5 mai 1897.

Je n'ai plus rien à dire. Tout se ressemble dans son atrocité.

Quelle horrible vie! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit.

Jusqu'à ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit

dans le corps de garde, je n'étais réveillé que toutes les heures.

Maintenant ils doivent marcher sans jamais s'arrêter; la plupart sont en

sabots!

*

* *

Puis, le journal s'arrête pendant plus de deux mois. Les journées se

passaient également tristes, également angoissantes, mais je gardais la

ferme volonté de lutter, de ne me laisser abattre par aucun des

supplices qui m'étaient infligés. Je fus en outre atteint en juin de

forts accès de fièvre, qui provoquèrent même des congestions cérébrales.

Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en mai et

juin 1896:

Paris, 29 février 1896.

Lorsque j'ai reçu ton courrier de décembre, mes lettres étaient toutes

prêtes à partir; les quelques lignes que j'ai encore pu y ajouter

n'ont pu t'exprimer qu'insuffisamment le bonheur, la joie immense

qu'il m'a procurés. Tes paroles affectueuses m'ont bien émue.

Lorsqu'on est bien malheureux, lorsqu'on a le coeur déchiré, l'âme

triste, rien n'est plus doux que de sentir au milieu de tous ses

chagrins une affection sûre, un dévouement intense, dont toutes les

forces vives, la volonté, l'intelligence, sont concentrées et tendues

pour vous soutenir et vous apportent, à défaut d'un aide efficace, un

secours moral, qui, présent à toute heure, décuple les forces et vous

empêche de défaillir lâchement dans les moments de douleur trop

grande...

Paris, 20 mars 1896.

Tu peux t'imaginer l'angoisse que j'éprouve quand je vois arriver la

deuxième quinzaine du mois, ce qui signifie pour moi le départ du

courrier. Tant que ce moment n'est pas tout proche, j'espère même

jusqu'à la dernière minute pouvoir t'annoncer le terme de tes

souffrances, la fin de notre chagrin. Et puis, les lettres s'en vont,

elles sont comme toujours vides de nouvelles, et un atroce déchirement

se fait en moi à la pensée de la profonde déception que tu vas

avoir...

Paris, 1er avril 1896.

J'ai vu partir avec une grande tristesse le dernier courrier; jusqu'au

dernier instant j'avais espéré pouvoir te mettre une parole

réconfortante...

Mais courage, je te le demande avec toute la force, toutes les

supplications de ta femme qui t'adore, au nom de tes enfants

bien-aimés, qui t'aiment déjà de tout leur petit coeur et qui auront

pour toi une reconnaissance infinie, lorsqu'ils comprendront la

grandeur du sacrifice que tu leur as fait. Pour moi, je ne pourrai

assez te dire quelle admiration j'ai pour toi, avec quelle tendresse

ma pensée t'accompagne nuit et jour, combien je souffre de te sentir

malheureux. Tes chagrins, ta douleur, toutes les sensations qui te

torturent trouvent un écho dans mon être et me font subir des

angoisses atroces. Rien ne peut me consoler de ne pouvoir vivre auprès

de toi, de ne pas être là pour te soutenir, pour éviter les

défaillances, pour atténuer tes souffrances. Dans cet épouvantable

malheur, c'eût été pour moi un bien grand apaisement que de pouvoir

t'entourer, de te faire sentir à tous moments qu'une nature aimante et

dévouée veillait à tes côtés, toujours prête à entendre tes plaintes,

à recevoir le débordement de ta douleur, de ta peine. Eh bien, cette

affection si intense que j'aurais tant voulu t'apporter pendant ces

chagrins, s'accroît encore si cela est possible par les angoisses

atroces que me donnent la distance qui nous sépare, le manque de

nouvelles, la vie si triste, si isolée que tu subis. Je renonce enfin

à te décrire cet ensemble d'impressions; elles sont trop douloureuses

pour que je vienne t'en affecter, trop intenses et trop profondes pour

les confier à cette feuille de papier si froide et si banale...

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 117 / 171 题