien n'est plus doux que de sentir au milieu de tous ses
chagrins une affection sûre, un dévouement intense, dont toutes les
forces vives, la volonté, l'intelligence, sont concentrées et tendues
pour vous soutenir et vous apportent, à défaut d'un aide efficace, un
secours moral, qui, présent à toute heure, décuple les forces et vous
empêche de défaillir lâchement dans les moments de douleur trop
grande...
Paris, 20 mars 1896.
Tu peux t'imaginer l'angoisse que j'éprouve quand je vois arriver la
deuxième quinzaine du mois, ce qui signifie pour moi le départ du
courrier. Tant que ce moment n'est pas tout proche, j'espère même
jusqu'à la dernière minute pouvoir t'annoncer le terme de tes
souffrances, la fin de notre chagrin. Et puis, les lettres s'en vont,
elles sont comme toujours vides de nouvelles, et un atroce déchirement
se fait en moi à la pensée de la profonde déception que tu vas
avoir...
Paris, 1er avril 1896.
J'ai vu partir avec une grande tristesse le dernier courrier; jusqu'au
dernier instant j'avais espéré pouvoir te mettre une parole
réconfortante...
Mais courage, je te le demande avec toute la force, toutes les
supplications de ta femme qui t'adore, au nom de tes enfants
bien-aimés, qui t'aiment déjà de tout leur petit coeur et qui auront
pour toi une reconnaissance infinie, lorsqu'ils comprendront la
grandeur du sacrifice que tu leur as fait. Pour moi, je ne pourrai
assez te dire quelle admiration j'ai pour toi, avec quelle tendresse
ma pensée t'accompagne nuit et jour, combien je souffre de te sentir
malheureux. Tes chagrins, ta douleur, toutes les sensations qui te
torturent trouvent un écho dans mon être et me font subir des
angoisses atroces. Rien ne peut me consoler de ne pouvoir vivre auprès
de toi, de ne pas être là pour te soutenir, pour éviter les
défaillances, pour atténuer tes souffrances. Dans cet épouvantable
malheur, c'eût été pour moi un bien grand apaisement que de pouvoir
t'entourer, de te faire sentir à tous moments qu'une nature aimante et
dévouée veillait à tes côtés, toujours prête à entendre tes plaintes,
à recevoir le débordement de ta douleur, de ta peine. Eh bien, cette
affection si intense que j'aurais tant voulu t'apporter pendant ces
chagrins, s'accroît encore si cela est possible par les angoisses
atroces que me donnent la distance qui nous sépare, le manque de
nouvelles, la vie si triste, si isolée que tu subis. Je renonce enfin
à te décrire cet ensemble d'impressions; elles sont trop douloureuses
pour que je vienne t'en affecter, trop intenses et trop profondes pour
les confier à cette feuille de papier si froide et si banale...